Des partis traditionnels qui s’affaiblissent, des extrêmes qui progressent, des compromis qui deviennent impossibles, des problèmes économiques laissés sans solution, un mécontentement qui augmente et qui renforce ces mêmes extrêmes. Ce cercle vicieux ressemble comme deux gouttes d’eau à celui que connaît actuellement la France. Selon la politologue américaine Sheri Berman, spécialiste des partis politiques, cette tendance s’observe dans l’ensemble des démocraties occidentales, même si le cas français a atteint un stade particulièrement avancé. Dès lors, comment sortir de cette spirale ? Cette professeure de science politique au Barnard College (affilié à l’université Columbia), n’a pas de baguette magique mais elle est au moins convaincue d’une chose : Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sont incapables de construire les compromis dont la France a besoin, assure-t-elle dans un entretien à L’Express, estimant que « ni le RN, ni LFI ne semblent vivre dans le monde réel ». La perspective d’un second tour opposant deux candidats issus des extrêmes, mettrait d’ailleurs à l’épreuve un système – la Ve République – qui « n’avait pas anticipé pareil scénario », souligne l’auteure de Democracy and Dictatorship in Europe (Oxford University Press, 2019, non traduit).
Pas tendre avec le macronisme, qui a selon elle clairement échoué, mais également sceptique quant aux chances de Raphaël Glucksmann de bâtir une force politique durable, Sheri Berman estime que la France ne sortira pas de la crise sans reconstruire ses partis traditionnels. Cette spécialiste des démocraties européennes nous livre son diagnostic et ses pistes.
L’Express : Vous soulignez que, si la crise démocratique que traverse la France présente des particularités nationales, elle s’inscrit dans un contexte plus large. Lequel ?
Sheri Berman : Bien sûr, chaque pays possède ses propres traditions et difficultés, mais on retrouve des problèmes structurels relativement similaires dans l’ensemble du monde occidental. Tous sont confrontés au même phénomène : une insatisfaction démocratique croissante, à laquelle s’ajoute l’incapacité ou le manque de volonté apparent des partis traditionnels à s’attaquer aux problèmes sous-jacents. Il est donc essentiel de replacer la situation française dans ce contexte. Ce qui distingue la France toutefois, c’est à la fois la nature de ses difficultés et la manière dont cette insatisfaction se manifeste. Ce mécontentement se traduit plus fréquemment qu’ailleurs en Europe ou aux Etats-Unis par des vagues de protestation. Autre spécificité : la violence de ces manifestations et les destructions qui les accompagnent, des phénomènes plus fréquents que dans d’autres démocraties. Prenez par exemple la Serbie : il y a eu nombre de manifestations massives, mais qui, du moins ces derniers temps, n’ont pas été marquées par les violences et les destructions que l’on a pu observer en France, une démocratie pourtant bien plus ancienne.
Cet effacement du centre, nous l’observons dans toute l’Europe, mais il est allé plus loin en France qu’ailleurs
Il existe d’autres particularités : les inquiétudes concernant l’augmentation de la dette ainsi que le système de retraite, qui constitue un problème particulièrement pernicieux en France. Non seulement sur le plan économique, mais aussi parce que le fait de ne pas disposer de partis politiques qui fonctionnent correctement, conjugué à la montée des extrêmes, rend ce type de problèmes extraordinairement difficiles à résoudre.
Comment les partis traditionnels peuvent-ils renouer avec les électeurs en défendant des solutions rationnelles sur les retraites ou la dette, face aux promesses plus séduisantes des populistes de droite comme de gauche ?
C’est tout le problème. Le modèle de référence, ici, c’est la Suède, qui a réformé son système de retraite dans les années 1990. Ce qui est remarquable dans cette réforme, ce n’est pas seulement qu’elle a pris en compte l’allongement de l’espérance de vie et reconnu que le système existant n’était pas viable à long terme. C’est aussi qu’elle a été élaborée grâce à un accord entre cinq partis politiques qui ont travaillé ensemble pour trouver un compromis permettant au moins d’améliorer un système qui n’est pas viable. Je n’imagine pas une telle chose se produire en France. Les partis traditionnels de gouvernement, ceux qui pourraient être les plus rationnels ont pratiquement disparu du paysage politique.
