L’Express

La « Maison russe » de Berlin, nid d’espions et plan de repli de Xenia Fedorova

Brutaliste et gris, l’imposant bâtiment de sept étages se fond parfaitement dans l’architecture de l’ancien Berlin-Est. Implantée à proximité de plusieurs ambassades, dont celles de Belgique, de France, des Etats-Unis mais aussi de Russie, la « Russisches Haus » ou « Maison russe » de Berlin a longtemps fait office de plus important centre culturel soviétique à l’étranger. L’établissement propose depuis 1984 des concerts, projections, expositions ou encore cours de langue et rencontres thématiques destinés à promouvoir les valeurs russes et les échanges culturels. Pour mieux servir de couverture aux services de renseignement russes et diffuser la propagande du Kremlin, d’après les autorités françaises.

Ce centre de 30 000 m² est en réalité géré par Rossotrudnichestvo, agence fédérale dont l’objectif principal est de promouvoir la langue russe et qui pilote une douzaine de centres similaires à travers le monde. L’agence gouvernementale russe est depuis 2022 placée sous sanctions européennes, en réponse à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’Union européenne avait à l’époque justifié cette décision en affirmant que cet organe avait pour objectif de renforcer « la perception par le grand public des territoires ukrainiens occupés comme étant russes ». « La Maison russe est l’ambassade culturelle de la Russie au cœur de Berlin », peut-on sobrement lire sur le site web de l’ambassade de Russie.

Un nid d’espions ?

L’établissement, surveillé de près depuis plusieurs années pour sa propension à relayer les narratifs du Kremlin, est considéré, côté français, comme un repaire d’espions russes. L’arrêté d’expulsion émis cet été par le ministère français de l’Intérieur à l’encontre de la propagandiste, chroniqueuse de CNews et ancienne directrice de RT France, Xenia Fedorova, fait d’ailleurs mention des soupçons visant ce centre culturel, d’après une enquête menée par les médias allemands WDR et Süddeutsche Zeitung.

« Le fait que les Russes mettent à profit ce type de centres culturels, mais aussi des consulats, pour implanter des espions est quasiment de notoriété publique. La Maison russe de Berlin et ses équivalents en Europe sont depuis toujours dans le viseur des services de renseignement », souligne Cyril Gelibter, docteur en histoire du renseignement. « Le phénomène s’est renforcé depuis l’expulsion massive, en 2022, de diplomates russes identifiés comme agents de renseignement. Les services russes s’appuient de plus en plus sur des structures parallèles bénéficiant d’un statut diplomatique pour dissimuler leurs opérations », explique Grzegorz Malecki, un ancien directeur du renseignement extérieur polonais. Les autorités allemandes se montrent en revanche plus prudentes et n’ont pas ouvertement dénoncé les activités du centre, qui dément lui-même toute accusation d’espionnage. Le BfV, le renseignement intérieur allemand, s’abstient quant à lui de tout commentaire.

Une candidature en cours d’examen

Toujours selon le ministère de l’Intérieur français, Xenia Fedorova aurait « récemment postulé au poste de directrice de la Maison russe de la science et de la culture à Berlin ». Le précédent directeur de l’établissement, Pavel Izvolsky, lui aussi ressortissant russe, a présenté sa démission au printemps, avant de quitter l’Allemagne. Si les raisons de son retour en Russie restent floues, son poste est bel et bien à pourvoir. Les chances de le décrocher sont minimes pour Xenia Fedorova, qui est interdite de territoire en Allemagne depuis 2024. La chroniqueuse, germanophone, a été accusée de mener des « activités d’ingérence » pour le compte de l’agence de presse russe Ruptly, pour laquelle elle a travaillé quelques années à Berlin. Sa candidature est toujours en cours d’examen, d’après le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine.

Située à une dizaine de minutes de la Chancellerie, la Maison russe est par ailleurs menacée de fermeture. Depuis la découverte le 6 août d’un drone explosif à l’aéroport de Leipzig – considérée par l’ambassadeur Ukraine à Berlin comme une émanation de la guerre hybride menée par la Russie contre les pays occidentaux – le centre est au cœur d’une controverse en Allemagne. Les appels à la cessation de ses activités, venus de la plupart des partis politiques à l’exception de mouvements d’extrême-droite, l’AfD, et de gauche radicale, le BSW, se multiplient.

« La fermeture de cet établissement, dont on peut considérer qu’il sert à mener des activités d’espionnage, s’impose de toute urgence », explique auprès de L’Express Marie-Agnès Strack-Zimmermann, eurodéputée Renew et présidente de la sous-commission de la sécurité et de la défense au Parlement européen. « En tant que libéraux, nous continuerons certainement à exercer une pression politique pour y parvenir d’ici à la fin de l’année. Le gouvernement fédéral a tout à fait la possibilité de le faire fermer définitivement », note l’élue allemande, qui a dirigé la commission défense du Bundestag. « La Maison russe n’est évidemment pas un centre culturel comme les autres », ajoute Robin Wagener, membre du parti écologiste au Bundestag, qui appelle lui aussi à sa fermeture. « Elle promeut le ‘Russky Mir’ (doctrine visant à diffuser les valeurs culturelles, linguistiques et idéologiques de la Russie au-delà de ses propres frontières, ndlr), fait office d’instrument de propagande et ses activités en matière de renseignement sont aisément vérifiables ».

Un déménagement critiqué

Le dossier inquiète d’autant plus en Allemagne que le ministère allemand du Numérique a choisi au cœur de l’été de faire déménager une partie de ses services à proximité de la Maison russe. Roderich Kiesewetter, député CDU du Bundestag, s’est alarmé de cette proximité nouvelle. « Il est vraiment incompréhensible de placer des services du ministère du Numérique directement à côté de la Maison russe, qui présente un risque d’espionnage – ce qu’a encore récemment confirmé un rapport des services français. Fermer la Maison russe est la solution la plus simple », explique l’homme politique allemand. Par prudence, les services les plus sensibles de ce ministère n’ont pas pris part au déménagement et demeurent jusqu’à nouvel ordre implantés à Bonn.

« On est en droit de se demander pour quelle raison le ministère du Numérique a déménagé à proximité immédiate de cet établissement, question que nous avons d’ailleurs posée au gouvernement fédéral. On nous a en retour indiqué que toutes les considérations techniques et les aspects liés à la sécurité avaient été pris en compte », poursuit Marie-Agnès Strack-Zimmermann. En août 2025, déjà, Robin Wagener avait qualifié auprès du média allemand DW la « Maison russe » d’instrument de propagande de guerre de la Russie en Allemagne.

Le dossier est entre les mains du gouvernement fédéral, qui reste sur la réserve. Mi-août, au fil d’une conférence de presse organisée à Berlin, le porte-parole du ministère allemand des affaires étrangères, Martin Giese, a fait valoir que le gouvernement procédait à « un examen approfondi du fondement juridique de la Maison russe, au regard du droit international des traités ». « Fermer la Maison russe de Berlin expose les Allemands à des mesures de représailles de la Russie et notamment à la fermeture de leurs centres culturels implantés à Moscou, dont le Goethe-Institut. Une telle mesure les priverait également d’un canal essentiel pour récolter des informations sur place », fait valoir Cyril Gelibter. Une décision préliminaire est néanmoins attendue pour la semaine prochaine.



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Author : Elsa Trujillo

Publish date : 2026-08-27 16:00:00

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