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« La planète ressemblera au Japon ou, pire, à l’Italie » : les prévisions choc de Jesus Fernandez-Villaverde sur la dépopulation


Il est l’une des références mondiales en matière de démographie et du rôle clé de la chute des taux de fécondité pour l’avenir de l’humanité. Selon Jesus Fernandez-Villaverde la « grande dépopulation » arrivera bien plus vite qu’on ne le pense. Pour L’Express, l’économiste espagnol, professeur à l’université de Pennsylvanie, évoque ce nouveau monde qui nous attend.

L’Express : Selon les prévisions des Nations unies, la population devrait atteindre son pic au début des années 2080. Mais vous pensez que cela se produire bien plus tôt, vers 2055. Pourquoi ?

Jesus Fernandez-Villaverde : La Division de la population des Nations unies a été créée à une époque où l’on craignait la surpopulation. Il est très difficile pour une institution qui a passé soixante ans à avertir contre une « bombe démographique » de changer de discours. Les Nations unies font en réalité trois projections : un scénario haut, un scénario moyen et un scénario bas, qui est le plus probable. Elles n’ont cessé de revoir leurs prévisions à la baisse. Par ailleurs, la chute de la fécondité au cours des cinq dernières années est stupéfiante. Des pays comme la Chine ou la Corée du Sud sont probablement en train de toucher le fond. La Corée du Sud est même passée d’un taux de fécondité de 0,7 enfant par femme à 0,8, ce qui suggère une légère reprise, mais avec un niveau très faible. L’Amérique latine continue d’être en chute libre.

La plupart des pays d’Europe connaissent une forte baisse. Les États-Unis semblent se stabiliser autour de 1,6. Aujourd’hui, la grande inconnue, c’est donc l’Afrique. Le niveau de la fécondité y est plus bas que ce que disent les chiffres officiels. Les Nations unies estiment par exemple le taux de fécondité du Nigeria à 4,5, alors qu’il est sans doute déjà de 3,5. Au Maghreb, le Maroc est à 1,9, c’est-à-dire au niveau de la France d’il y a dix ans. L’Algérie et l’Égypte baissent vite, la Tunisie est à un niveau extrêmement bas (1,6).

Cette forte baisse de la fécondité est contagieuse. Un pays ne résiste pas aux évolutions qui ont lieu chez ses voisins. C’est une question de normes sociales, de culture et d’éducation. L’Afrique du Sud est probablement déjà en dessous du seuil de renouvellement des générations (2,1 NDLR). Le Kenya s’en approche. Cela va donc se propager.

Quels sont les principaux facteurs de cette chute de la natalité ? On sait que l’éducation des femmes est essentielle, mais vous mettez en avant d’autres causes…

Il y a différents facteurs. Les réseaux sociaux ont probablement accéléré ce phénomène de manière significative. Le Japon et l’Italie sont des pays pionniers : en 1990, ils avaient déjà un taux de fécondité en dessous de 1,5. Toutes les autres nations vont suivre ces évolutions, mais les réseaux sociaux ont condensé en dix ans ce qui devait plutôt prendre trente ans.

La deuxième chose sur laquelle j’insiste, c’est la modernité. Nous n’allons plus jamais repasser au-dessus du seuil de renouvellement. Par modernité, j’entends des sociétés dans laquelle les gens vivent en ville, font des études supérieures, et où dans un couple chacun mène sa carrière. Dans ce monde, il y aura très peu de familles avec trois enfants ou plus. Or pour atteindre le seuil de renouvellement, il en faut beaucoup. Car dans presque toutes les sociétés à travers l’Histoire, on retrouve au moins 10 % des femmes qui n’ont jamais d’enfants, pour des raisons biologiques ou parce que la vie les place dans cette situation. Cela signifie que les 90% des femmes restantes doivent chacune avoir en moyenne 2,3 ou 2,4 enfants si on veut arriver au seuil de renouvellement. Mais quand le nombre de deux enfants par femme devient la norme, on passe automatiquement sous ce seuil. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Comme la plupart des familles souhaitent deux enfants, que très peu de gens en ont trois ou plus, et qu’il y a un nombre non négligeable de femmes qui n’en ont aucun ou un seul, on aboutit ainsi à des taux de fécondité autour de 1,4.