Dans le même temps, vous avez aux deux extrémités de l’échiquier politique, deux formations qui ne semblent pas vivre dans le monde réel. Et toutes deux ont déclaré qu’elles n’accepteraient pas de relever l’âge de départ à la retraite. C’est une position irresponsable. Une fois que vous avez déclaré cela, vous vous retrouvez dans une situation où soit vous revenez sur une promesse faite aux électeurs, ce que personne ne veut faire, soit vous vous obstinez dans une position économiquement intenable.
Est-il inquiétant de voir les partis traditionnels aussi affaiblis ? Comment sortir de cette situation ?
Si je savais comment rééquilibrer les systèmes partisans occidentaux, je serais probablement une politologue célèbre qui n’aurait pas le temps de vous parler ! (Rires) Encore une fois, la situation française constitue, à cet égard, une sorte de version extrême de ce que nous observons ailleurs. À en croire les sondages pour la prochaine présidentielle, vos deux principales forces politiques se situent aux extrêmes, l’une à gauche et l’autre à droite. Ce ne sont pas des partis qui savent négocier et faire des compromis. Bien sûr, les partis de centre gauche et de centre droit présentent de nombreux inconvénients. Ils ont une grande part de responsabilité dans la situation actuelle. Mais l’un des avantages de ces partis, c’est d’avoir au moins la capacité potentielle de négocier et de trouver des compromis. Or, je ne vois pas cela se produire avec Mélenchon et Le Pen. Ce n’est tout simplement pas dans leur nature en tant que responsables politiques, ni, ce qui est encore plus important, dans celle de leurs partis.
Cet effacement du centre est une tendance que nous observons dans toute l’Europe et aux Etats-Unis, mais il est allé plus loin en France qu’ailleurs. Et ce phénomène s’autoalimente. Car une fois que les extrêmes se renforcent, il devient plus difficile de résoudre les problèmes. La colère des électeurs s’accentue. Et cela crée une sorte de cercle vicieux dont il semble presque impossible de sortir.
Convaincre aujourd’hui les électeurs des démocraties occidentales de soutenir les partis centristes ou de gouvernement, alors qu’ils les tiennent, et non sans raison, pour au moins partiellement responsables du pétrin dans lequel leur pays se trouve aujourd’hui, est un exercice extrêmement compliqué.
Certains, déçus par le macronisme, appellent à revenir à une opposition classique entre une droite et une gauche modérées. La constitution d’un grand bloc central, qui avait suscité tant d’espoirs en 2017, était-elle une erreur ?
Quelles qu’aient été les attentes suscitées par le macronisme en 2017, la France reste confrontée à d’immenses problèmes structurels que Macron n’a pas été capable de résoudre. La démocratie repose sur beaucoup de choses. Mais si elle ne permet pas d’apporter des solutions aux problèmes de la société, alors il faut considérer qu’elle a échoué. Dans l’absolu, si nous pouvions recréer les systèmes partisans de l’après-guerre, avec un grand parti de centre gauche et un grand parti de centre droit qui alternent au pouvoir, pourquoi pas ? Mais nous ne vivons plus dans ce monde aujourd’hui.
Vous estimez que les partis traditionnels sont à la fois le problème et la solution à cette crise française. Pourquoi ?
Historiquement, vos partis politiques ont été moins solides que ceux des autres pays européens, comme l’Allemagne ou la Grande-Bretagne. Ce qui, pour revenir à notre point de départ, est l’une des raisons majeures pour lesquelles la France connaît ces cycles incessants de manifestations. Si vous disposiez de syndicats et de partis plus forts, avec des organisations militantes mieux implantées sur le terrain et une plus grande capacité à faire remonter les mécontentements à travers le système politique pour les traduire en décisions publiques, les citoyens auraient moins de raisons de descendre dans la rue pour faire entendre leurs revendications.
En France et ailleurs en Occident, assistons à la fin des partis traditionnels tels que nous les avons connus ?
