La météo sondagière annonçait une possible vague. C’est finalement un tsunami qui a déferlé. Dans cette écrasante victoire démocrate aux élections de mi-mandat du 3 novembre, même le Kansas, qui n’avait pas envoyé de démocrate au Sénat depuis 1932, a basculé. Est-ce, comme l’ont souligné certains commentateurs, la fin du trumpisme ? Le début de la renaissance des démocrates ? L’émergence d’une nouvelle Amérique ? S’il se félicite de voir que ces midterms montrent que les institutions américaines fonctionnent encore, Damon Linker, maître de conférences en science politique à l’Université de Pennsylvanie, chercheur associé principal au Niskanen Center et spécialiste des populismes, met en garde contre toute interprétation hâtive ou trop euphorique des résultats de mardi soir. Les Etats-Unis ne sont pas entrés dans une nouvelle ère, prévient-il. Dans ce « cycle populiste sans fin » qui traverse de nombreuses démocraties occidentales depuis des années, le balancier pourrait bien repartir dans l’autre sens dès les prochaines élections. Quant au président américain, il pourrait devenir « encore plus impulsif, vindicatif et imprévisible », notamment face à l’Iran. Entretien.
L’Express : Donald Trump vient de recevoir une véritable gifle électorale. S’agit-il d’une victoire des démocrates ou, avant tout, d’une défaite du président américain ? Quel message les électeurs ont-ils voulu lui adresser ?
Damon Linker : Il s’agit avant tout d’un message anti-Trump et anti-républicains. Les électeurs ont voulu faire comprendre à Trump qu’ils ne sont pas satisfaits de la manière dont lui et son parti gouvernent le pays. Ce message porte principalement sur les questions économiques, aussi triste que cela puisse paraître pour quelqu’un comme moi, qui s’intéresse à des questions plus larges, notamment aux politiques menées, au comportement de Trump et au fait que son parti et le Congrès aient si peu fait pour lui tenir tête. J’aimerais que ces préoccupations trouvent davantage d’écho sur le plan politique. Mais la réalité, comme on l’a vu en 2024 avec la défaite de Harris, largement due, selon moi, à l’inflation que nous avons connue en 2022 et aux difficultés économiques qui en ont découlé, c’est que ces facteurs ont poussé les électeurs à voter pour Trump, exprimant ainsi leur rejet des démocrates. Aujourd’hui, le vote contre les républicains est, lui aussi, largement motivé par le coût de la vie et les préoccupations économiques.
Selon vous, même sans Donald Trump, les Etats-Unis auraient probablement vu émerger une autre figure populiste. Cette défaite électorale sonne-t-elle le début de la fin du trumpisme et, plus largement, du populisme de droite, comme le suggèrent certains observateurs ?
Tout dépend de ce que vous entendez par là. Pour moi, le populisme est davantage une manière de faire de la politique qu’un programme de fond. Il consiste à dire aux électeurs : « Je suis avec vous, contre eux, contre ces gens qui sont au pouvoir et qui vous exploitent. Je suis votre allié. Ensemble, débarrassons-nous de ces mauvaises personnes qui nous gouvernent. » Et cette manière de faire de la politique peut évidemment être employée aussi bien par la droite que par la gauche. Je ne vois donc pas cette dynamique générale changer dans un avenir proche. Il existe aujourd’hui des caractéristiques structurelles de la vie politique et des démocraties qui, à mon sens, sont largement liées à la technologie, aux réseaux sociaux et aux effets de réseau qu’ils produisent. Ces outils permettent à des électeurs mécontents, quel que soit leur camp, de se rassembler autour d’un candidat ou d’un parti, à chaque cycle électoral, dans une logique populiste. Il est possible qu’après Trump émerge une autre forme de politique de droite, un peu moins débridée, un peu moins irresponsable et dangereuse que la sienne, mais qui resterait fondamentalement populiste dans sa manière et dans sa forme.
Si les démocrates ne font pas preuve d’intelligence politique, leurs gains pourraient très bien être balayés
Dans une récente analyse publiée sur le blog Persuasion, vous décriviez une démocratie enfermée dans une succession de rejets électoraux : les populistes chassent les élites traditionnelles, puis sont eux-mêmes chassés du pouvoir, avant de revenir, ce que vous appelez « un cycle populiste sans fin ». Vous souligniez aussi le rôle des réseaux sociaux dans cette dynamique de contestation permanente. Mais les victoires remarquées de démocrates comme Jon Ossoff en Géorgie ou James Talarico au Texas ne suggèrent-elles pas que les électeurs peuvent aussi adhérer positivement à une nouvelle offre politique ?
