IntelliNews

Un rassemblement de Glucksmann à Lisnard : pourquoi Emmanuel Macron s’est-il mis dans cette galère ?

Pas un pour rattraper l’autre. Il est peu dire qu’Emmanuel Macron ne miserait pas un pognon de dingue sur une victoire d’Edouard Philippe, de Gabriel Attal ou bien encore de Bruno Retailleau en mai prochain. Peut-être même pas quelques centimes, désormais, sur leur qualification au second tour.

Il y a quelques semaines, lors d’un déplacement en compagnie d’un soutien de longue date, il jouait à la pythie en des termes peu équivoques : « Ils vont tous se faire empaler. Tous ! » C’est sans doute cette conviction profondément intériorisée qui a poussé le président de la République à s’ouvrir à quelques titres de presse ces jours-ci pour donner sa recette du succès.

Du moins, une méthode de sauvetage : si la situation reste inchangée en décembre, tous les candidats modérés, de Raphaël Glucksmann à gauche à David Lisnard à droite, devraient alors se réunir autour d’une table pour identifier leurs plus petits dénominateurs communs, construire ensemble un programme et s’entendre sur un nom capable de battre les deux extrêmes. L’acte final du « dépassement », en somme. Le chef de l’Etat a donc décidé de se mêler de la course à sa succession. Pourquoi maintenant ? Avec quelles arrière-pensées ? Quel intérêt ? Qu’est-ce que le président est donc venu faire dans cette galère ?

L’autorité d’Emmanuel Macron en question

On ne suspectera jamais Emmanuel Macron de parler pour ne rien dire. Ou simplement pour se faire plaisir. Mais lui qui aime, plus que personne, que sa parole soit performative, s’est-il questionné sur l’impact de ses confidences ? Ce président au crépuscule de son mandat, qui n’a déjà plus d’influence sur la vie de son parti politique, ou encore sur le budget de la nation, et plus généralement sur les affaires intérieures, a-t-il tout à gagner à démontrer, en prime, qu’il n’a autorité sur aucun des candidats de la droite et du centre ?

N’insultons pas l’avenir, mais il est peu probable que ces prétendants à l’Elysée, qu’il appelle à la responsabilité, s’appuient sur ses recommandations pour échafauder leur stratégie de campagne. Il est même plus probable qu’ils fassent exactement le contraire pour ne pas être suspectés de suivre ses directives. Le président sait pourtant qu’il est radioactif… Edouard Philippe, Gabriel Attal et Bruno Retailleau ont déjà payé pour voir.

Alors, Emmanuel Macron leur fait une fleur. Elégante, mais épineuse. Comme le rapportent notamment Les Echos, le chef de l’Etat dit « affranchir » ses dauphins de son bilan pour en prendre la « seule responsabilité ». Quelle veine ! A eux de jouer ! Dès lors, délestés de ce lourd fardeau, les voilà seuls, avec leurs propositions et leur talent, face à Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et le pays tout entier. Comme ils seront, également, seuls à porter le poids de la défaite s’ils ne parviennent pas à remonter la pente.

Le beurre, ou l’argent du beurre. Le président aime le rappeler, comme il adore entendre certains de ses lieutenants le défendre sur les plateaux de télévision : il est le seul, sous la Ve République, à avoir battu deux fois l’extrême droite dans la plus grande des compétitions. Le seul. Sur son nom. Et même, la seconde fois, sur son bilan. Qu’ils viennent le chercher. « Penser que Philippe et Attal sombrent à cause des deux quinquennats de Macron est une erreur d’analyse, s’énerve un ministre proche du chef de l’Etat, à la pensée toujours calée sur la sienne. La vraie raison, c’est que nos candidats ne sont pas assez solides pour faire la nique à l’extrême droite. »

Une union de la carpe et du lapin ?

Qui peut dire qu’un candidat unique représentant la gauche sociale-démocrate, le centre démocrate-chrétien, le centre droit, la droite libérale, la droite conservatrice et la droite « mileïiste » (du nom du président argentin) le serait ? Sur le fond, l’appel d’Emmanuel Macron étonne par la largesse du camp modéré qu’il appelle à former. Voir Raphaël Glucksmann toper avec Bruno Retailleau ou David Lisnard sur une plate-forme d’idées communes pour sauver le pays est une idée que l’on peut trouver séduisante, mais est-elle réaliste ?

