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Comment résister à Trump quand on est une « puissance moyenne » : les cinq leçons du Canada

C’est désormais officiellement une « guerre » entre le Canada et les Etats-Unis. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le Premier ministre canadien Mark Carney a cherché à savoir comment répondre aux provocations et aux droits de douane américains. Le 20 janvier, à Davos, il s’est présenté devant le Forum économique mondial avec un discours qui a fait événement. Pendant des décennies, a-t-il expliqué, des pays comme le sien savaient parfaitement que « l’ordre international fondé sur des règles » n’était pas aussi bien rangé que son nom ne le laissait entendre. Les grandes puissances s’accordaient quelques libertés, le droit international variait selon les circonstances et le commerce n’était pas toujours aussi impartial que les communiqués. Mais l’ensemble restait suffisamment prévisible pour que chacun continue à jouer le jeu. Jusqu’à ce que Donald Trump – qui n’est jamais nommé dans le discours – ne change la donne.

Le président américain ne s’en prend pas seulement au Canada, mais aussi volontiers à celui qui le représente. Justin Trudeau, ancien Premier ministre, en avait déjà fait l’expérience : après avoir menacé Ottawa de droits de douane de 25 %, Trump s’était mis à l’appeler « gouverneur Justin Trudeau » et à présenter régulièrement le Canada comme un futur « 51e Etat ». Avec Mark Carney, le nom change, pas la méthode. Lors de leur première rencontre à la Maison-Blanche, en mai 2025, le Premier ministre a dû préciser que le Canada « n’est pas à vendre et ne le sera jamais ». Quelques mois plus tard, le différend devient nominatif : le lendemain du discours de Davos, Trump répond directement à Carney : « Le Canada vit grâce aux Etats-Unis. Souviens-t’en, Mark, la prochaine fois que tu feras ce genre de déclaration. »

Le 22 août, après près de dix-huit mois de tensions tarifaires et plusieurs semaines de négociations, Mark Carney a rappelé ses négociateurs à Ottawa : les exigences américaines de dernière minute étaient, selon lui, « injustes, non rentables et mettaient en doute le sérieux de tout accord ». Les Etats-Unis ont donc appliqué leurs nouveaux droits de douane de 50 % sur quelque 20 milliards de dollars de marchandises canadiennes.

Comment, quand on est une « puissance moyenne », peut-on survivre face aux attaques d’une superpuissance supposée alliée ? Jusqu’où céder et comment riposter ? Nous avons interrogé des experts canadiens qui tirent cinq grandes leçons pouvant servir à d’autres pays.

1. Apprendre à dire non sans dire adieu

Le Canada s’est dit « puissance moyenne » bien avant Mark Carney et Donald Trump. L’expression remonte aux années 1940 et 1950, lorsque le pays cherche à définir sa place dans l’ordre international qui se construit après la Seconde Guerre mondiale. « C’est un terme polysémique, très vague », reconnaît Justin Massie, professeur titulaire et directeur du Département de science politique à l’Université du Québec à Montréal. Mais c’est aussi ce qui lui permet de survivre. Mark Carney a remis cette catégorie au goût du jour avec une idée simple : les pays qui ne peuvent pas dicter seuls les règles doivent éviter de se retrouver chacun à négocier leur sort face au plus fort. Mais la fermeté du vocabulaire ne signifie pas nécessairement une prise de distance. Le discours de Davos parle de « rupture » ; ailleurs, Carney défend le maintien de bonnes relations avec Washington et l’appartenance au même bloc géo-économique et militaire. « Oui, il y a une rhétorique de fermeté à certains égards, mais concrètement, il y a beaucoup plus d’ouverture », souligne Justin Massie.

Robert Bothwell, historien spécialiste des relations entre le Canada et les Etats-Unis et professeur à l’Université de Toronto, rappelle qu’au cours des huit dernières décennies, Ottawa a régulièrement trouvé aux Etats-Unis « une faction pro-canadienne prête à défendre ses intérêts, davantage dans la bureaucratie que parmi les responsables politiques ». Une Maison-Blanche hostile ne transforme donc pas mécaniquement tout Washington en terrain ennemi. Pour le Canada, rester dans le même bloc suppose aussi de continuer à travailler avec tous ceux qui le font tenir.

