Le voyage a tout d’un mauvais présage. Cette semaine, le patron de la CIA, John Ratcliffe a effectué une visite surprise à Moscou. D’après les informations du Wall Street Journal, ce déplacement, le premier du directeur depuis sa prise de fonctions, aurait eu lieu après plusieurs analyses alarmantes de l’agence. Selon ces dernières, Vladimir Poutine envisagerait de lancer une attaque limitée contre l’Otan au cours des prochaines années. Le gouvernement américain craint que le Kremlin, en difficulté en Ukraine et sous pression économique sur le plan intérieur, ne choisisse la fuite en avant. L’attaque russe pourrait prendre différents aspects, de la cyberattaque jusqu’à une incursion dans les Etats baltes. L’épuisement d’une partie des réserves américaines de munitions pendant le conflit avec l’Iran pourrait aussi être perçu comme une opportunité par Poutine. Cette montée des tensions a lieu alors que les Etats-Unis et la CIA sont affaiblis sur la scène internationale. Entretien avec le journaliste Tim Weiner, grand spécialiste de l’agence et auteur de La Mission, l’enquête choc sur la CIA (éditions Robert Laffont).
L’Express : Cette visite de John Ratcliffe à Moscou sort-elle de l’ordinaire ?
Tim Weiner : Rembobinons. La dernière fois qu’un directeur de la CIA s’est rendu à Moscou, il s’agissait de William Burns, en novembre 2021, peu de temps avant l’invasion. C’était pour adresser un message très ferme à Poutine et aux renseignements russes. Sa mission consistait à lui dire : « Nous savons ce que vous préparez ». Poutine se trouvait à l’époque à sa résidence d’hiver, et ne s’est pas présenté au rendez-vous. Mais il a été prévenu par un avertissement direct et sans équivoque : « Ne faites pas cela ou vous serez confronté aux conséquences. » Poutine a malgré tout envahi l’Ukraine.
Par le passé, qu’ont donné les tentatives de coopération entre la CIA et les services russes ?
Dans La Mission, j’ai interrogé plusieurs vétérans de la CIA qui avaient participé à ces réunions. L’un d’eux a dit que les Russes les trahissaient constamment. Ils promettaient de coopérer, mais voyaient ces réunions comme des occasions de rouler la CIA : serrer la main des Américains d’une main et leur faire les poches de l’autre.
Un officier de la CIA ayant participé à ces réunions comparait les Américains à un homme qui achète un babouin de compagnie. Le babouin lui arrache le visage, mais cela ne l’empêche pas d’en acheter un autre. Dans les années 1990, sous Boris Eltsine, un officier du renseignement russe a dit à un officier de la CIA : « Vous croyez que nous voulons être comme vous ? Que nous voulons être l’Amérique ? Que nous voulons être une démocratie ? Vous vous trompez. Est-ce que vous dites cela aux Chinois lorsque vous rencontrez les Chinois ? ». Il existait un degré de mépris certains chez les officiers de renseignement russes envers leurs homologues américains. Il n’a fait qu’augmenter jusqu’à aujourd’hui.
Le Wall Street Journal a révélé ce 27 août que Ratcliffe s’est rendu à Moscou pour empêcher une nouvelle invasion russe, cette fois contre l’Otan. Est-il en mesure de dissuader Poutine ?
Washington n’est plus dans la même position qu’il y a cinq ans. A la différence d’hier, les Etats-Unis ont trahi l’Ukraine. L’aide militaire et le soutien en matière de renseignement ont été réduits par Donald Trump. Le message de Ratcliffe est donc profondément, sinon totalement, différent de celui de la fin 2021.
La situation actuelle découle en partie de cette trahison. Le renseignement américain estime que Poutine prépare quelque chose de plus spectaculaire que tout ce que nous avons déjà vu. Si tel est le cas, c’est parce qu’il est enhardi : il pense être en train de prendre l’avantage en Ukraine. Et s’il le pense, c’est parce que les Américains ont trahi les Ukrainiens et les ont privés des équipements défensifs dont ils ont besoin pour arrêter les attaques de missiles russes.
