Alors que les jeux de société font un tabac, certains d’entre eux et le succès qu’ils rencontrent en disent long sur leur époque. Cet été, L’Express décrypte des jeux cultes, de l’abaissement de la culture générale que révèlent les questions du Trivial Pursuit au fil des éditions, au retour du réalisme en géopolitique avec Risk, en passant par les mutations de la mondialisation (Richesses du Monde) et le backlash contre le politiquement correct avec Blanc-manger Coco, devenu incontournable à l’heure de l’apéro. Vous apprendrez aussi pourquoi le vénérable Monopoly valide la stratégie de Donald Trump et permet d’éclairer son élection.
EPISODE 1 – De Hamlet à Cyril Hanouna : ce que le Trivial Pursuit dit du déclin de la culture G
EPISODE 2 – L’ascension de Donald Trump expliquée par le Monopoly
EPISODE 3 – Risk : le jeu de conquête territoriale qui ferait fulminer Vladimir Poutine
C’est le grand jeu de la mondialisation triomphante, celui qui a préparé les esprits à l’OMC. Comme au « Monopoly », il s’agit de devenir le plus riche et de pousser les autres à la banqueroute. Mais là où le doyen des jeux de stratégie et de gestion se concentre sur de l’immobilier, « Richesses du monde » vise à former des empires économiques à l’échelle de la planète. Le temps d’un tour de plateau, le joueur visite les pays et grandes régions du monde, et doit constituer des monopoles à partir de différents types de ressources (matières premières, industries, produits agricoles…). Plus il obtient un pourcentage élevé d’une certaine production, plus il en tire des revenus substantiels. Le cacao, le blé ou l’acier remplacent ainsi le boulevard de Belleville, l’avenue Mozart ou le faubourg Saint-Honoré. Ici, le Graal n’est pas la rue de la Paix et les Champs-Élysées, mais le pétrole. Ajoutons qu’à la place de la case « allez en prison », c’est celle des enchères qu’il fait frémir les joueurs.
Très étonnamment, cette ode au capitalisme sans frontières est née dans le pays de José Bové, d’Attac et de Thomas Piketty. « Richesses du monde » a été créé par Christian Pachis en 1969. En anglais, il a pris le titre de « Wealth of Nations » (richesse des nations), clin d’œil au célèbre essai d’Adam Smith, pape du libéralisme. Après avoir fait fureur dans les années 1980 et même été consacré par une adaptation vidéoludique, le jeu édité par Nathan avait un temps disparu des JouéClub et La Grande Récré, avant d’être relancé par Lansay. Comparer l’édition des années 1980 à la dernière version, datant de 2016, vaut ainsi tous les manuels sur l’évolution de l’économie mondiale.
Le Venezuela déclassé
Le choc est d’abord géographique. Alors que le plateau des années 1980 sentait encore bon la guerre froide et le colonialisme (« péninsule indochinoise »), la Chine, qui à l’époque faisait de figure de petit pays, est désormais la grande rivale des Etats-Unis avec trois cases. Autres membres des Brics, l’Inde et le Brésil ont eux aussi grandi, ayant droit à deux cases propres, là où l’Inde était jadis rangé dans la case « péninsule indienne » à côté de son ennemi pakistanais. Conséquence des désastreuses politiques chavistes, le Venezuela a été rétrogradé. Notons aussi que la Turquie, autrefois considérée comme européenne, rejoint l’Asie, comme un symbole de l’éloignement provoqué par le régime du national-islamiste Recep Tayyip Erdogan.
En ce qui concerne les ressources, on peut constater que la transition énergétique a au moins gagné la bataille des esprits, puisque les énergies renouvelables (hydraulique, éoliennes et solaires) représentent désormais des investissements appréciables. Le tourisme est lui aussi consacré en tant que nouvelle richesse, tandis que la houille, la construction automobile ou la construction navale disparaissent.
La France ? Du tourisme et des céréales
Mais rejouer à « Richesses du monde » aujourd’hui, c’est surtout avoir la – triste- confirmation du déclin de l’Europe. Ces derniers mois, d’éminents économistes se sont livrés une joute intello-statistique pour savoir si oui ou non notre continent avait décroché, notamment par rapport aux Etats-Unis. A gauche, des figures comme Thomas Piketty, Gabriel Zucman ou Paul Krugman ont assuré que le déclassement était un « mythe », mettant en avant l’explosion du niveau de vie aux Etats-Unis qui annihilerait une croissance plus forte, et défendant notre modèle favorisant les loisirs, les retraites et la qualité de vie. D’autres économistes réputés, comme Mario Draghi, Jean Tirole ou notre chroniqueur Antoine Levy, ne partagent nullement cet optimisme.
Le plateau et les cartes de « Richesses du monde » ont tranché. Alors qu’il possédait sept cases, le Vieux Continent n’en a plus que six. Autrefois productrice d’uranium, de cobalt, de voitures ou de bateaux, la France n’a plus que du tourisme et des céréales (blé et maïs) à vendre au monde. La Chine qui, la sortie des années Mao, proposait du riz, de l’acier, du coton brut, du fer, de la houille, du sucre, du thé et du tungstène, possède désormais presque tous les types de productions (aluminium, blé, bois, charbon, coton, cuivre, éolien, fer, gaz, maïs, or, pétrole, plomb, riz, solaire, thé, tourisme). Ajoutons que cette dernière édition, qui a quelques années déjà, ne reflète pas la domination actuelle de Pékin en matière de panneaux solaires, d’éoliennes ou de batteries, sans parler des véhicules électriques ou de terres rares. On attend désormais une version mise à jour avec l’IA comme nouvelle industrie phare. De quoi renforcer encore un peu plus la suprématie de la Chine et des Etats-Unis dans ce grand jeu des richesses mondiales.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-08-21 14:00:00
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