Nous sommes un pays profondément divisé, y compris dans un Etat comme le Texas. Cela fait longtemps que les démocrates peinent à remporter une élection à l’échelle de cet Etat, qu’il s’agisse d’un siège au Sénat ou du poste de gouverneur. Mais, même lors des derniers scrutins, les résultats étaient de l’ordre de 55 % contre 45 %, et non de 70 % contre 30 %. Il existe donc toujours un nombre important d’électeurs démocrates, même dans des Etats historiquement très conservateurs comme le Texas ou la Géorgie. Il ne faut donc pas un basculement considérable de l’électorat pour permettre à un démocrate de l’emporter, même dans ces Etats. La plupart des démocrates qui ont voté pour lui l’apprécient, mais ce qui a permis cette victoire, c’est qu’une petite partie des électeurs qui, en temps normal, n’auraient pas voté pour Talarico ou pour un démocrate ont finalement décidé de le faire. Et ils l’ont fait en grande partie parce qu’ils étaient en colère contre Trump. Et compte tenu du choix qui s’offrait à eux, et du fait que Talarico affrontait un adversaire épouvantable, corrompu, ils étaient prêts à se dire : « Bon, d’accord, je n’aime pas particulièrement les démocrates, je me méfie de Talarico, mais je voterai pour lui. »
C’est une « Nouvelle Amérique » que l’on voit émerger après ces élections de mi-mandat, se sont félicités certains commentateurs proches des démocrates. Qu’en pensez-vous ?
Je serais prudent à ce sujet. La victoire démocrate a été bien plus large que ce à quoi je m’attendais. Mais ces écarts peuvent disparaître dès la prochaine élection. Prenez 2024 : Trump a réussi à séduire de nouvelles catégories d’électeurs. Il a élargi sa base électorale par rapport à 2016 et 2020. Après cette élection, beaucoup de républicains se sont dits : « C’est une nouvelle Amérique. Nous contrôlons désormais tout. Le pays veut que nous réalisions tout ce dont nous avons toujours rêvé. » Ils ont essayé, et regardez ce qui s’est passé. Il est peu probable qu’un rejet d’une telle ampleur se reproduise. Mais si les démocrates ne font pas preuve d’intelligence politique, l’essentiel de leurs gains pourrait très bien être balayé, sinon en 2028, du moins lors des midterms en 2030, si un démocrate remporte la Maison-Blanche dans deux ans.
Nous ne sommes donc pas entrés dans une nouvelle ère, dans une nouvelle Amérique où tout ce qui allait mal aurait soudainement disparu. Tous ces problèmes sont toujours là. Nous traversons une période de grande instabilité. Et cela ne concerne pas seulement les Etats-Unis : on observe la même chose partout en Europe, au Brésil, en Turquie, en Inde. Le raz de marée pourrait donc tout aussi bien déferler dans l’autre sens.
Donald Trump a finalement reconnu assez vite la large victoire des démocrates. Faut-il y voir la preuve que les institutions américaines sont plus solides que lui ?
Dans l’ensemble, beaucoup d’institutions ont bien résisté à Trump ces deux dernières années. Pas toutes, évidemment. Le ministère de la Justice a été vidé de sa substance. Il est devenu une sorte d’instrument personnel au service des vendettas du président contre ses ennemis politiques. C’est terrible, et il sera difficile de revenir en arrière. Mais il faut aussi reconnaître que les tribunaux ont constamment résisté à Trump. Le système tient globalement bon ; il a montré que nous avions toujours des élections libres et équitables dans ce pays, ainsi qu’une démocratie qui fonctionne, malgré les efforts de l’administration Trump pour la plier à sa volonté.
L’ampleur de la défaite pour Trump fait-elle de lui un piètre stratège politique ?
