L’Express

Présidentielle 2027 : entre Edouard Philippe et Gérald Darmanin, les dessous d’un amour vache

Edouard, un ami a une surprise pour toi ! Le vendredi 7 mars 2025, Gérald Darmanin téléphone à un proche d’Edouard Philippe pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il vient de vanter les mérites du maire du Havre dans l’émission Quelle époque ! de Léa Salamé. Lui, l’ami turbulent, a ouvert son cœur à une heure de grande écoute. Le chef est prévenu : « Edouard, tu verras demain soir, Gérald dit du bien de toi ! » Voilà un week-end qui commence parfaitement. Avant la douche froide, devant les images. Le Normand sera-t-il le candidat du bloc central ? « Ce n’est pas à moi de le dire, il faut un projet d’abord… » Darmanin compte-t-il le soutenir ? « S’il ne s’impose pas naturellement, il faudra une primaire. » Et qu’on n’invoque pas leur amitié pour justifier un ralliement docile. « Je ne fais pas de la politique pour mon pays parce que j’ai des copains. » Edouard Philippe est devant son poste comme sur le ring qu’il a l’habitude de fréquenter, il encaisse. « Ah, d’accord, ça ressemble à ça quand il dit du bien… », lâche l’ancien Premier ministre.

Gérald Darmanin a de nouveau « dit du bien » d’Edouard Philippe. Toujours à sa manière, fidèle à l’amour vache qui lie les deux hommes. Dans un entretien à La Voix du Nord, le ministre de la Justice annonce son soutien à la candidature présidentielle du maire du Havre, un homme aux « qualités d’homme d’Etat, qui a l’expérience du pouvoir, et, par ailleurs […] le mieux placé ». Mais ce ralliement est parsemé de mises en garde envers le leader d’Horizons, avec qui il revendique de « grandes différences ». Il doit se montrer « plus dur » sur la sécurité et l’immigration et « plus à l’écoute de la frustration sociale ». La retraite à 67 ans ? « On en a parlé. Il n’a pour l’instant pas changé d’avis. » Gérald Darmanin est devenu un éléphant de la scène politique, il n’entend pas se cacher dans le magasin de porcelaine et relayer avec docilité des propositions trop conventionnelles.

« Lui, c’est lui ; moi c’est moi », disait Laurent Fabius de François Mitterrand. « Je ne suis pas lui, il n’est pas moi », aime dire en écho Gérald Darmanin au sujet d’Edouard Philippe. Le ministre de la Justice est un lecteur attentif de la presse : combien d’articles ont décrit l’inéluctable ralliement du « copain » d’Edouard ? Combien d’élus ont glosé, avec parfois une pointe de morgue, sur ses ambitions présidentielles jugées factices ? Gérald Darmanin se considère comme un allié exigeant d’Edouard Philippe, et non comme un rallié.

« Il renonce à être candidat, pas à sa ligne »

Et ne lui parlez pas d’amitié ! Au printemps, il devise longuement avec un cadre du bloc central. L’ancien maire du Tourcoing égrène un chapelet de réserves sur la campagne d’Edouard Philippe – son envie interroge, ses grandes propositions tardent à éclore… – et laisse ses affects sur le banc de touche. « Il ne se sentait pas lié à Edouard quoi qu’il arrive en raison de leur amitié », se souvient son interlocuteur. Cela tombe bien, l’ancien Premier ministre scinde aussi politique et sentiments personnels. Cet été, Gérald Darmanin indique à un élu que sa rentrée à Tourcoing du 30 août sera le théâtre de ses retrouvailles avec Edouard Philippe. Son confident s’interroge sur ce calendrier précoce. Le garde des Sceaux n’en démord pas : les « circonstances » lui imposent ce choix. Le ministre, affaibli par l’affaire Lhyanna, est accaparé par sa mission à Vendôme. Son heure n’est pas arrivée.

Gérald Darmanin de retour au bercail ? Peut-être, mais avec une sacrée dose d’indépendance. « Il renonce à être candidat, il ne renonce pas à sa ligne », observe un ministre. Il compte infléchir les orientations du candidat et lui insuffler une teinte populaire et sociale. Avec une référence : Philippe Seguin, qui avait aidé Jacques Chirac à déborder Edouard Balladur sur sa gauche lors de la campagne présidentielle de 1995. « Il sera attentif à ce que sa ligne soit considérée », note l’entourage du ministre. Edouard Philippe a ainsi souligné l’apport du soutien de Gérald Darmanin à sa campagne : « une complémentarité utile, un regard différent, une fibre sociale qui l’anime depuis qu’il s’est engagé ». Ici, nulle référence à leur amitié dans ce message. Voilà Gérald Darmanin traité comme une personnalité politique autonome, à la ligne propre. « Au-delà de sa popularité, Gérald va structurer la campagne et sera exigeant sur le projet et la force des propositions. Cela sera sacrément utile à Edouard », note le député Horizons de Seine-et-Marne Frédéric Valletoux.