Quelles seront les CGU, les conditions générales d’union ? La politique de l’offre ? Pourquoi pas. Le respect du cadre démocratique et de l’état de droit ? C’est à discuter… La foi dans la construction européenne et ses principes fondateurs ? Là, cela devient plus compliqué. Les réponses à apporter au changement climatique ? On entre dans le domaine de l’impossible… Quelles réformes, ou seulement quelles idées un tant soit peu créatives et innovantes pourraient sortir d’un conclave réunissant toutes ces familles politiques ? « Je ne suis pas le genre de type qui met tellement d’ingrédients dans la soupe qu’elle n’aura plus de goût », aime rétorquer Edouard Philippe lorsqu’on lui parle de rassemblement, d’alliances, donc de concessions. Il est servi.

Même dans l’esprit d’Emmanuel Macron donc, la tactique électorale semble avoir pris le pas sur le panache et ce qui fait le sel de l’élection présidentielle sous la Ve République : la rencontre d’une personnalité avec le pays, agrémentée d’une petite poignée d’idées fortes, tout au plus. Par ailleurs, n’est-ce pas le meilleur moyen de faire peser sur le prochain président de la République – si ce super-représentant des modérés parvient à être élu – une charge et une pression démentielles ?

Déjà, après 2017, certains cadres de la majorité macronistes s’inquiétaient des conséquences du « dépassement » et de la tripartition de la vie politique française. En 2027, ce champion de ce camp aux traits du monstre de Frankenstein – le parti de « tout ce qui n’est pas extrême » – devra à tout prix réussir, au risque de dérouler un tapis rouge aux radicaux, voire ultra-radicaux, de tout poil. « Ne parlons pas d’une situation qui serait catastrophique dans cinq ans ; elle est, déjà, catastrophique, nous sommes menacés d’un accident majeur sur une société d’une fragilité extrême ! », objecte François Bayrou, défenseur d’une grande primaire élargie, quand on lui expose cet enjeu. Courage, tout de même, à celui qui devra supporter cette charge.

Ce n’est donc plus un barrage, mais un méga barrage Deus Ex Machina qu’appelle Emmanuel Macron de ses vœux. Ce genre d’entreprise politique sera-t-il à même de séduire, enthousiasmer des Français qui, déjà, ont parfois le sentiment qu’aucune personnalité politique ne représente leurs idées, ni ne répond à leurs attentes. Il y a quelques semaines, un des interlocuteurs réguliers et tout proche du président de la République livrait cette réflexion : « Dire tous les quatre matins qu’il faut à tout prix éviter un duel RN-LFI au second tour est contre-productif. C’est peut-être le pire argument. Premièrement, il y a beaucoup de Français à qui cela conviendrait très bien ; et cela donne le sentiment aux gens que la caste veut à tout prix garder sa place au pouvoir. »

La proposition du locataire de l’Elysée est l’exact inverse de cette analyse. Peut-être le chef de l’Etat est-il convaincu que ni Philippe, ni Attal, ni Retailleau, ni Glucksmann, ni Lisnard ne sont en capacité de gagner l’élection présidentielle. « Moi je pense que ceux qui sont en campagne présidentielle aujourd’hui ne devraient pas être en position début 2027 », textotait en mai dernier Emmanuel Macron à François Dégois ; échange que l’éditorialiste retranscrit dans son livre Vous êtes trop durs avec moi (Robert Laffont). Alors, cette grande réunion des modérés déboucherait sur la candidature d’un nouvel homme consensuel sorti du bois au dernier moment ; au hasard, Jean Castex ou Sébastien Lecornu. Non, ce serait définitivement prêter trop d’arrière-pensées au président de la République…



Source link : https://www.lexpress.fr/politique/un-rassemblement-de-glucksmann-a-lisnard-pourquoi-emmanuel-macron-sest-il-mis-dans-cette-galere-SMJUFMOH5JD6HK25AJUXBEPACA/

Author : Erwan Bruckert

Publish date : 2026-11-05 18:17:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Quitter la version mobile