Depuis une dizaine d’années, Trump a fait preuve d’un instinct politique remarquable. Se présenter sous l’étiquette républicaine et prendre le contrôle du parti aussi complètement qu’il l’a fait en 2016 est un exploit très rare. Pour y parvenir, il faut avoir une intuition particulièrement juste des messages qui trouveront un écho auprès des électeurs. Mais sa manière de gouverner ces deux dernières années a été une succession de désastres. Il a considéré sa victoire de 2024 comme un mandat l’autorisant à faire absolument tout ce qu’il voulait. C’est comme s’il avait mis de côté son instinct politique pour se dire : « Je vais profiter de cette situation pour m’enrichir autant que possible. Je vais essayer de faire jeter tous mes ennemis en prison. Je vais mettre en pratique toutes mes théories personnelles sur le commerce en déclenchant une guerre commerciale avec tous les partenaires commerciaux de la planète. Et je ne vais pas m’arrêter là : je vais imposer des droits de douane, les supprimer, puis les rétablir. Je vais déclencher cette guerre simplement parce que je le peux. »
Je crains que Trump ne devienne encore plus impulsif, encore plus vindicatif
Cette succession de décisions donne l’impression qu’il s’est persuadé qu’il n’avait pas remporté 49,8 % des voix en 2024, mais 80 %. Comme si ce résultat lui donnait carte blanche pour mettre en œuvre toutes les idées qui lui passent par la tête, sans même que ses conseillers puissent lui fournir une évaluation sérieuse de leurs conséquences. Il semble avoir décidé de se fier à son instinct sur tous les sujets, sans écouter personne d’autre. Il a gouverné le pays comme un roi fou.
Un Donald Trump affaibli est-il nécessairement moins dangereux ? Pensez-vous que les résultats d’hier soir pourraient entraîner des changements au sein de son administration au cours des deux prochaines années ?
Normalement, après un tel résultat, on s’attend à une vague de limogeages, mais s’il y a une chose que j’ai apprise au sujet de Trump au cours de cette dernière décennie, c’est que lorsqu’on se risque à faire une prédiction, mieux vaut parier sur une aggravation de la situation. D’autant qu’il est désormais très âgé et présente des signes inquiétants de déclin cognitif. Il semble aussi perdre le peu de discipline dont il a pu faire preuve par le passé.
Je crains qu’il ne devienne encore plus impulsif, encore plus vindicatif, encore plus enclin à utiliser son pouvoir pour s’en prendre à ceux qu’il déteste, plutôt que d’agir de manière responsable ou de faire passer l’intérêt du pays avant son désir de voir souffrir ses ennemis. Dans un tel scénario, les choses pourraient mal tourner. Mais Trump doit désormais composer avec le contre-pouvoir du Congrès. Celui-ci peut organiser des auditions, adopter des lois, bloquer des budgets et exercer toutes sortes de prérogatives. Il peut même passer outre les vétos présidentiels. Les rapports de force au Congrès sont tels qu’il suffirait qu’un nombre limité de républicains lâchent le président et leur parti pour rendre cela possible. Et bien sûr, beaucoup de républicains pourraient désormais considérer qu’il est dans leur intérêt politique de prendre leurs distances avec Trump, parce qu’il est devenu une sorte de repoussoir électoral. On pourrait donc commencer à voir une partie de ses soutiens l’abandonner. Pas tous, évidemment, car Trump reste très populaire dans de nombreuses circonscriptions républicaines.
Steve Bannon, ancien stratège de Trump et « cerveau » du mouvement Maga, a déclaré que les républicains seraient plongés dans une « guerre civile » après les élections de mi-mandat. Quelles fractures cette défaite risque-t-elle de provoquer au sein du Parti républicain ?
Dès hier soir [NDR, mardi soir], on a vu sur les réseaux sociaux que la faction du parti opposée à la guerre en Iran cherchait activement à faire porter à ce conflit la responsabilité de la défaite électorale.
Mais le problème me semble beaucoup plus large. La cote de popularité de Trump était déjà tombée autour de 41 ou 42 % au début de la guerre. Aujourd’hui, elle n’est inférieure que d’environ trois points. Ses difficultés dépassent largement la seule question de la guerre en Iran. Mais il est vrai aussi que cette guerre a provoqué une très forte hausse des prix de l’essence et du diesel. Et qu’elle a été une humiliation.
Ces midterms pourraient-ils tempérer les ardeurs de l’administration américaine en Iran ?
Il ne fait aucun doute qu’il interprétera ces résultats, au moins en partie, comme un désaveu de la guerre en Iran. Je peux donc l’imaginer décider de tout abandonner à ce stade, en disant : « Vous voulez rouvrir le détroit d’Ormuz ? Débrouillez-vous. Je m’en fiche complètement. Au revoir, nous rentrons chez nous. »
Mais je peux tout aussi bien l’imaginer devenir encore plus furieux face à la résistance de l’Iran et décider : « Bon, utilisons maintenant une arme nucléaire tactique contre le site de Pickaxe Mountain. » Ce serait un événement d’une portée historique considérable : les Etats-Unis utiliseraient une arme nucléaire au combat pour la première fois depuis 1945. Trump le ferait-il ? Probablement pas. Mais de tous les présidents américains, c’est celui que je vois le plus facilement prendre une telle décision. Toutes sortes de scénarios sont donc possibles. Trump est désormais un animal blessé, ce qui le rend encore plus imprévisible qu’à l’ordinaire.
