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En Albanie, la « révolution des flamants roses » et le parfum du gaz américain

La « révolution des flamants roses » en Albanie cible le surtourisme et ses atteintes à la biodiversité. Chaque jour depuis plus d’un mois, des manifestants se rassemblent à Tirana pour défendre l’intégrité d’une lagune de la côte adriatique où ces oiseaux viennent se reproduire par milliers. La vague de protestation, la plus puissante depuis la chute de la dictature communiste il y a 34 ans, a vite dépassé la question écologique. Elle s’est muée en contestation générale du Premier ministre Edi Rama. Et elle possède une dimension géostratégique cruciale, en contrariant de puissants intérêts gaziers américains.

La discorde est née d’un projet d’au moins 4 milliards de dollars porté par Jared Kushner, gendre et émissaire diplomatique du président Donald Trump. Associé à des intérêts qataris, l’homme d’affaires veut construire un « resort » touristique avec hôtels et villas de luxe, parcours de golf et marina, sur une langue de terre sauvage dans le sud du pays, la péninsule de Zvernëc, et sur l’île voisine de Sazan, un ancien site militaire. Le projet est en phase avec la politique de Tirana qui mise sur le tourisme pour développer le pays à majorité musulmane, l’un des plus pauvres d’Europe. Avec plus de 12 millions de touristes en 2025, dans un pays de 2,7 millions d’habitants, l’activité génère plus d’un cinquième du PIB.

Depuis que des bulldozers et des barbelés sont apparus fin mai au bord de la lagune, la population, saisie par un sentiment de dépossession, s’insurge en brandissant des flamants roses de carton-pâte. Aux cris de « Rama dégage », les manifestants accusent le Premier ministre de saccager leur environnement. Le parquet anticorruption, soutenu par l’Union européenne, enquête sur l’origine des fonds ayant servi à acheter les terrains, dans un Etat où le cadastre est sujet à caution et où la corruption et le narcotrafic sont endémiques.

Alors qu’Edi Rama, qui en est à son quatrième mandat, a promis à ses électeurs l’adhésion de l’Albanie à l’UE dès 2030, Bruxelles a averti que l’affaire pourrait ralentir le processus. La Commission a désapprouvé le projet de Kushner et le Parlement européen a voté, le 17 juin, une résolution demandant sa suspension. Le gouvernement albanais a tenté de s’exonérer de sa responsabilité en accusant tour à tour les contestataires d’être pro iraniens, pro israéliens ou pro serbes. Edi Rama a versé de l’huile sur le feu en les invitant, dans un entretien au Financial Times, à « aller se faire foutre ».

Cette nervosité témoigne de l’importance du projet pour Tirana. C’est que derrière le « resort » en devenir se profile un autre plan américain, plus vaste, visant à créer dans la même région un terminal gazier qui permettrait d’accélérer la conversion de l’Europe au gaz naturel liquéfié (GNL) exporté par les Etats-Unis. Dans une confusion typique de l’ère trumpiste, les intérêts privés de la famille du président et ceux du gouvernement américain se mêlent dans un écheveau difficile à démêler.

En avril, l’Albanie a signé avec Washington un accord stipulant la livraison d’un milliard de mètres cubes de GNL par an pendant 20 ans, pour quelque 6 milliards de dollars. Le nouveau terminal doit être installé à Vlora, juste au sud de la lagune aux flamants roses. Un aéroport international est aussi en construction. La stratégie vise à évincer le gaz russe des Balkans et au-delà, de toute l’Europe centrale, au profit du gaz américain. Le tout au service d’un objectif à long terme de Washington, la « domination énergétique » de la planète, vue comme une clé de la domination tout court.

Ce plan percute les ambitions de l’UE qui entend d’une part diversifier son approvisionnement pour éviter de tomber d’une dépendance au gaz russe dans une autre au gaz américain, et d’autre part réduire la part des hydrocarbures au profit des énergies décarbonées. Pour contrarier le nouveau « grand jeu » américain, l’Europe se découvre des alliés inattendus : les manifestants de Tirana et leurs flamants roses. A elle de ne pas les décevoir.



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Author : Luc de Barochez

Publish date : 2026-07-06 09:00:00

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