Lors des dernières négociations, les Etats-Unis ont introduit de nouvelles exigences sur l’automobile, les accords commerciaux conclus avec d’autres pays, mais aussi les protections canadiennes de la langue et de la culture. « Nous ne pouvons pas accepter ce qu’ils ont offert et nous ne donnerons pas ce qu’ils ont demandé », a tranché Carney. Mais ce refus ne ferme pas la porte aux négociations ; il en fixe le prix.

2. Diversifier et trouver des alliés

Chaque puissance moyenne ne peut négocier seule avec la première puissance mondiale. « Les pays qui veulent garder des gouvernements stables vont devoir coopérer entre eux », assure Robert Bothwell. A plusieurs, le rapport de force change de nature : Washington n’a plus face à lui une série d’alliés isolés, mais des partenaires capables de coordonner leurs positions. Pour une puissance moyenne, la compagnie compte donc presque autant que la taille. Justin Massie parle d’une « stratégie de couverture du risque » : multiplier les partenariats pour « limiter la vulnérabilité », tout en acceptant que le Canada reste très dépendant du marché américain.

Dans les faits, la diversification canadienne dépasse le symbole. L’énergie part davantage vers le Japon et l’Allemagne, l’accord commercial avec l’Union européenne ouvre un autre débouché et Ottawa multiplie les programmes destinés à aider ses entreprises à gagner de nouveaux marchés. « Il y a réellement des efforts qui sont mis de l’avant pour signer des ententes et pousser les programmes d’investissement nationaux », souligne Massie. Mais un traité signé ne produit pas nécessairement un nouveau client. « On peut avoir signé des accords, mais souvent ils ne sont pas mis en œuvre parce que les coûts de transaction pour les entreprises dépassent parfois les bénéfices espérés, notamment à cause des distances ».

Le Canada n’est pas seul à faire ce calcul. Entre la puissance industrielle chinoise et le durcissement américain, « la majorité des pays cherchent désormais à diversifier leurs marchés, leurs relations et leurs investissements », observe Massie. Pas question, selon lui, de rêver d’autarcie : « Le Canada a besoin de commercer avec les autres ».

3. Un « dollar pour dollar » ?

Face à Donald Trump, Doug Ford, Premier ministre de l’Ontario, a mis en avant le slogan du « tarif pour tarif, dollar pour dollar ». Depuis samedi 22 août, Mark Carney promet, lui aussi, de répondre « dollar pour dollar » aux nouveaux droits américains de 50 %. La symétrie a l’avantage de la lisibilité, mais Robert Bothwell est moins convaincu par son efficacité : « Il n’y a aucune preuve solide que cette riposte fonctionne. L’économie internationale évolue trop vite pour appliquer aux échanges actuels les raisonnements d’hier. » Le gouvernement fédéral canadien a d’ailleurs longtemps préféré faire durer les négociations. Mais les discussions ont buté sur de nouvelles exigences américaines, notamment dans l’automobile, l’acier, l’aluminium et sur la capacité du Canada à conclure d’autres accords commerciaux. Une ligne rouge aux yeux de Mark Carney. Après plusieurs jours d’échanges intensifs et alors qu’un accord semblait encore possible, le Canada a donc choisi de quitter la table plutôt que de signer à tout prix.

4. Se servir du passé

L’histoire canadienne regorge de précédents, même si aucun ne colle parfaitement au présent. « Une administration à Washington hostile à l’existence même du Canada, c’est complètement inédit », assure Bothwell. Pour retrouver un président exprimant une hostilité de cette nature, il faut selon lui « remonter à Ulysses S. Grant, dans les années 1870 ». Le précédent le plus formateur se situe cependant un siècle plus tard : en 1971, Richard Nixon bouleverse la politique économique américaine, poussant Pierre Elliott Trudeau, le père de Justin, à examiner sérieusement une autre voie : réduire la dépendance aux Etats-Unis en développant les relations économiques avec l’Europe et le Japon. Le projet prendra le nom de « troisième option », la première étant de maintenir le statu quo, la deuxième, d’approfondir l’intégration américaine. Le réflexe n’est donc pas neuf.

En revanche, à l’époque, le test tourne court. Ottawa cherche des débouchés en Europe et au Japon, mais l’accueil reste tiède : les Européens ont leurs propres priorités, Tokyo montre peu d’intérêt et les entreprises canadiennes ne se précipitent pas. Bothwell résume le résultat sans détour : « Cela n’a mené nulle part, hormis quelques accords davantage symboliques qu’autre chose ». L’historien insiste sur le fait que la diversification ne fonctionne pas parce qu’un gouvernement la décrète, mais parce que les partenaires étrangers et les entreprises nationales la suivent réellement. Puis Richard Nixon a quitté la Maison-Blanche, les relations avec Washington se sont détendues et l’urgence de chercher ailleurs s’est émoussée.