Cet échec aux midterms compromet-il les ambitions présidentielles de J.D. Vance pour 2028 ? Il sort fragilisé d’une polémique électorale dans l’Ohio, perdu par les républicains, et vient de désigner la guerre en Iran comme l’une des causes de la défaite de mardi soir…
Il reste vice-président, ce qui fait de lui le candidat naturel pour 2028. Je ne pense donc pas que, dans un an, les gens se souviendront encore qu’il a défendu cette publicité de Vivek Ramaswamy. Aujourd’hui, dans la vie politique américaine, les gens ne se souviennent même plus de ce qui s’est passé deux semaines auparavant, tant le cycle de l’information est incessant, alimenté vingt-quatre heures sur vingt-quatre par les réseaux sociaux. Son problème, c’est qu’il est le vice-président de Donald Trump. Tant que ce dernier sera en vie, il lui sera très difficile de se présenter à la présidentielle sans devoir défendre son bilan. C’est presque comme s’il était obligé de faire campagne en affirmant que tout ce que Trump a fait était formidable, alors que les électeurs considèrent qu’une grande partie de son bilan est désastreuse. Et ce n’est pas une stratégie qui peut fonctionner.
Marco Rubio [NDLR : secrétaire d’Etat] serait confronté à une difficulté similaire, mais pas tout à fait de la même manière, parce qu’il n’est pas vice-président. Quoi qu’il en soit, celui qui représentera la droite dans deux ans aura un énorme problème, à moins que Trump ne vienne à mourir, disons, dans l’année qui vient. S’il disparaissait, il deviendrait beaucoup plus facile de procéder à un véritable examen critique de son héritage, de distinguer ce que les républicains souhaitent conserver du trumpisme et ce qu’ils voudraient au contraire abandonner en disant : « Non, désormais, nous allons faire les choses autrement. » Dans cette hypothèse, l’élection présidentielle de 2028 serait beaucoup plus disputée. Cela dépendra aussi de ce que feront les démocrates au Congrès. Car la victoire de mardi présente tout de même un avantage pour les républicains : Trump et son parti vont désormais pouvoir se retrouver, en partie, dans une posture d’opposition.
Si, comme vous l’affirmez, nous sommes entrés dans une ère populiste durable, un populisme de gauche pourrait-il conquérir la Maison-Blanche en 2028 ?
C’est possible, mais je suis assez sceptique. A l’échelle du pays, c’est-à-dire lors d’une élection présidentielle où l’ensemble des Américains votent, les Etats-Unis penchent légèrement vers le centre droit. Un républicain peut toujours remporter une élection présidentielle, quelles que soient les idées qu’il défend. Je ne suis pas convaincu que tous les profils de candidats démocrates aient les mêmes chances. Un démocrate suffisamment ancré à gauche qui obtiendrait l’investiture serait davantage désavantagé qu’un républicain situé aussi loin à droite. Peut-être que le pays évolue suffisamment pour qu’en 2028, quelqu’un comme Abdul El-Sayed [NDLR : le nouveau sénateur du Michigan], puisse effectivement remporter la présidence. J’en doute néanmoins.
En revanche, plusieurs démocrates plus centristes pourraient être des candidats fort redoutables. Jon Ossoff, par exemple. Ou encore Josh Shapiro, en Pennsylvanie, qui a remporté une victoire écrasante. Si ces personnalités obtenaient l’investiture démocrate et se présentaient en 2028, n’importe quel républicain aurait le plus grand mal à les battre. Mais encore faut-il qu’elles remportent les primaires. Or, lors de ces primaires, les électeurs de la gauche populiste auront leur mot à dire, et leur influence sera importante.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/donald-trump-est-desormais-un-animal-blesse-mefiez-vous-lanalyse-du-politologue-damon-linker-UUA52PSEYFA3JOBZ4FJBZ6IJW4/
Author : Propos recueillis par Laurent Berbon
Publish date : 2026-11-05 05:45:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.