Ne pas jouer sur les mots. Après plusieurs semaines de tensions, les négociations commerciales entre Washington et Ottawa ont volé en éclats ce 22 août. Alors que les pourparlers devaient se concentrer sur l’automobile, l’acier et l’aluminium, c’est un tout autre sujet qui a fini d’enliser les crispations : celui de la langue française. A la table des négociations, l’administration Trump a exigé, à la surprise générale, que les règles d’étiquetage bilingue et les obligations de « découvrabilité » francophone soient assouplies. En vigueur depuis plus de 50 ans, ces réglementations imposent que les produits circulants sur le marché canadien soient accessibles aux deux communautés de langues du pays. Des exigences linguistiques contestées de longue date par les États-Unis qui déplorent une barrière commerciale. Comprenez, frais de traduction, d’impression, etc. L’année dernière, le Bureau du représentant américain au commerce estimait par exemple que ces contraintes freinaient la compétitivité des exportateurs américains, allant jusqu’à évoquer un renoncement à l’export vers le Québec pour une entreprise américaine sur cinq.
« Nous sommes maîtres chez nous »
Que le commerce influe la linguistique n’a rien d’une première. A l’échelle mondiale, de nombreux exemples en témoignent, notamment dans les anciennes colonies françaises, anglaises, espagnoles, portugaises… Sauf que, dans ces pays, c’est l’exact inverse qui s’applique : des langues sont rajoutées aux étiquetages des produits afin d’être commercialisées au plus grand nombre. Pas retirées. « Souvent le français, l’anglais, l’espagnol et le portugais sont des langues officielles ou co-officielles. Elles sont ajoutées en partie pour favoriser les liens avec le reste du monde, ou l’appartenance à la francophonie ou au Commonwealth », explique Julie Auger, professeure titulaire au département de linguistique et de production de l’Université de Montréal et présidente de l’association canadienne de linguistique. L’objectif est « clair » : obtenir des « avantages » commerciaux.
Aussi, pour les Canadiens, ces lois sur l’étiquetage bilingue constituent une « ligne rouge », car les abandonner reviendrait à exclure les 22 % de citoyens dont le français est la langue maternelle. Aussi, le Premier ministre, Mark Carney, a immédiatement évacué l’idée. « Nous sommes maîtres chez nous », a-t-il rétorqué, référence à peine dissimulée à un slogan de la Révolution tranquille québécoise, période qui marque l’affirmation de l’État provincial et la montée du nationalisme francophone. Signe d’unité d’autant plus flagrant que le chef d’Etat, lui-même anglophone, a souvent été critiqué pour sa maîtrise lacunaire de la langue de Molière. Quant au gouvernement fédéral, il a rarement été applaudi pour sa défense de la langue. Toutefois, malgré la posture intransigeante que Mark Carney a empruntée devant les caméras, le Premier ministre n’avait pas vraiment le choix. Revenir sur le bilinguisme reviendrait à violer la Constitution canadienne qui garantit l’égalité de traitement entre francophones et anglophones. Un point de non-retour qui aurait risqué de déclencher une crise politique au Québec. Pari d’autant plus périlleux lorsque l’on sait que des élections provinciales doivent s’y tenir en octobre.
Lutter contre la vision d’une Amérique unique
En outre, la prise de position de Mark Carney pourrait également s’expliquer par les injures que Donald Trump a lancé à répétition à l’encontre du Canada… Et plus particulièrement de son intégrité territoriale. Depuis son retour à la Maison-Blanche, le milliardaire n’a cessé de menacer d’annexer son voisin du nord, et d’en faire ainsi son 51e Etat.
Aussi, les Canadiens, qui sont techniquement bel et bien des Américains du Nord, s’attachent à leur identité nationale. Ils « recherchent des liens les uns avec les autres. Le français, c’est un des éléments qui distingue le Canada des États-Unis », analyse Julie Auger. Un signal d’unité reçu chaleureusement par les Canadiens francophones qui ont longtemps lutté contre « l’insécurité linguistique » qui définit leur communauté : une enclave dans une « mer d’anglophones ».
D’autant plus que, depuis le Bureau ovale, Donald Trump n’a jamais tenté de dissimuler sa vision d’une Amérique unique et anglophone. « Aux États-Unis, il y a ce mythe, cette valorisation de l’unilinguisme comme si c’était la norme, alors qu’il y a beaucoup plus de personnes bilingues, trilingues, polyglottes dans le monde qu’il y a de personnes unilingues… Mais ils sont très nombrilistes », cingle l’universitaire. En guise de résistance, les Canadiens anglophones, pourtant immensément majoritaires, brandissent fièrement leur identité nationale bilingue. « La semaine dernière, beaucoup disaient : je ne peux pas parler français. Mais cette semaine, ils disent : je parle un peu français », raconte Julie Auger, reprenant une blague qui circule actuellement dans le pays. Et pour l’universitaire, qu’importent les menaces et les sanctions commerciales de Donald Trump. Dans le Grand Nord, le bilinguisme n’est pas près de s’éteindre : « Le vrai sport national des Québécois, ce n’est pas le hockey, mais c’est de parler deux langues. »
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Author : Asia Dayan
Publish date : 2026-08-27 16:30:00
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