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« Ce qui nous attend est gigantesque » : le plan de l’économiste David Spector pour sauver la France de la faillite

C’est une lecture aussi accablante qu’enthousiasmante. Dans Le Choc libéral-égalitaire (Odile Jacob), à paraître le 12 novembre, l’économiste David Spector souligne l’ampleur de la crise française, entre dépenses publiques clientélistes, forte imposition sur le travail, qualité des services publics qui se dégrade et dette hors de contrôle. Mais le professeur associé à l’Ecole d’économie de Paris propose un « plan radical » pour éviter la faillite : suppression massive des dépenses inutiles et retraite à 67 ans, contre une revalorisation des salaires de 10 % et une taxation du sol. Des propositions audacieuses qui, on l’espère, s’inviteront dans les débats de la présidentielle. Entretien en avant-première.

L’Express : Votre livre s’ouvre par un constat : la France figure parmi les pays où les dépenses publiques et les prélèvements obligatoires sont les plus élevés dans le monde, tandis que nos services publics rencontrent de plus en plus de difficultés. Est-ce si dramatique que cela ?

David Spector : Nous avons d’abord des dépenses importantes financées par des prélèvements élevés, qui pèsent énormément sur le travail et finissent par produire des salaires nets très bas. Pour ne rien arranger, notre pays doit faire face à un niveau de dette alarmant, dont les Français commencent à prendre conscience.

Ensuite, nos services publics s’écroulent. On le voit dans l’éducation, avec la chute dans les classements Pisa ou les professeurs débutants payés à peine au-dessus du salaire minimum. En matière de santé, cela se traduit par une forte augmentation de la mortalité infantile depuis une quinzaine d’années. Ce n’est guère mieux du côté de la justice, dont on dénonce régulièrement les dysfonctionnements et les délais d’instruction trop longs. Cette faiblesse de nos services publics s’explique par le fait que les dépenses servent surtout à financer les transferts sociaux, au premier rang desquels les retraites et la santé.

Enfin, s’y ajoute une multitude de dispositifs clientélistes, qui s’adressent à tout le monde : les riches et les pauvres, les jeunes et les vieux, les ménages et les entreprises, etc. Les aides au logement, le pass Culture, les cures thermales remboursées, les avantages fiscaux de l’assurance-vie, le pacte Dutreil, le crédit d’impôt recherche ou encore les logements sociaux en sont quelques exemples parmi des centaines. Or, chaque dispositif a ses bénéficiaires, qui se mobilisent dès lors que l’on tente de le supprimer ou d’en réduire le montant. Nous nous trouvons ainsi bloqués dans une situation où nous ne pouvons remettre en cause aucune dépense. D’où notre incapacité à redresser la barre en matière budgétaire.

Selon vous, cette multiplication d’avantages particuliers alimente une guerre de tous contre tous…

Ce système produit chez les uns et les autres un profond sentiment d’injustice : pourquoi mon voisin bénéficie-t-il d’un logement social alors que ma situation est comparable ? Pourquoi mon concurrent a-t-il obtenu le crédit d’impôt recherche alors que j’estime faire autant de recherche que lui ? A force, cela crée une société du soupçon, où chacun a le sentiment d’être perdant et de payer pour les avantages des autres. C’est logique : d’un côté, nous payons beaucoup d’impôts et de cotisations ; de l’autre, nous espérons récupérer une partie de ce que nous avons payé par la distribution d’argent public.

Cette guerre de tous contre tous donne lieu à des scènes ubuesques. Alors que nous faisons face à des crises budgétaires, environnementales et internationales majeures, les parlementaires ont consacré du temps à déterminer si l’on devait pouvoir acheter du riz ou de la farine avec des titres-restaurant. Derrière, on retrouve des lobbyistes de la grande distribution ou des émetteurs de titres-restaurant, qui travaillent au corps les députés pour qu’ils votent conformément à leurs intérêts. Résultat : une énergie considérable est consacrée à capter de petits morceaux d’argent public, plutôt qu’à se livrer à une activité productive.

Et sur le plan fiscal ?

