En 2001, Zeke Hernandez recevait une lettre d’admission pour une grande université américaine, accompagnée d’une bourse couvrant l’intégralité de ses frais de scolarité. Mais ce qui aurait dû être une grande nouvelle pour cet Uruguayen de 21 ans pris la forme d’un dilemme : en acceptant, volait-il la place d’un étudiant américain ? Vingt-cinq ans plus tard, l’économiste a tranché : devenu l’un des meilleurs spécialistes du sujet, Zeke Hernandez s’emploie désormais à défendre les bienfaits économiques de l’immigration pour les pays d’accueil dans The Truth about Immigration (St. Martin’s Press, 2024, réédité en format poche en juin 2026).
En France, où s’amorce une campagne présidentielle dans laquelle le thème de l’immigration devrait occuper une place centrale, l’idée aurait de quoi faire sourire les électeurs du Rassemblement national, qui caracole en tête des sondages. En réalité, l’économiste va même plus loin : face au double problème de la dette et du vieillissement démographique, les pays riches finiront, selon lui, par s’arracher les immigrés. Au point d’anticiper que d’ici quelques années, les discours pro-immigrations seront électoralement populaires… Entretien.
L’Express : Dans votre livre, vous affirmez que l’immigration est économiquement très favorable pour les pays d’accueil. Comment cela ?
Beaucoup de gens pensent que les immigrés volent le travail des natifs, parce qu’ils voient l’économie comme un gâteau fixe dont il faudrait se partager les parts. Mais en réalité, c’est exactement l’inverse : les immigrés créent des emplois parce qu’ils font croître l’économie en ayant un impact positif sur les investissements, la consommation, l’innovation, en payant davantage d’impôts, etc.
Prenons l’investissement. Les études montrent qu’aux Etats-Unis, par exemple, les immigrés ont 80 % de chances de plus que les natifs de créer une entreprise. Ce faisant, ils investissent leur propre argent ou lèvent des capitaux. Mais surtout, les diasporas fonctionnent comme des ponts pour les investisseurs étrangers : la présence de compatriotes connaissant la réglementation locale, les habitudes de consommation et possédant déjà un réseau a tendance à les rassurer et à faire sauter les incertitudes qui peuvent désinciter à investir. En d’autres termes, les immigrés rendent leur pays d’accueil plus attractif pour les capitaux étrangers. Dans le livre, je prends l’exemple de Pollo Campero, une chaîne de restauration rapide qui s’est installée à Los Angeles et a fini par s’étendre dans tout le pays, ce qui a conduit à la création de milliers d’emplois.
Sans les immigrés, impossible de financer les services publics et l’État-providence.
L’immigration a également un effet économique positif via la consommation. En arrivant sur le marché national, un immigré n’est pas seulement un travailleur en plus qui fait concurrence aux natifs, c’est également un consommateur supplémentaire qui doit se nourrir, se loger, se divertir, s’éduquer… De plus, ceux-ci introduisent de nouvelles catégories de produits sur le marché national. Cela peut paraître anecdotique, mais cette diversification de l’économie est primordiale pour qu’elle reste dynamique et active. Enfin, les immigrés sont autant de nouveaux contribuables. Selon un rapport publié en 2017 par les Académies nationales des sciences, de l’ingénierie et de médecine, un immigré aux Etats-Unis produirait une contribution fiscale nette positive de 259 000 dollars sur 75 ans. Dans un contexte où les pays riches font face au vieillissement démographique et donc à une diminution de leur base fiscale, les immigrés vont jouer un rôle essentiel pour maintenir ou accroître le nombre de contribuables. Sans eux, impossible de continuer à financer les services publics et l’Etat-providence.
Certains partis opposés à l’immigration pointent pourtant du doigt le coût de l’immigration pour les finances publiques. Le Rassemblement national et Reconquête!, en France, ont par exemple critiqué l’aide médicale d’Etat (AME), une aide sociale destinée à prendre en charge les dépenses médicales des étrangers en situation irrégulière. Que leur répondez-vous ?
