Bacon ne s’en est jamais caché, le travail de Picasso fut le choc fondateur de sa vocation. C’est en regardant les nus biomorphiques et surréalistes de Pablo à Paris en 1927 que le jeune Francis de 17 ans a décidé de devenir peintre. Mais l’admiration n’interdit pas la rivalité. Francis Bacon voulait être, pour la seconde moitié du XXe siècle, ce que Picasso avait été pour la première : un chroniqueur sans concessions de la condition humaine, même si cette quête a pris une tournure différente chez les deux hommes. L’artiste prolifique aux métamorphoses incessantes que fut Picasso traverse les styles, du classicisme au cubisme, réinventant chaque fois son vocabulaire. Bacon, lui, revient obstinément à quelques motifs signature : des visages déformés, des silhouettes enfermées dans des cages géométriques.
A Vienne, sur les cimaises de l’Albertina Museum, l’exposition Picasso-Bacon, sous-titrée What It Feels Like to Be Human (« Ce que signifie être humain »), qui réunit près de 70 œuvres, met en regard le maître espagnol et son cadet britannique dans une confrontation qui dépasse largement la question des influences artistiques. La filiation, d’ailleurs, n’est pas réciproque, puisque Picasso n’a jamais puisé d’inspiration dans la production de Bacon qu’il a pourtant suivie avec une attention particulière. Ici, il est question autant de ce qui les unit que de ce qui les oppose.
Pablo Picasso, « Buste de femme » (Dora Maar), 1940.
Leur traitement de la palette permet de mesurer cette différence. Quand il représente Dora Maar en 1940, Picasso compose un visage à la fois monumental et fragile, dont les traits semblent glisser les uns par rapport aux autres. Le regard dépareillé – un œil frontal, l’autre déporté – trouble la perception sans abolir la présence du modèle. Une gamme resserrée de verts, de bleus et de gris enveloppe le visage et le vêtement, tandis que les nuances crème et ocre de la peau introduisent une chaleur presque spectrale. Le fond vert, loin d’apaiser la composition, accentue son étrangeté. Face à lui, l’Autoportrait de Francis Bacon (1972) donne à voir une identité plus directement menacée : les traits s’empâtent, se brouillent et paraissent se dissoudre dans la matière picturale. Là où Picasso fragmente le visage pour en multiplier les points de vue, Bacon en altère les contours comme si l’être lui-même échappait à sa propre image.
Le rapprochement opéré ici entre les deux peintres révèle d’abord des préoccupations communes. Tous deux s’emparent du cri, du nu, de la crucifixion, de thèmes qui composent une sorte de théâtre tragique où l’être humain est tour à tour victime, bourreau et spectateur de lui-même. La violence n’y est pas un effet sensationnel, juste une façon de sonder ce qui échappe à l’apparence. « Chez Picasso, la déformation ouvre un espace de liberté ; chez Bacon, elle ressemble davantage à une blessure. Mais ni l’un ni l’autre ne cherche à nous rassurer par une image harmonieuse de l’humanité », résument les commissaires Ralph Gleis et Michael Peppiatt. C’est là que réside l’intérêt de cette réunion viennoise en ne réduisant pas Francis Bacon à un héritier ni Pablo Picasso à un précurseur intouchable. Elle montre comment une révolution esthétique peut engendrer une autre révolte, plus sombre, plus resserrée, sans que disparaisse l’ambition partagée de faire de la peinture une expérience de vérité, quitte à heurter le regard.
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Author : Letizia Dannery
Publish date : 2026-10-31 09:30:00
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