Alors que les jeux de société font un tabac, certains d’entre eux et le succès qu’ils rencontrent en disent long sur leur époque. Cet été, L’Express décrypte des jeux cultes, de l’abaissement de la culture générale que révèlent les questions du Trivial Pursuit au fil des éditions, au retour du réalisme en géopolitique avec Risk, en passant par les mutations de la mondialisation (Richesses du Monde) et le backlash contre le politiquement correct avec Blanc-manger Coco, devenu incontournable à l’heure de l’apéro. Vous apprendrez aussi pourquoi le vénérable Monopoly valide la stratégie de Donald Trump et permet d’éclairer son élection.
EPISODE 1 – De Hamlet à Cyril Hanouna : ce que le Trivial Pursuit dit du déclin de la culture G
EPISODE 2 – L’ascension de Donald Trump expliquée par le Monopoly
EPISODE 3 – Risk : le jeu de conquête territoriale qui ferait fulminer Vladimir Poutine
EPISODE 4 – « Richesses du monde » : ce jeu qui contredit Thomas Piketty (et dit tout du déclin de l’Europe)
Pour lui, Blanc-Manger Coco fait désormais partie du rituel des soirées d’été. Lorsqu’il n’est pas occupé à surveiller le barbecue ou à entretenir la piscine, Clément, 40 ans, aime ressortir la boîte de ce célèbre jeu d’apéro pour « s’autoriser à dire des grossièretés totalement décalées avec ce qu’on s’autorise aujourd’hui à dire au quotidien ». Comment un jeu aussi irrévérencieux – ses détracteurs diront « beauf » ou « vulgaire » – peut-il encore trouver sa place dans une époque où les sensibilités de chacun occupent une place grandissante ? « C’est libérateur, on peut être choquant sans en porter la pleine responsabilité puisque ce sont les cartes qui le disent », confie ce directeur financier, davantage habitué le reste de l’année aux réunions PowerPoint millimétrées.
Le principe ? Compléter des textes à trous avec des cartes sans rapport entre elles, souvent en dessous de la ceinture et jouant volontairement avec les stéréotypes sexistes, graveleux et, pour la plupart, surannés. « Blanc-Manger Coco fonctionne parce qu’il s’appuie sur la culture populaire : télé, politique, célébrités », analyse Amanda, photographe trentenaire et grande fan du jeu, ajoutant que « le plaisir vient autant de la référence que de la façon dont on la détourne. » Une main « chanceuse » pourra ainsi contenir « Jeu de la biscotte », « une tape amicale sur les fesses » ou encore « le compte Airbnb de Jawad ».
L’esprit « Grosses Têtes »
Fortement inspiré de Cards Against Humanity (« Des cartes contre l’humanité »), un jeu américain créé trois ans plus tôt, Blanc-Manger Coco convoque lui aussi son lot de personnalités : des vestiges de la gauche plurielle – « Marie-George Buffet », « DSK en peignoir »– mais aussi des figures populaires comme Cyril Hanouna, le violoniste André Rieu ou l’acteur Chuck Norris.
À l’origine de ce jeu de société à rebours de son époque : Louis Roudaut et Thibault Lorcy. Ce duo d’amis trentenaires – un Toulousain et un Breton –, alors en manque de « jeux simples et drôles à partager durant l’apéro », se met à écrire des phrases décalées sur des cartes, à compléter par d’autres cartes tout aussi potaches. Ce qui commence comme une « private joke » devient un jeu commercialisé dès 2014, trois ans avant le mouvement #MeToo. Hasard du calendrier, c’est aussi l’année où Laurent Ruquier reprend Les Grosses Têtes sur RTL. Même mécanique : des amis qui s’esclaffent sur des sujets qui « ne passent plus » aujourd’hui auprès d’une partie de l’opinion.
Comme les audiences de l’émission longtemps animée par Philippe Bouvard, Blanc-Manger Coco caracole rapidement en tête des ventes. Lorsque le jeu est sorti en 2014, les créateurs eux-mêmes ont été surpris par son succès. Tout est parti d’un premier tirage de 1 000 boîtes financé grâce aux précommandes de leurs proches. Le bouche à oreille a très vite pris le relais, au point qu’ils ont dû produire 10 000 exemplaires supplémentaires en quelques semaines. Le jeu bénéficiera aussi d’un sacré coup d’accélérateur lorsque, en 2016, le youtubeur Squeezie lui consacre une vidéo, visionnée près de dix millions de fois.
En douze ans, la gamme a dépassé les trois millions de boîtes vendues, pour plus de quinze millions de joueurs, ce qui en fait aujourd’hui le numéro un des jeux d’apéro. Face à ce succès, plusieurs tomes thématiques sont lancés (« Petite Gâterie », « Au fond du trou », « La Guerre des sexes »…). Le jeu s’exporte en Belgique, en Suisse et se décline même dans une version italienne (Coco Rido). Sa version « junior », plus édulcorée, est également acclamée.
« Le niveau zéro de la finesse »
En revanche, certaines extensions thématiques, consacrées notamment au football (« poteau rentrant ») ou au monde du travail ( « pot de départ »), ont été abandonnées au profit des tomes plus généralistes. Rien d’étonnant, selon Maëlle Johnson, responsable événementielle chez Blackrock Games, distributeur du jeu : « Ce qui a fait le succès de Blanc-Manger Coco c’est cet aspect sulfureux, la plupart des gens le plébiscitent uniquement pour ce côté-là. » « Ce n’est pas seulement un jeu de cartes, c’est un révélateur d’humour, estime Amanda : je peux y jouer avec presque tout le monde, sauf mes parents ! ».
Selon Maëlle Johnson, le succès de Blanc-Manger Coco s’explique aussi par le renouveau du jeu de société observé depuis le Covid : « le marché a profondément évolué ces dix dernières années, et plus encore depuis la pandémie. Les Français ont redécouvert le plaisir de se retrouver autour d’une table, loin des écrans. Blanc-Manger Coco s’inscrit pleinement dans cette tendance, avec une promesse simple : provoquer un rire collectif immédiat. »
Un rire que ne partagent pas tous les Français. Sur les forums spécialisés, certains dénoncent un humour « sexiste, raciste, homophobe (et pédophile pour l’extension parents) », d’autres pointent « le niveau zéro de la finesse et de l’intelligence. » Certains titres de presse, plutôt classés à gauche, voient dans ce jeu les apparences d’un « banquet du Rassemblement national », favorisant « les propos obscènes, misogynes, racistes… »
En cela, Blanc-Manger Coco est le miroir d’une France qui peine à accorder ses violons jusque dans le registre de l’humour. Signe qu’on ne peut peut-être plus rire de tout, les créateurs du jeu ont pris soin d’insérer dans la notice un « avis de non-responsabilité » : « Nous ne souhaitons offenser personne et les associations incongrues, parfois abjectes (…), n’ont d’autre but que celui de faire rire les participants. »
A noter que depuis le rachat de leur éditeur par Hachette, le jeu appartient indirectement à un groupe contrôlé par Vincent Bolloré. Pas sûr, là encore, que ses détracteurs s’en fendent la margoulette…
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/cest-liberateur-ce-que-le-succes-de-blanc-manger-coco-dit-de-la-france-de-2026-JKGUEZBTBBB3TGHPZOGLZZ6X5Y/
Author : Laurent Berbon
Publish date : 2026-08-28 14:00:00
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