Il y a cependant une grande différence entre 1971 et 2026. « Nixon pouvait être conflictuel avec Pierre Trudeau, mais il n’était pas hostile à l’existence du Canada. » Les deux hommes ne s’aimaient pas, mais se comprenaient. Surtout, le Canada d’alors pouvait envisager la distance avec un peu plus de facilité. Environ 50 % de son commerce se faisait avec les Etats-Unis, contre 75 à 80 % aujourd’hui ; le numérique et l’intégration des chaînes économiques ont depuis multiplié les points de contact, et donc les points de pression.

L’histoire canadienne fournit surtout une règle de prudence. Les grandes ruptures avec Washington ont rarement débouché sur une indépendance soudaine ; elles ont plutôt poussé Ottawa à chercher davantage d’options, jusqu’à ce que la relation américaine redevienne plus supportable.

5. Développer le patriotisme économique

Le nationalisme canadien a, grâce à son voisin américain, trouvé son geste. « Elbows up », ou « les coudes levés » en français, emprunte son vocabulaire au hockey et s’est imposé comme mot d’ordre face à Trump. A côté, le « Buy Canadian » (acheter canadien) a gagné les rayons, associé aux boycotts de produits américains. Mais parler d’un réveil de l’identité canadienne suppose qu’elle se soit auparavant endormie. Andrew Parkin, directeur général de l’Environics Institute for Survey Research, conteste ce diagnostic : « Je ne pense pas que l’identité canadienne ait changé du tout. Ce sont nos sentiments à l’égard des Etats-Unis qui ont changé. »

Andrew Parkin cite l’année 1988, au moment du premier accord de libre-échange avec les Etats-Unis. A l’époque, l’intégration économique inquiète fortement : beaucoup craignent qu’à force de commercer avec les Américains, le Canada finisse aussi par leur ressembler. « Avec le temps, un consensus s’est imposé : nous pouvions avoir des liens économiques plus étroits avec les Etats-Unis sans craindre une intégration culturelle. Cela s’est révélé exact », explique-t-il. Le commerce n’avait donc pas dissous l’identité canadienne.

« La promesse du libre-échange était qu’il dépolitiserait la relation commerciale et protégerait les Canadiens du protectionnisme américain. Mais sous Trump, cela s’est révélé faux », souligne Andrew Parkin. Les conséquences dépassent déjà les rayons des supermarchés. « Si Donald Trump n’existait pas, Mark Carney n’aurait pas été élu », assure Justin Massie. Selon lui, la guerre commerciale, les tarifs et les menaces d’annexion ont accéléré « l’aversion croissante envers les Etats-Unis et renforcé un nationalisme canadien traditionnellement moins affirmé hors du Québec ». Selon un récent sondage de l’institut Léger, 56 % des Canadiens s’opposent à de nouvelles concessions commerciales.

Reste à savoir combien de temps dure un patriotisme né sous pression. Pour Parkin, « le changement est profond, ce n’est pas un simple épisode. » Il estime que très peu de Canadiens s’attendent à « une courte tempête » avant un retour à la normale et que « le sentiment dominant est que la relation a été réinitialisée. » Massie ajoute cependant une limite au nationalisme canadien : « le sentiment ‘elbows up’ est largement partagé, mais pas au point de voir les Canadiens vouloir sacrifier une grande partie de leur économie ».

Pour les puissances moyennes, le cas canadien rappelle ainsi qu’une une attaque extérieure peut resserrer l’opinion, modifier une élection et rendre politiquement possible une réponse plus ferme. Nul ne sait cependant si ces changements survivront à Donald Trump. « Tout dépendra de ce qui se passera aux Etats-Unis, lors de la prochaine élection et de celle d’après, souligne Andrew Parkin. Mais très peu de Canadiens pensent qu’il s’agit d’une courte tempête qui va bientôt passer. » Les puissances moyennes doivent donc préparer l’après-Trump sans parier sur un après-trumpisme. Les présidents passent, mais les méthodes prédatrices des superpuissances n’ont pas de mandat.



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Publish date : 2026-08-25 14:00:00

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