Pourquoi y a-t-il autant de femmes qui n’ont qu’un enfant ou aucun ? On retrouve les causes habituelles, à savoir l’éducation et le coût élevé du logement. Quand une femme qui suit un cursus de troisième cycle sort de l’université, elle approche de la trentaine. Il lui reste donc beaucoup moins d’années pour faire des enfants. Si elle veut avoir trois enfants, c’est possible, mais c’est plus difficile.

La situation actuelle est vraiment le fruit d’une combinaison de la modernité, des doubles carrières, des problèmes de logement et, depuis quelques années, des réseaux sociaux.

Les politiques natalistes semblent échouer partout. Le symbole en est Viktor Orbán, qui en Hongrie a connu un échec sur le plan politique comme sur celui de la natalité. S’il y a un domaine dans lequel la politique peut cependant intervenir selon vous, c’est bien celui du logement abordable…

Quand un gouvernement vous donne 10 000 euros pour que vous fassiez des enfants, cela ne va pas bouleverser votre vie. Quand vous décidez d’avoir un enfant ou de vous marier, ce ne sont pas 10 000 euros qui vont vous faire changer d’avis, dans un sens ou dans l’autre. En revanche, ce qui fait vraiment une grande différence, c’est d’avoir suffisamment d’espace chez soi pour accueillir un ou plusieurs enfants. Aux États-Unis, de nombreuses données montrent que dans les villes où les maisons avec trois ou quatre chambres sont moins chères, les personnes ont davantage d’enfants. Le fait qu’une famille de la classe moyenne puisse se permettre une quatrième chambre fait vraiment une énorme différence. Aux Etats-Unis, on observe de fortes disparités locales car les réglementations y sont très décentralisées, contrairement à la France. Certaines villes sont beaucoup plus souples et autorisent la construction de grandes maisons, contrairement à d’autres où les logements sont plus petits.

Dans nos démocraties vieillissantes, la seule façon de remporter une élection est de cibler les votes des plus de 60 ans.

Cela ne signifie bien sûr pas que les personnes qui peuvent avoir quatre chambres vont automatiquement avoir trois enfants. Dans les zones avec des maisons plus grandes, le taux de fécondité reste à 1,8. Mais quand on n’a pas les moyens de s’offrir une quatrième chambre, le taux de fécondité baisse à 1,3. Or, les gens n’ont pas conscience que 1,8 et 1,3, c’est très différent d’un point de vue démographique ! Si vous arriviez à remonter le taux de fécondité de la France à 1,8, ce serait certes en dessous du seuil de renouvellement, mais cela aurait pour conséquence un léger déclin démographique dont on peut s’accommoder. En revanche, un taux de fécondité de 1,3 ou moins change la donne, car la chute de la population sera exponentielle. Pour un gouvernement, il est ainsi illusoire de vouloir revenir à un taux de 2,1. Mais 1,8, c’est possible!

Est-ce la fin de la croissance économique ? On sait que le Japon était vu comme un rival des Etats-Unis dans les années 1980. Depuis, ce pays a stagné du fait d’une natalité en berne…

Nous nous dirigeons vers une situation où la planète entière ressemblera au Japon, mais avec des institutions qui sont loin d’être aussi bonnes que celles de ce pays. Le Japon a une société très homogène et consensuelle, capable de plus ou moins gérer son déclin démographique. L’absence de croissance économique au Japon n’est certes pas réjouissante. Mais une absence de croissance en Italie, du fait de son instabilité politique, c’est bien pire. Quand votre population s’effondre, les coûts social et économique sont si importants que vous allez vous retrouver face à de nombreux problèmes. Comme je vous le disais, un taux de fécondité de 1,8 provoque une baisse progressive de la population. En revanche, un taux de fécondité de 1,1, comme c’est le cas en Espagne ou en Italie, ou même de 1 comme en Colombie, c’est très inquiétant. Dans cinquante ans, ces pays se retrouveront dans une situation très difficile…

L’une des difficultés vient de la pression exercée par la chute des naissances sur l’État-providence, qui joue un rôle central en Europe. Pouvez-vous comprendre que de nombreux partis, en France, continuent à défendre un âge de départ à la retraite à 62 ans, voire 60 ans ?