Qui aime bien châtie bien : ces deux-là n’en finissent pas d’actualiser le dicton. « Il n’a pas dit oui, il n’a pas dit non. Vous connaissez Edouard ! », confiait Gérald Darmanin, après avoir reçu le Havrais à dîner en début d’année à la Chancellerie en compagnie de Bruno Retailleau, pour parler des primaires. Les réponses de Normand, très peu pour lui. Pommade. « Gérald a les qualités pour tenir un portefeuille aussi technique que politique, glisse le Premier ministre à L’Express au moment de la nomination du nordiste au ministère du Budget, en 2017. Il est carré, travailleur, bon communicant. Il sait qui il est, d’où il vient et où il va. Et il ira loin. »

« Pourquoi créer une chapelle quand on peut prendre la cathédrale ? »

Reproches. Voilà que le Havrais, après avoir été éconduit de Matignon, fait bande à part. Gérald Darmanin (et Sébastien Lecornu) joue alors Emmanuel Macron plutôt que le Premier ministre sorti. Et le ministre de l’Intérieur peut avoir l’impression de parler à l’oreille d’un sourd. « Reste dans le cœur de la majorité, pourquoi créer une chapelle quand on peut prendre la cathédrale ? » Edouard Philippe lance Horizons. « Fais-toi élire député. » Edouard Philippe préfère rester maire. Note pour la campagne à venir : convaincre le conseiller d’Etat exige une certaine abnégation…

Qui aime bien rigole bien. Quand le Havrais était à Matignon, une boucle WhatsApp regroupait le Premier ministre, Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu et trois autres proches. Avec un défi : multiplier les vannes pour déstabiliser pendant les réunions le locataire des lieux, lequel parait les coups en évitant de lire ses messages pour ne pas tomber dans le piège. Un jour, tandis que la barbe d’Edouard Philippe se tachette de blanc, Darmanin envoie sur leur boucle la photo d’un chat blanc affublé d’une barbe noire avec ce commentaire : « Le chat d’Edouard. »

Dès qu’il avait vu son ami installé dans son bureau de Matignon en ce printemps 2017, il s’était esclaffé : « C’est un hold-up ! » Il allait venir rue de Varenne plus souvent qu’à son tour. Ses visites au Premier ministre débutent toujours par un arrêt dans le bureau voisin occupé par les conseillers Gilles Boyer et Charles Hufnagel. A plusieurs reprises, il pousse la fantaisie jusqu’à profiter de leur absence pour « pirater » sa boîte mail en envoyant à des interlocuteurs importants des messages humoristiques ou surréalistes signés « le directeur de la communication du Premier ministre ».

Au début de 2020, un jour que Darmanin se trouve dans le bureau du chef du gouvernement avec Sébastien Lecornu, les trois se dirigent vers la sortie quand l’élu de Tourcoing s’empare du battant de la porte et reste dans la pièce : « Merci d’être venus me voir. »

On se bidonne, on se nargue, on s’épingle, jusqu’au jour… Fini de rire. Depuis le 3 septembre 2024, Edouard Philippe est candidat à l’élection présidentielle, excusez du peu. Longtemps Gérald Darmanin dissimule son enthousiasme. « Dans le Nord, on frappait à la porte des gens. On se faisait retoquer, mais au moins on laissait une trace. Le problème d’Edouard, c’est qu’il ne laisse pas de trace. » Réponse de l’intéressé : « Gérald aimerait que je dise et que je montre que je ne pense qu’à ça. » Sauf que ces deux-là ne sont vraiment pas faits du même bois. « Par définition on n’est pas identique », constate souvent Edouard Philippe. Qui a intérêt à sortir couvert. Il disserte sur la dissolution ? « On n’a pas besoin d’un M. Météo », remarque son pote. Il disserte sur l’impuissance publique ? « Ça fait un peu copie de culture générale », lâche son pote.

Il y a encore peu, Gérald Darmanin constatait à propos des candidats du bloc central, y compris du maire du Havre : « Malgré le parti, malgré la candidature, ils ne prennent pas la mer. » Mais Kessel puis Renaud l’ont dit, c’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme. Et Edouard Philippe qui prend des gants. Il sait à quel point le pote est sensible. « Gérald, nous l’aimons », lance-t-il à la tribune à Reims, en mai dernier. Oui, c’est ainsi que ces deux-là s’aiment.



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Author : Paul Chaulet, Eric Mandonnet

Publish date : 2026-08-18 16:00:00

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