Je le dis depuis longtemps et je l’ai répété dans La Mission : si Poutine est autorisé à conserver ne serait-ce qu’un hectare de l’Ukraine, il ne s’arrêtera pas là. Son rêve est de rétablir l’Empire russe d’avant la révolution russe. Il faut insister : Vladimir Poutine est en guerre contre l’Otan en Europe. Cela ne ressemble simplement pas à la dernière guerre. C’est un conflit invisible, qui demeure largement inaperçu. Il s’appuie pourtant sur tous les outils de la guerre politique : sabotage, subversion, soutien à des groupes de droite légaux et clandestins, attisement de la peur et de la haine des migrants et sel jeté sur les plaies des sociétés européennes.
D’autres sujets ont-ils pu être abordés au cours de cette rencontre ?
Il a pu transmettre que les Etats-Unis préféreraient vraiment que la Russie n’aide pas l’Iran. Les Russes ont fourni à Téhéran un soutien important en matière de renseignement militaire. Leurs données de ciblage ont aidé le régime à localiser avec précision des bases militaires et de renseignement américaines dans tout le Moyen-Orient, qui ont été gravement endommagées ou détruites. La Russie a également aidé l’Iran dans le domaine des drones.
Un autre message possible – qui s’inscrirait dans la tradition, même si Dieu sait que l’administration Trump a fait voler la tradition en mille morceaux — serait de rechercher une coopération en matière de renseignement, notamment face aux éventuelles menaces terroristes venant de l’Iran et des différentes branches d’Al-Qaïda qui ont essaimé ces dernières années. Le noyau central de l’organisation est épuisé, mais ses branches et ses rejetons sont bien vivants et représentent une menace importante.
Les Etats-Unis ont-ils vraiment besoin de l’assistance des Russes dans ce domaine ?
N’oublions pas que le 25e anniversaire des attentats du 11-Septembre est désormais devant nous. En passant l’appareil de sécurité nationale américain au boulet de démolition, Trump a considérablement affaibli la puissance militaire et le renseignement américains.
La CIA a subi une purge idéologique. Si vous n’êtes pas Maga (NDLR : Make America great again, du nom du mouvement de Donald Trump), vous êtes mis dehors. Vous ne pouvez pas occuper un poste de commandement. Des milliers de personnes ont demandé leur départ à la retraite. La CIA est aujourd’hui en difficulté.
Le département d’Etat est devenu un vaisseau fantôme. Près de 100 des 200 postes d’ambassadeurs à travers le monde sont vacants. Là encore, des milliers de personnes ont discrètement démissionné en signe de protestation. Les divisions de la sécurité nationale et du contre-espionnage du FBI ont été complètement ravagées par son nouveau directeur, Kash Patel, qui a licencié des milliers de personnes au motif déclaré qu’ils travaillaient dans le contre-espionnage, enquêtaient sur des proches de Trump et de son clan et cherchaient à limiter l’influence russe aux États-Unis.
Quant à l’armée, Pete Hegseth a écrasé sa structure de commandement, licenciant des généraux à droite et à gauche. À l’approche du 11-Septembre, le tabouret à trois pieds sur lequel repose la sécurité nationale américaine – le renseignement, l’armée et la diplomatie – est considérablement affaibli. Mon appréciation personnelle est que le niveau de danger est aussi élevé que dans les mois qui ont précédé le 11 Septembre 2001. Nous sommes nus face à nos ennemis.
Pensez-vous que ce soit directement lié au fait que cette rencontre ait eu lieu à Moscou et à la vulnérabilité des États-Unis à l’approche de cet anniversaire ?
Il ne s’agit que de spéculations éclairées, parce que je n’ai pas l’ordre du jour de Ratcliffe sous les yeux. Mais lorsque des chefs du renseignement américain se sont rendus à Moscou par le passé, c’était pour rechercher une coopération sur des sujets d’intérêt commun. Le seul intérêt commun que partagent aujourd’hui les États-Unis et la Russie serait la lutte contre le terrorisme.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-08-28 09:45:00
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