Ce système crée un cercle vicieux, dans lequel la multiplication des niches et des subventions impose de maintenir des taux d’imposition élevés pour les financer, lesquels incitent à leur tour les citoyens et les entreprises à se battre pour tirer profit de ces dispositifs. L’épisode des « pigeons », au début du quinquennat de François Hollande, est révélateur. Dans le projet de loi de finances pour 2013 était prévue une forte augmentation de la taxation des plus-values de cession de valeurs mobilières. Concrètement, les entrepreneurs qui souhaitaient vendre leur entreprise auraient vu le taux d’imposition de leur plus-value passer de 35 à plus de 60 %, ce qui est rédhibitoire et décourage l’entrepreneuriat. Un groupe d’entrepreneurs du numérique s’est alors révolté, en clamant refuser d’être des « pigeons », et le gouvernement a finalement reculé… en créant une « niche fiscale pigeon » ! On a ainsi abouti à une situation complètement absurde, dans laquelle les heureux bénéficiaires de la niche profitent de taux parmi les plus bas de toute l’Europe, pendant que les autres paient des taux parmi les plus élevés. C’est destructeur de tout civisme.

Vous prenez l’exemple des cures thermales, subventionnées par la Sécurité sociale alors même que leurs bénéfices en matière de santé ne sont scientifiquement pas clairement démontrés…

Pour toutes ces dépenses clientélistes, nous disposons depuis plus de vingt ans de nombreux rapports de la Cour des comptes, du Conseil d’analyse économique, de l’Inspection générale des finances, de l’Inspection générale des affaires sociales, qui documentent leur inefficacité. Pourquoi des dépenses dont l’inutilité est établie, demeurent-elles politiquement intouchables ?

Les cures thermales offrent un exemple particulièrement éclairant. Les bénéfices médicaux spécifiques du thermalisme n’ont pas été établis de façon convaincante. Les thermes français n’attirent pas les curistes étrangers, alors même que nous sommes un grand pays touristique entouré de pays riches et vieillissants. Cela suggère que la demande française est artificiellement entretenue par la subvention, qui permet aux consommateurs de ne pas payer le prix réel du service, tandis que les étrangers qui doivent le payer le boudent. En termes économiques, la subvention, en détruisant les effets du signal-prix, soutient un secteur qui ne pourrait pas survivre sur un marché normal. C’est une pure destruction de richesse.

Aucun électeur ne remerciera son député de lui avoir fait gagner 25 centimes

Malgré des critiques récurrentes et documentées, il est presque impossible de supprimer cette subvention difficilement justifiable, face à la pression des établissements, de leurs salariés et des territoires concernés qui défendent une activité dont ils sont les principaux bénéficiaires. Le Conseil national des établissements thermaux fait ainsi valoir les 25 000 emplois du secteur et les 4,8 milliards d’euros de retombées locales – un argument peu convaincant qui pourrait s’appliquer à n’importe quelle subvention. A l’inverse, les contribuables n’ont pas une incitation suffisante pour les pousser à investir du temps et de l’énergie dans la défense de l’intérêt général, car la suppression de cette subvention reviendrait à 25 centimes d’économies par mois pour chaque Français.

Voilà le mécanisme du blocage français dans toute sa splendeur : chaque fois que l’on veut supprimer une dépense, même modeste, et dont l’inefficacité a été documentée, on provoque une levée de boucliers. C’est le cas des cures thermales, mais aussi des aides aux biocarburants, alors même que leur bilan environnemental est contesté.

Vous défendez une idée contre-intuitive : il serait plus facile, politiquement, de supprimer cent dépenses d’un coup plutôt qu’une à une… Pourquoi ?

Il est plus simple de gagner une grande bataille, aussi difficile soit-elle, que de mener cent batailles successives contre cent groupes de bénéficiaires. Une réforme partielle laisse toujours à ceux qui perdent leur avantage la possibilité de se mobiliser, parce que chaque dépense a ses bénéficiaires concentrés, alors que son coût est dilué dans toute la population. Aucun électeur ne remerciera son député d’avoir supprimé la subvention aux cures thermales pour lui faire gagner 25 centimes sur sa fiche de paie, alors que les établissements et les curistes ont tout intérêt à se mobiliser.

En revanche, un effort portant non pas pour 200 millions mais sur 200 milliards d’euros permet d’accorder à tout le monde un avantage visible. Une partie peut servir à réduire le déficit et à stabiliser la dette, et une autre peut être rendue aux Français, en particulier aux travailleurs, sous la forme d’une amélioration sensible des salaires nets. Là, on peut espérer construire un soutien politique à la réforme.

