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En Ukraine, les nouveaux défis de l’armée : une bataille de l’ombre entre modernistes et vieille garde

Lorsqu’il rejoint le centre des opérations spéciales Alpha, au sein des services de sécurité ukrainiens, Yevhenii Khmara officie comme breacher, spécialiste chargé de forcer l’accès à des bâtiments verrouillés ou des pièces barricadées. Après avoir gravi les échelons jusqu’à prendre la tête du SBU par intérim en janvier de cette année, il fait une entrée tout aussi soudaine au ministère de la Défense. Mercredi 19 août, le Parlement ukrainien a confirmé sa nomination, mettant un terme à un mois de crise politique d’une ampleur inédite depuis 2022.

À la mi-juillet, le président Volodymyr Zelensky avait décidé d’écarter Mykhailo Fedorov, 35 ans, figure populaire de la modernisation technologique de la défense ukrainienne, après seulement six mois en poste. Pendant un mois, alors que des manifestations éclataient dans des dizaines de villes du pays, Fedorov a défendu son bilan sans jamais critiquer frontalement le chef de l’Etat. Officiellement, son départ est lié à l’aggravation de ses tensions avec Oleksandr Syrskyi, alors chef d’état-major, devenues un conflit ouvert. Certains y voient aussi l’inquiétude de Zelensky face à la popularité grandissante de son ministre.

Epilogue de ce psychodrame, le président a fini par écarter Syrskyi, sans pour autant rappeler Fedorov. Il a confié à Khmara, militaire respecté du grand public et des troupes, la direction par intérim du ministère, en espérant, au passage, voir s’essouffler la contestation. La crise a rebondi mardi 18 août, à la veille du vote de confirmation de Khmara par le Parlement. Dans une vidéo de neuf minutes sur fond noir, Fedorov a appelé à des élections, brisant un tabou politique depuis 2022. Il a accusé Zelensky de défaillances systémiques et martelé que Kiev ne pouvait laisser Moscou dicter le calendrier électoral des Ukrainiens. « La démocratie ne peut pas devenir l’otage de la Russie. Nous nous battons précisément pour rester un État européen libre », a-t-il insisté.

Deux visions de l’armée s’affrontent

Proche de Zelensky depuis sa campagne de 2019, Fedorov incarne une génération technophile. Ministre de la Transformation numérique jusqu’en 2026, il avait facilité l’achat de drones par les soldats et l’exploitation des données de guerre pour ajuster les stratégies militaires. Nommé à la Défense en janvier, il a promu une guerre plus automatisée, pilotée par les indicateurs de performance — une méthode qui a coïncidé avec de meilleurs résultats de l’armée en début d’année.

Cette popularité a nourri des crispations avec une hiérarchie militaire jugée rigide, à commencer par le général Oleksandr Syrskyi. Derrière cette éviction se cache un affrontement plus profond. D’un côté, des officiers de carrière façonnés par le moule soviétique. De l’autre, de jeunes recrues engagées depuis 2022, porteuses de méthodes de management inspirées du privé. « La mentalité héritée de l’URSS postule qu’on disposera toujours d’assez d’hommes et traite parfois le combattant comme une ressource jetable », résume Mykola Bielieskov, expert militaire, citant la défense acharnée de villages promis à retomber sous contrôle russe dès le lendemain — des moyens engagés en vain. Cette vieille garde réduit aussi le ministère à une simple agence de fourniture d’armes.

Sortant des schémas de pensée habituels, « Fedorov avait dès le début une vision cohérente sur la manière de contrer la Russie », poursuit Bielieskov. Plutôt que de se limiter aux demandes classiques de l’armée, il a poussé à la création d’armes capables de frapper à des milliers de kilomètres, ouvrant la voie aux opérations en profondeur sur le sol russe. « On ne peut pas dire qu’il a conduit ces opérations, mais l’idée venait en partie de lui. C’est pour cela que la vieille garde s’est sentie mise de côté », avance l’expert.