Il m’est très difficile d’imaginer une démocratie qui fonctionne bien avec un système politique dominé par les extrêmes. Mais cela soulève une question : comment ramener les électeurs vers d’autres partis ? Pas vers les mêmes vieux partis qu’auparavant, parce qu’ils ont été discrédités, mais vers des formations qui s’engagent à respecter les règles du jeu démocratique, et proposent aux électeurs des choix politiques clairement définis.
Raphaël Glucksmann, vainqueur de la primaire de la gauche sociale-démocrate, peut-il incarner le renouveau de la social-démocratie française ?
Je ne sais pas s’il a la capacité de reconstruire non seulement une coalition électorale, mais aussi un parti véritablement solide. Car c’est bien de cela qu’il aurait besoin : un parti disposant d’une large base électorale et d’une organisation militante très développée sur le terrain. Il ne suffit pas de dire : « Je me présente à cette élection, j’ai quelques bonnes idées et, surtout, vous ne voulez ni de l’extrême gauche ni de l’extrême droite. » Sinon, vous vous retrouvez dans ce cycle perpétuel où les choix électoraux des citoyens ne s’inscrivent dans aucune continuité. Or, il ne vous aura pas échappé que vous n’avez plus de parti social-démocrate en France. Le Parti socialiste, d’ailleurs, ne l’a jamais tout à fait été. Il faudrait donc reconstruire tout cela à partir de zéro. Est-ce possible ? Bien sûr. Mais le défi est considérable. Je dirais d’ailleurs la même chose d’un parti conservateur traditionnel ou démocrate-chrétien. Ces partis se sont considérablement vidés de leur substance dans l’ensemble du monde occidental. Si vous regardez de l’autre côté de la frontière, en Allemagne, on n’en est pas encore tout à fait là, mais on s’en rapproche. En France, en revanche, la dégradation est encore plus avancée.
Vous soulignez la nécessité de traiter de manière frontale des sujets aussi sensibles que l’immigration. Mais comment répondre aux inquiétudes des électeurs sans reprendre les discours des extrêmes ?
Il n’est pas, en réalité, très difficile de trouver cet équilibre. Deux points importants ici. La première, c’est que nous avons connu, en Occident, et c’est également vrai aux Etats-Unis, une période d’immigration sans précédent, aussi bien légale qu’illégale. La proportion de personnes nées à l’étranger dans les pays occidentaux atteint aujourd’hui des niveaux historiquement élevés. A un moment donné, il est parfaitement légitime de dire : « Écoutez, cette immigration nous a apporté beaucoup de choses positives, mais les sociétés ont besoin de temps pour s’adapter, particulièrement dans les périodes économiques difficiles. » Cela passe en notamment par le fait de lutter fermement contre l’immigration illégale. Cela concerne aussi bien les personnes qui entrent sur le territoire sans autorisation que celles qui s’y trouvent déjà mais qui n’ont plus le droit d’y séjourner.
Le deuxième point, c’est qu’il faut affirmer clairement que les personnes qui vivent ici, qui contribuent à notre société et qui possèdent, par exemple, un passeport français, allemand ou américain, sont des citoyens français, allemands ou américains à part entière. Peu importe la couleur de leur peau, le lieu où elles pratiquent leur religion ou leur origine. Un citoyen français est un citoyen français. Nous ne devons pas établir de distinctions entre les citoyens sur la base de ces caractéristiques. Et concrètement, cela signifie que si vous êtes citoyen français, vous respectez nos lois et vous vous assimilez à nos valeurs, au sens le plus large du terme. Pourquoi est-il devenu si difficile aujourd’hui d’énoncer cela clairement ? Il me semble que c’est précisément la position que devraient défendre les partis traditionnels, aussi bien de gauche que de droite. Car elle se distingue clairement de celle de l’extrême droite, qui établit effectivement des distinctions entre les individus sur la base de leurs caractéristiques d’origine, mais aussi de celle de l’extrême gauche, qui défend une politique d’ouverture des frontières intenable, sur le plan social, politique et économique.
Selon plusieurs sondages, les Français sont plus nombreux à considérer La France insoumise que le RN comme un danger pour la démocratie. Certains observateurs estiment même que Jean-Luc Mélenchon s’est « jeanmarielepenisé ». Qu’en pensez-vous ?