En quoi le plan Pinay-Rueff de 1958 peut-il servir de modèle ?

Jacques Rueff, Antoine Pinay et le général de Gaulle ont conduit une opération de grande ampleur, qui a suscité une opposition venue de tous les côtés : agriculteurs, anciens combattants, patronat, Banque de France, etc. Certes, le contexte politique était particulier, et de Gaulle bénéficiait d’une autorité personnelle immense, en pleine crise algérienne. Mais la méthode a compté : agir vite, sur plusieurs fronts, en présentant un ensemble cohérent qui ne pouvait pas être détricoté disposition par disposition. En attaquant tous les lobbys en même temps, on les déstabilise. Il est plus difficile de défendre une niche fiscale ou un avantage quand tout le monde est attaqué en même temps. Surtout, une réforme d’ensemble a l’énorme avantage de proposer aux citoyens un horizon pour le pays. C’est plus mobilisateur que de réclamer la suppression d’une dépense clientéliste avec un discours d’économiste ou de comptable rabat-joie.

On ne pourra pas échapper à une retraite à 67 ans

Bruno Le Maire, après avoir quitté Bercy, l’a souligné quand on l’a accusé d’être « Monsieur 1 000 milliards de dettes » : quand il était aux affaires, tout le monde défilait dans son bureau, les députés, les syndicats, les entreprises, et même ses collègues ministres, pour demander de nouvelles dépenses. Son témoignage montre bien que face à des demandes isolées, il est très difficile de dire non. Avec un plan d’ensemble, on peut répondre que chacun doit contribuer à l’effort, et que personne n’est le dindon de la farce.

Sauf en cas de scénario à la grecque avec une crise de la dette, vous soulignez qu’aucun candidat ne pourra se faire élire sur un programme de redressement des comptes publics…

Compte tenu de la hausse des taux d’intérêt et du vieillissement de la population, il faudra environ 160 milliards d’euros par an pour simplement stabiliser la dette. A titre de comparaison, reculer de deux ans l’âge de la retraite, comme le prévoyait la réforme Borne, rapporterait 27 milliards d’euros à terme, soit un sixième de cette somme Et c’était la réforme la plus ambitieuse et la plus impopulaire de la présidence Macron ! Ce qui nous attend est donc gigantesque. Même avec une retraite à 67 ans, un gel des pensions, une hausse de 4 points de TVA, la baisse d’un certain nombre de dépenses néfastes comme les aides au logement, ou excessives comme le soutien public à la formation professionnelle, ou encore le pacte Dutreil, on arriverait à peine à stabiliser la dette. C’est pourtant combiner des réformes dont chacune suffirait à faire sauter plusieurs gouvernements…

Des idées intéressantes circulent dans cette campagne présidentielle, de tous les côtés. Je suis en désaccord avec LFI, mais ils n’ont pas tort de dire que des milliardaires ont des facilités pour payer moins d’impôts que de « simples » millionnaires. Il est légitime de réfléchir à une taxe sur le patrimoine, non pas à 2 % comme le voudrait Gabriel Zucman, mais peut-être à 0,5 % comme dans certains cantons suisses.

David Lisnard et Sarah Knafo pointent eux, tout aussi légitimement, le gaspillage des dépenses publiques, fustigeant les cures thermales ou les aides au logement. Le bloc central a raison de demander un effort aux retraités. Le problème, c’est que personne ne présente un plan qui, en termes d’ordre de grandeur, permettrait ne serait-ce que de stabiliser la dette. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon mettent en avant 100 milliards d’économies, des chiffres complètement farfelus. Mais même en admettant leurs estimations,100 milliards, ce n’est pas suffisant ! Le montant nécessaire est absolument colossal. Or, dire la vérité sur l’effort à faire serait politiquement suicidaire.

Aujourd’hui, la colère de la jeunesse est justifiée, entre le sous-financement du système éducatif et le blocage du marché du logement. Mais en même temps, réclamer la retraite à 62 ou 60 ans, c’est se tirer une balle dans le pied. On ne peut pas vouloir défendre l’avenir et pousser encore plus vers des politiques gérontocratiques. La réalité, c’est qu’on ne pourra pas échapper à une retraite à 67 ans, soit un simple rattrapage par rapport à nos voisins européens.