Zelensky lui a proposé plusieurs postes de reclassement, dont celui de vice-Premier ministre chargé de l’innovation militaire. Mais Fedorov a exigé de retrouver sa fonction initiale, seul poste d’où il pourrait peser sur la suite de la guerre. Pour plusieurs observateurs, sa vidéo visait surtout à récupérer son fauteuil — un calcul qui ne trouve guère d’écho chez des Ukrainiens majoritairement opposés à des élections jugées trop complexes en temps de guerre.

Cette initiative « n’est pas perçue comme une solution aux problèmes politiques existants, mais comme la création d’un nouveau problème, porteur d’un risque de déstabilisation, et comme une tentative de faire primer des ambitions personnelles sur l’intérêt général », décrypte le politologue Volodymyr Fessenko. Certains manifestants ont d’ailleurs désapprouvé l’appel de Fedorov. « Je ne vois pas comment organiser le vote pour des milliers de militaires au front. Je redoute aussi la division de la société pendant le processus électoral et son effet sur la guerre », s’inquiète ainsi le vétéran Dmytro Koziatynskyi, un des principaux coorganisateurs des manifestations — qui a apporté son soutien à Khmara.

Un général à la Défense, une première

La désignation d’Yevhenii Khmara marque une rupture. Depuis 2019, l’Ukraine s’est engagée à aligner son ministère de la Défense sur les standards de l’Otan, qui imposent un ministre civil, gage de contrôle démocratique sur l’armée. Un seul ministre avait, depuis, un passé militaire ; Khmara devient le premier contraint de démissionner de l’armée pour accéder au poste. Loin de l’image du général de bureau, il affiche un parcours de combattant décoré : libération de la région de Kiev et de l’île des Serpents à l’été 2022, batailles de Severodonetsk et de Lyssytchansk, puis commandement d’une unité d’élite au sein même du centre Alpha, surnommée les « forces spéciales des forces spéciales ».

Dans l’affrontement entre modernistes et vieille garde, Khmara se range plutôt du côté des premiers, selon ses proches. « Il connaît personnellement chaque blessé, l’accompagne, le soutient, et soutient les familles des victimes », expliquait en janvier à la BBC Roman Kostenko, colonel du SBU et député du petit parti pro-européen Holos. Même lorsqu’il était à des positions de commandement, il a toujours continué à participer aux opérations sur le terrain. « C’est là qu’on comprend les besoins réels du personnel. Le commandant doit aussi savoir précisément comment, quoi et où il agit, a-t-il confié. Et quand les hommes voient leur commandant à leurs côtés dans les situations difficiles, tout s’équilibre ».

Le nouveau commandant en chef, Mykhailo Drapaty, partage cette approche centrée sur les hommes. Le 29 juillet, il a lancé un vaste audit des effectifs au sein des unités combattantes. En juin 2025, il avait posé sa démission du commandement des forces terrestres après une frappe russe meurtrière sur un centre d’entraînement — la seconde en quelques mois, qui avait fait 12 morts et plus de 60 blessés —, mais Zelensky avait refusé de le laisser partir. « Une armée où chaque commandant répond de la vie de ses hommes reste vivante ; une armée où personne ne répond d’une perte se consume de l’intérieur », avait-il déclaré alors.

Parmi les défis qui l’attendent, Yevhenii Khmara va devoir nouer une relation constructive avec l’état-major, alors que les rivalités de pouvoir avaient miné la relation entre son prédécesseur et le commandement militaire. Devant les parlementaires, il a affirmé son intention de poursuivre les initiatives lancées par l’équipe précédente : réforme des marchés publics et des centres de recrutement, traitement des accusations de corruption et mobilisation militaire plus équitable — autant de dossiers indispensables mais politiquement explosifs. Ces réformes, demandées par les manifestants, s’annoncent délicates, tant les habitudes de l’ancienne garde restent ancrées dans l’armée.



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Publish date : 2026-08-22 06:45:00

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