Les raisons sont assez simples à comprendre. D’un côté, Marine Le Pen a déployé beaucoup d’efforts pour dédiaboliser son parti. La question de savoir jusqu’où cette transformation s’est opérée en profondeur reste ouverte. Il s’agissait d’une démarche délibérée pour changer l’image de son parti par rapport à celle qu’il avait lorsque son père le dirigeait, afin d’élargir son électorat. Elle a compris que le néonazisme explicite, la violence, l’antisémitisme ouvert et le racisme affiché posaient problème. Désormais, le discours porte sur les immigrés qui ne respectent pas les règles du jeu et sur ceux qui mettent notre État-providence sous pression, plutôt que sur un racisme ouvertement affiché.
La Ve République n’avait pas été conçue pour un second tour entre deux candidats extrêmes
De l’autre côté Mélenchon est un radical. Bien qu’il me semble erroné d’affirmer que La France insoumise est à l’origine des émeutes du 17 octobre, il n’en demeure pas moins que, de la même manière que les liens entre l’extrême droite et les groupuscules néonazis doivent être mis au jour et condamnés sans ambiguïté, ceux qu’entretient LFI avec certains groupes d’extrême gauche violents méritent également d’être dénoncés. Des liens que Mélenchon refuse de reconnaître ou de rompre complètement. Il a aussi tenu des propos très douteux, non seulement concernant l’antisémitisme. Et les Français ne sont pas stupides. Ils regardent autour d’eux et voient ce qui se passe sur le terrain. Sans même parler du fait que les émeutes et les pillages favorisent l’extrême droite sur le plan politique. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir un doctorat en science politique pour comprendre pourquoi Mélenchon ou La France insoumise peuvent désormais être perçus comme une menace plus radicale que Marine Le Pen.
Ces deux candidats pourraient-ils tempérer certaines de leurs positions une fois au pouvoir ?
Nous avons déjà vu des partis extrêmes arriver au pouvoir et se modérer. Mais nous avons aussi le cas flagrant des États-Unis, où Trump, une fois à la Maison-Blanche, particulièrement lors de son second mandat, s’est comporté comme un éléphant dans un magasin de porcelaine en piétinant les normes et les institutions démocratiques. En France, beaucoup de choses dépendront de la situation institutionnelle. La présidence y est une fonction très puissante. Mais elle ne contrôle pas tout, notamment le processus d’élaboration des politiques publiques sur le plan intérieur. Par conséquent, la marge de manœuvre d’un dirigeant radical arrivé au pouvoir, qu’il s’agisse de Le Pen ou de Mélenchon, dépendra largement de ce qui se passera au niveau parlementaire.
Qu’est-ce qui ne fonctionne plus dans les institutions françaises ? Quelles réformes pourraient améliorer la situation ?
D’abord, c’est une question qui se pose aussi aux États-Unis. Il existe aujourd’hui toute une série de mécanismes institutionnels clairement contre-productifs. Notre système de primaires, notamment. En France, la Ve République a été mise en place pour corriger les défauts de la IVe République. À l’époque, vous n’aviez pas de président élu au suffrage universel direct, mais vous aviez des gouvernements très instables. Le nouveau système était donc censé remédier à cette instabilité. Les temps changent, donc, et adapter les institutions en conséquence n’est pas une mauvaise idée. Le système présidentiel français, avec son scrutin à deux tours, était censé protéger contre les extrêmes. Et jusqu’à récemment, il l’a fait. Mais maintenant que vos deux principaux partis sont des partis extrêmes, il ne remplit plus cette fonction. Le système n’avait pas été conçu pour faire face à l’éventualité d’un second tour opposant deux candidats issus des extrêmes.
Un président disposant de moins de pouvoirs serait probablement une bonne chose. D’une manière générale, nous, politologues, préférons les régimes parlementaires aux régimes présidentiels. Mais, en Europe, nous voyons à peu près toutes les configurations institutionnelles possibles. Et aucun pays ne s’en sort particulièrement bien. On observe, comme je le disais, une insatisfaction croissante à l’égard de la démocratie et un déclin du soutien aux partis traditionnels. Les réformes institutionnelles ne sont donc pas une solution miracle.
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Author : Laurent Berbon
Publish date : 2026-11-01 17:00:00
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