En contrepartie des efforts colossaux, vous proposez une revalorisation de 10 % des salaires…

Globalement, nous sommes le pays où l’écart entre le salaire net qui arrive sur le compte en banque du salarié et le coût salarial total pour l’employeur est le plus élevé, sauf au niveau du salaire minimum. Réduire cet écart coûte très cher. Tous les gouvernements l’ont essayé depuis plus de trente ans, mais les ajustements ont été homéopathiques.

Nous devons revaloriser fortement le travail, car c’est la seule manière de faire accepter un programme de redressement des comptes publics. Le sacrifice n’intéresse personne. Quand François Bayrou a voulu supprimer deux jours fériés, la levée de boucliers a été telle que même un Premier ministre décidé à tomber de manière héroïque a dû reculer. Mais cette baisse du prélèvement sur le travail est aussi une nécessité économique. Des salaires nets plus élevés conduiront certains salariés à travailler un peu plus, et inciteront d’autres à entrer sur le marché du travail. Ils renforceront également notre attractivité pour les travailleurs étrangers qualifiés – un enjeu majeur.

Comme nouvelle source de financements, vous mettez en avant une taxation du sol…

Il n’y a pas de solution miracle. L’extrême gauche met en avant les riches, l’extrême droite les immigrés, la droite les fonctionnaires, mais ces mesures ne suffiront pas, ou sont même dérisoires dans le cas des immigrés. Le RN promet 18 milliards d’économies sur l’immigration, mais l’AME, souvent mise en avant, coûte entre 1,2 et 1,4 milliard d’euros par an.

Je propose de mobiliser une ressource très abondante en France : le sol. Non pas les terres agricoles, mais avant tout le sol urbain. Il y a eu une hausse très forte des prix de l’immobilier dans les grandes agglomérations, tout comme sur la Côte d’Azur ou la façade atlantique. Cela fait deux siècles que les économistes réfléchissent à une taxation optimale. Ils ont observé que la taxation a des effets désincitatifs, sauf celle sur le sol. Quand on impose le travail, les personnes ont intérêt à travailler moins. Quand on taxe la construction ou son exploitation, cela pousse à construire moins et à moins entretenir les bâtiments. En revanche, le sol est en quantité fixe. L’évasion fiscale n’est donc pas possible. Le patrimoine français représente environ 20 000 milliards d’euros au total. La valeur du sol, sans compter les constructions, en représente 40 %, un peu plus de 8 000 milliards. Je propose une taxe à un taux de 2,5 % sur toute la terre privée non agricole. En contrepartie, on supprime la taxe foncière, les droits de mutation, la contribution foncière des entreprises et l’impôt sur la fortune immobilière. Cela ferait rentrer 80 milliards d’euros dans les caisses de l’Etat.

Outre l’aspect budgétaire, cette mesure aiderait à débloquer le marché du logement. Aujourd’hui, quand vous rajoutez un étage à un bâtiment, vous payez plus de taxes foncières. Une personne âgée n’a pas forcément intérêt à vendre son logement pour en acheter un plus petit, parce que chaque transaction donne lieu à des droits de mutation de 6 %. A l’inverse, une taxe sur la terre encouragerait la construction et découragerait la conservation de logements vides. C’est une incitation à densifier le bâti, ce qui a aussi des avantages d’un point de vue écologique. Cette taxe existe au Danemark, en Estonie et dans plusieurs Etats américains. Elle est juste, parce qu’elle taxe les personnes qui avaient acheté un appartement à Paris pour une bouchée de pain simplement parce qu’elles étaient là au bon endroit et au bon moment. Et elle remplacerait une taxe foncière très injuste, car basse là où le mètre carré est cher mais élevée dans les banlieues pauvres, les zones rurales ou les petites villes en déclin.

Cette taxe sur le sol, qui porte sur une assiette supérieure à 6 000 milliards d’euros, est bien plus ambitieuse que la taxe Zucman, qui porte sur 1 000 milliards. Elle évite surtout ses effets désincitatifs, car la terre ne va pas disparaître, alors que la taxe Zucman peut pénaliser l’entrepreneuriat . Dans la situation effrayante dans laquelle se trouve la France, ce serait une faute que d’omettre ce levier dans le débat.

Le Choc libéral-égalitaire, par David Spector. 224 p., 23,90 €. Parution le 12 novembre.



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Author : Baptiste Gauthey, Thomas Mahler

Publish date : 2026-11-08 17:00:00

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