Que la situation varie beaucoup d’un pays à l’autre, car cela dépend en grande partie des choix des gouvernements concernant les prestations accordées aux immigrés. Certains pays dépensent plus que d’autres. Aux Etats-Unis, l’Etat dépense peu : il n’offre pas de couverture santé, n’accorde généralement pas d’allocations ni d’autres prestations, et lorsqu’il le fait, il se montre beaucoup moins généreux que dans les pays européens.
Reste que dans les pays riches, les taux de fécondité sont inférieurs au seuil de renouvellement presque partout. Qui va payer les impôts de demain ? Dans ce contexte, il n’existe qu’une seule source pour accroître le nombre de futurs contribuables : l’immigration. Du point de vue des finances publiques, la politique la plus intelligente qu’un gouvernement puisse mener est d’entrer en concurrence avec les autres pays pour attirer un maximum d’immigrés. C’est le seul investissement dans les recettes fiscales futures qui soit susceptible de porter ses fruits. Car si la part de la population qui contribue aux impôts continue de diminuer, il faudra tôt ou tard augmenter la pression fiscale pour compenser. Du point de vue de la santé des finances publiques, ce serait une spirale mortifère.
Selon le magazine The Economist, la politique migratoire de Donald Trump contribuerait à modifier la trajectoire démographique des Etats-Unis en baissant la part de la population active, et donc à affaiblir le pays. Rejoignez-vous cette analyse ?
Oui, et je pense même que The Economist sous-estime le problème. En 2025, les Etats-Unis ont enregistré, pour la première fois depuis soixante ans, un solde migratoire négatif. C’est un événement majeur, car aucun pays au monde n’a davantage bénéficié de l’immigration que l’Amérique, même si ceux-ci ont connu au cours de leur histoire des périodes de restriction de l’immigration majeures – notamment entre 1924 et 1965. Mais il y a une différence fondamentale entre cette époque et aujourd’hui : au milieu du XXe siècle, le taux de fécondité américain était largement supérieur au seuil de renouvellement des générations. Ce qui veut dire que les naissances permettaient aux Etats-Unis de produire suffisamment de nouveaux habitants pour faire tourner l’économie. Aujourd’hui, nous sommes sous le seuil de renouvellement des générations, et la population américaine diminue.
La politique migratoire de l’administration Trump ne fait qu’aggraver le problème. En réduisant le nombre de migrants, on se prive de nouveaux talents qui apportent des compétences différentes de celles des natifs. Surtout, on tue un des principaux moteurs de l’innovation : les études montrent bien qu’une grande partie des nouvelles technologies, des nouveaux produits et des nouvelles idées est introduite par des personnes immigrées. Elles exercent d’ailleurs une influence disproportionnée sur l’innovation, avec un taux de dépôt de brevets beaucoup plus élevé que chez les non-immigrés. Entre 1990 et 2016 aux Etats-Unis, les immigrés représentaient 16 % des inventeurs et participé directement à 23 % des brevets. Ces bons résultats ne s’expliquent pas parce qu’ils seraient intrinsèquement plus intelligents, mais parce qu’ils apportent des connaissances, des expériences et des réseaux auxquels les natifs n’ont pas accès. S’en priver est un gâchis monumental : après les quotas migratoires mis en place en 1924 aux Etats-Unis, le pays s’est privé de 1165 scientifiques d’Europe du Sud et de l’Est sur les trente années qui ont suivi. Selon une étude, le dépôt de brevets aurait d’ailleurs diminué de 68 % durant cette période.
Je ne vois pas ce qu’un pays pourrait faire de plus stupide pour compromettre son avenir…
Lorsque l’on voit que les candidatures d’étudiants étrangers dans les universités américaines ont chuté d’environ 40 % au cours de la première année de l’administration Trump, il y a de quoi s’inquiéter. Car ces étudiants apportent énormément, pas seulement parce qu’ils paient des frais de scolarité, mais aussi parce que beaucoup d’entre eux restent ensuite sur le marché du travail et créent des entreprises comme Google, Zoom, OpenAI. Lesquelles produisent à leur tour énormément d’emplois et de richesses, qui sont ensuite à l’origine de nombreuses innovations. Et Trump ne veut pas de ces étudiants ? Franchement, je ne vois pas ce qu’un pays pourrait faire de plus stupide pour compromettre son avenir.