La grande qualité de Charles de Gaulle était de dire la vérité à ses concitoyens. Mais la plupart des responsables politiques ne sont plus comme lui. C’est bien pour ça que je suis pessimiste. Dans nos démocraties vieillissantes, la seule façon de remporter une élection est de cibler les votes des plus de 60 ans. En Espagne, pays que je connais bien, si on sépare le budget de l’État destiné aux personnes de plus de 65 ans – c’est-à-dire essentiellement la santé et les retraites – de ce qui est destiné aux personnes de moins de 65 ans, on constate que le gouvernement dépense aujourd’hui moins pour les moins de 65 ans qu’en 2007, alors même que le budget a beaucoup augmenté. Nous avons eu un grave accident de notre train à grande vitesse il y a quelques mois. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a plus de moyens pour l’entretien des voies ferrées. Les gens ne font pas assez le rapprochement entre les deux, mais en réalité, le gouvernement veut s’assurer que les retraites soient versées. Il faut donc puiser de l’argent ailleurs.

Le XXIe siècle ne sera pas le siècle de la Chine…

Une société vieillissante est-elle aussi moins innovante ?

Les nouvelles idées viennent des personnes dans leur vingtaine et trentaine. Moins de gens dans ces tranches d’âge signifie donc tout simplement moins de nouvelles idées. A l’avenir, nous aurons moins de nouveautés, même avec l’intelligence artificielle. Nos concitoyens n’ont pas pleinement conscience de à quel point les cultures dynamiques sont celles qui reposent sur les jeunes. Le Japon est un bon exemple. Mais on peut constater ça jusque dans le sport. Le Brésil s’en sort moins bien en football parce qu’il y a beaucoup moins de jeunes Brésiliens. Avant, il y avait environ 20 millions de Brésiliens en âge de jouer au football. Aujourd’hui, il n’y en a plus que 10 millions. Le vivier de talents a diminué de moitié. Si vous me demandez quel sera le niveau de l’équipe de football brésilienne en 2050, mes prévisions sont pessimistes…

La démographie aura-t-elle des conséquences sur la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine, souvent présentée comme le « match du siècle » ? On sait que selon les projections, la population américaine devrait continuer à croître grâce à l’immigration, alors que la Chine est déjà en déclin…

Les États-Unis ont un taux de fécondité de 1,6. S’ils accueillent des immigrés en nombre suffisant pour être intégrés sans créer trop de problèmes politiques, la population américaine devrait rester constante au cours de siècle. La population chinoise, elle, diminue déjà fortement. Le rapport entre les deux deviendra donc bien plus favorable aux États-Unis. Selon moi, d’ici à 2050, les États-Unis connaîtront à nouveau une croissance supérieure à celle de la Chine.

En un sens, la grande Chine est déjà derrière nous. On voit bien qu’elle vise désormais une croissance économique de 5%, alors qu’il n’y a pas si longtemps, elle atteignait les 10%. Je fais le pari que d’ici dix ans, une croissance de 3% sera considérée comme un bon résultat par Pékin. Aujourd’hui, il nait environ trois Indiens pour un Chinois, alors qu’autrefois, il y avait plus de naissances en Chine qu’en Inde. Cela signifie qu’à moyen terme, l’Inde pourrait avoir une société bien plus dynamique que celle de sa rivale. Je fais ainsi partie de ceux qui pensent que la Chine, après 2050, se retrouvera dans une situation très délicate, avec une population en déclin très rapide et peu de croissance économique. Le XXIe siècle ne sera pas le siècle de la Chine.

