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« La Chine a son plan Messmer, pas la France » : dans le nucléaire, les raisons d’une bascule historique

C’est un basculement historique, sans bruit ni communiqué officiel. Avec la mise en service de ses réacteurs Taipingling 2 et Changjiang 3, la Chine a porté, en plein cœur de l’été, la puissance de son parc nucléaire – constitué de 62 unités – à près de 64 gigawatts (GW), dépassant ainsi la France (57 réacteurs, pour environ 63 GW), relève le site Connaissance des énergies. Désormais troisième au monde, derrière les Etats-Unis et la Chine, notre pays perd le rang qu’il occupait depuis des décennies. Déjà, en 2020, la production annuelle chinoise avait dépassé la nôtre, Pékin tirant davantage sur ses centrales que Paris.

« Il faut relativiser, assure un responsable chez EDF. Ce croisement était inévitable. La Chine a des besoins énergétiques bien supérieurs aux nôtres et les moyens de les financer. Son parc va continuer de grossir. Vers 2030, il deviendra sans doute le plus gros au monde ». Par ailleurs, « avec près de 70 % de sa production d’électricité provenant de l’atome, la France demeure une championne du nucléaire, avec des atouts industriels importants et le taux d’émission de CO2 par habitant le plus faible des pays du G7 », ajoute le président de l’association Patrimoine nucléaire et climat (PNC-France) Bernard Accoyer.

Il n’empêche : entre la France et la Chine, la différence de rythme et de vision interpelle. Sur les 72 réacteurs actuellement en construction dans le monde selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la moitié se trouve en Chine, qui aligne à elle seule 37 chantiers. Chaque année, Pékin en lance dix de plus. Cinq à six ans suffisent pour les terminer, un rythme qui rappelle celui de la France à l’apogée de son savoir-faire dans les années 1980. « A l’époque, la Chine ne savait pas construire de réacteurs. Nous lui avons montré comment faire, à grand renfort de transferts technologiques, puis elle a doublé tout le monde », constate un expert. Une grande partie des réacteurs chinois d’aujourd’hui tire donc ses origines du savoir-faire français et américain. Au fil du temps, ces technologies ont été peaufinées, améliorées, sinisées. Mais c’est surtout l’organisation industrielle chinoise qui impressionne aujourd’hui les spécialistes.

En France, une relance incomplète

Sur les chantiers, les équipes de jour construisent et celles de nuit livrent, pour gagner du temps. La feuille de route est claire : personne ne se demande qui fait quoi… Tout le monde œuvre au même but. « Il ne faudrait pas croire que c’est uniquement grâce à nous que les Chinois sont si forts. Ils ont su mettre en place leurs propres méthodes. Ils construisent en cinq ans des réacteurs qui sont plus gros en volume que nos EPR, pour un coût trois fois moins élevé. On peut les féliciter pour cela, et aussi regretter qu’on ait perdu, nous, cette vision industrielle », analyse Hervé Machenaud, ancien directeur exécutif d’EDF, qui a accompagné le développement du groupe français en Chine.

« En lançant en février la PPE3 – la programmation pluriannuelle de l’énergie -, Sébastien Lecornu a fait référence au fameux plan Messmer, qui avait construit avec efficacité l’ossature énergétique du pays à partir des années 1970. Mais s’il existe bien une initiative de ce genre, c’est en Chine qu’on la trouve. Pas chez nous, juge Henri Wallard, l’ancien directeur général de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). La relance, ce n’est pas seulement la construction de nouveaux réacteurs à eau pressurisée. Il faut aussi prévoir des combustibles recyclables qui seront consommés in fine dans des réacteurs à neutrons rapides. En Chine, tout cela est pris en compte. En France, on parle beaucoup des réacteurs à eau pressurisée, très peu des réacteurs à neutrons rapides et encore moins de la fermeture du cycle du combustible dans son ensemble. »

Notre pays joue donc une partition incomplète. Pour l’instant. « La Chine n’a fait que reproduire, avec quelques décennies de décalage, la maîtrise industrielle que la France possédait dans les années 1980 et 1990 – période durant laquelle elle remportait alors de grands appels d’offres internationaux, de l’Afrique du Sud à la Corée. Rien ne nous empêche, en théorie, de repartir sur la bonne voie », estime Hervé Machenaud. A condition de desserrer plusieurs contraintes. Au niveau des recrutements tout d’abord : la filière manque toujours de main-d’œuvre, à commencer par des soudeurs. A l’échelle européenne ensuite. « Nous attendons une validation importante de Bruxelles sur le financement des EPR2. Le risque est d’avoir, en contrepartie, un nouveau système obligeant EDF à revendre de l’électricité pas cher au nom de la concurrence. Une sorte d’Accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh) déguisé », s’inquiète un spécialiste. Enfin, l’utilité du nucléaire doit continuer d’infuser dans le pays et la classe politique. « Trop de candidats restent dans l’ambiguïté sur les sujets énergétiques, prévient Bernard Accoyer. Or, il y va de notre futur. Sans relance nucléaire réussie, il n’y aura pas de réindustrialisation ».



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Author : Sébastien Julian

Publish date : 2026-09-05 10:00:00

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