En France, la campagne pour l’élection présidentielle de 2027 vient de débuter. Quel discours devrait tenir un candidat responsable au sujet de l’immigration, dans ce contexte de vieillissement de la population et de dette publique ?
Un candidat responsable dirait que ça n’est plus une question de choix. L’avenir budgétaire, économique, démographique et culturel des pays riches dépend de leur capacité à disposer d’une population suffisamment nombreuse. La question n’est donc pas de savoir si on a besoin d’immigration : ce choix n’existe simplement plus. En revanche, vous pouvez décider quelles politiques publiques mettre en place pour accueillir et encourager l’intégration des immigrés. Voilà les véritables choix qui devraient être au cœur d’un débat politique responsable. La position défendue par les partis anti-immigration n’est pas une option viable : cela tuerait la France.
Il faut prendre conscience que dans les cinquante années à venir, tous les pays vont se retrouver en concurrence pour attirer les immigrés. Si aujourd’hui, les politiques anti-immigration sont populaires, dans les prochaines décennies, ce sont les discours favorables à celle-ci qui seront un argument électoral. Simplement parce que la prospérité des pays dépendra de leur capacité à attirer et à retenir les immigrés. Le futur président ou la future présidente de la France doit donc se demander si le pays est assez attractif face à l’Allemagne, l’Italie, les pays scandinaves, le Royaume-Uni ou les États-Unis.
Partant de là, un responsable politique devra donc être capable d’expliquer pourquoi la France tirera profit de l’immigration. Le problème d’une grande partie des discours politiques favorables à l’immigration est qu’ils cherchent à convaincre l’opinion en présentant les immigrés comme des victimes que nous avons le devoir moral d’accueillir. Ils font appel à la compassion plutôt que de présenter l’immigration comme une opportunité qui va enrichir le pays et les natifs. C’est le sens de mon livre, apporter des éléments factuels, des arguments pour démontrer ces bénéfices économiques.
Les opposants à l’immigration mettent surtout l’accent sur les notions d’insécurité et d’incompatibilité des mœurs et des valeurs des immigrés, qui seraient « inassimilables »…
L’échec de l’intégration est avant tout à mettre sur le dos des politiques publiques.
Les données empiriques nous apprennent qu’il n’existe pas de groupe qui soit par nature inassimilable. Si vous prenez l’immigration musulmane – car c’est bien de cela que parlent les opposants à l’immigration – aux Etats-Unis, il existe des exemples d’intégration réussie. C’est le cas à Détroit, où il y a une importante population d’Arabes musulmans dans le quartier de Dearborn qui sont très bien adaptés à la société américaine. Ils ont des emplois et sont à la tête d’entreprises. Il y a même des élus issus de ces communautés musulmanes ! En France et en Europe, où ces immigrés sont au cœur des controverses politiques, de nombreux musulmans sont très bien intégrés.
L’échec de l’intégration est avant tout à mettre sur le dos des politiques publiques. Si vous concentrez tous les immigrés dans un quartier pauvre, cela ne peut pas fonctionner. Vous ne créez pas des conditions optimales pour qu’ils puissent s’intégrer, interagir avec des Français, apprendre la langue… Vous ne faites qu’encourager le repli identitaire et communautaire. Pour réussir l’intégration, il faut permettre aux nouveaux arrivants de vivre et de travailler là où ils le souhaitent. Et point important : une bonne politique d’intégration ne demande pas de dépenser beaucoup d’argent public. Ce n’est pas une question de budget. Les Etats-Unis sont par exemple un pays qui consacre très peu d’argent public à l’intégration – ils ne fournissent pas de logement, n’accordent pas d’aides financières généreuses. Cela incite les immigrés qui arrivent à entrer immédiatement sur le marché du travail, et les aide à mieux s’intégrer, car ils doivent aller vivre là où se trouvent les opportunités professionnelles, interagir avec la population locale, etc.
En tous les cas, le fait d’avoir des responsables politiques qui les attaquent en affirmant qu’ils sont inassimilables empire les choses et creuse les fractures entre les migrants et le reste de la population.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/la-politique-migratoire-de-marine-le-pen-tuerait-la-france-le-constat-implacable-de-leconomiste-zeke-N6LHIIGRHFD4XH3ZNAU2VJUVXQ/
Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-09-07 10:00:00
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