La démographie pourrait aussi jouer un rôle clé dans un autre conflit géopolitique. On sait qu’Israël a un taux de fécondité de près de 3 enfants par femme, ce qui en fait une exception parmi les pays riches, alors qu’en Palestine et dans les pays musulmans voisins, les naissances chutent…

Il y a d’abord un phénomène observable partout dans le monde, et pas seulement en Israël. Il est difficile d’obtenir des chiffres sur la fécondité des personnes de confession juive, mais en général, celles-ci ont tendance à avoir des taux plus élevés que le reste de la population. Même aux Etats-Unis, un juif progressiste aura tendance à avoir un peu plus d’enfants qu’un non-juif progressiste. Et un juif pratiquant aura plus d’enfants qu’un non-juif pratiquant. En Israël, ce phénomène est particulièrement frappant. L’Institut israélien des statistiques rend compte de la fécondité en fonction de la religiosité de la mère. Les juifs laïcs y ont 1,9 enfant. Je ne connais aucun groupe laïc et libéral au monde qui ait un taux aussi élevé. Cela signifie qu’Israël deviendra une société bien plus juive, car la fécondité des Arabes israéliens est en train de passer sous celle des juifs. Mais Israël aura aussi une dynamique démographique bien plus forte que dans le reste du Moyen-Orient. En un sens, si j’étais un dirigeant arabe, je ferais pression pour parvenir à un accord avec Israël dès que possible au sujet de Gaza.

A l’inverse, un pays comme l’Iran va traverser une période très difficile. Le taux de fécondité y est très bas (1,7 NDLR), et les Iraniens veulent quitter le pays en raison de ses mauvaises institutions. C’est un cocktail Molotov. A la place du régime iranien, je me dirais que j’ai déjà suffisamment de problèmes à régler plutôt que de vouloir me battre contre le reste de la planète…

Le monde va-t-il devenir plus religieux ? On sait que beaucoup de personnes sortent de la religion, même dans un pays comme l’Arabie saoudite. Mais on sait aussi que les personnes religieuses ont en moyenne plus d’enfants…

C’est la grande inconnue. Pour l’instant, les haredim (juifs ultraorthodoxes NDLR) ou les Amish sont en train de gagner. Ces groupes très religieux font plus d’enfants que ceux qu’ils perdent du fait de la sécularisation. Aux Etats-Unis, la communauté amish a considérablement grandi, ce qui fait que dans l’Etat où je travaille, la Pennsylvanie, il est déjà impossible de remporter un mandat comme celui de gouverneur sans le vote des Amish. Ils sont environ 200 000, et ils votent en bloc. S’ils s’opposent à un candidat, celui-ci perdra. Or la Pennsylvanie est l’un de ces États de taille moyenne qui sont cruciaux dans l’élection présidentielle. Il se pourrait donc bien que dans cinquante ans, ce soient les Amish qui décident qui sera le prochain président des États-Unis. Vous verrez tous les candidats se rendre devant leur conseil religieux.

Des groupes religieux ont ainsi des taux de fécondité bien plus élevés que le reste de la population, ce qui finit par leur donner un poids décisif. Le célèbre sociologue Rodney Stark a montré que vers l’an 400, il n’y avait plus de conversions au christianisme dans l’Empire romain, car tout le monde avait alors entendu parler de l’Évangile. Mais ce qui a fait la différence, c’est que les chrétiens avaient un taux de fécondité plus élevé que les non-chrétiens. Vers l’an 800, à l’exception d’une très petite minorité juive, il ne restait plus aucune personne non chrétienne en Europe. En quatre cents ans, on a vu à quel point une petite différence de fécondité a permis au groupe ayant le taux de fécondité le plus élevé de l’emporter. Aujourd’hui, il y a donc vraiment une course entre le nombre d’enfants supplémentaires que font les croyants par rapport aux non-religieux, et le nombre de ces enfants qui sont perdus par les différentes religions au profit de la sécularisation.



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Author : Thomas Mahler

Publish date : 2026-08-16 15:00:00

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