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« Nous avons brisé le tabou » : les financiers parisiens se jettent dans le grand bain du réarmement de la France

Jamais autant d’acteurs de la finance ne s’étaient si ouvertement pressés à un salon français de l’armement. Entre les blindés dernier cri, les missiles de croisière et les drones kamikazes, la dernière édition d’Eurosatory, organisée au mois de juin à Villepinte, au nord de Paris, a vu affluer en nombre banquiers et investisseurs. La Fédération bancaire française, qui représente l’ensemble des banques installées en France, y a rencontré des industriels pour la première fois. Au même titre que Weinberg Capital Partners, fondé par l’ancien patron de Sanofi, Serge Weinberg, et Tikehau Capital, deux acteurs majeurs du capital-investissement implantés dans le 8e arrondissement de Paris et qui ont compté parmi les premiers à miser sur la défense.

Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, les financiers se jettent dans le grand bain du réarmement. Weinberg, qui gère à lui seul environ 1,8 milliard d’euros d’actifs, a ouvert la voie en 2023 en mettant sur pied un fonds dédié aux PME et ETI. « Nous avons brisé le tabou du financement de la défense et contribué à défricher le terrain », explique-t-on au sein de la société de gestion – qui compte dans ses rangs des ingénieurs experts des enjeux industriels pour épauler les profils de financiers plus classiques. Le fonds, baptisé WCP Eiréné, est parvenu à décrocher 275 millions d’euros auprès de banques, assureurs, family offices et institutionnels publics. Un second fonds, de taille plus modeste et destiné à dégainer des tickets d’investissement de 5 à 15 millions d’euros, est sur les rails.

Un grand raout à Bercy

La grand-messe du financement de la défense, organisée en mars 2025 à Bercy par le gouvernement, a fait office d’électrochoc pour un milieu longtemps rétif à frayer avec les industriels de l’armement. Le besoin de financement de la base industrielle et technologique de défense (BITD) fait aujourd’hui consensus. Sur la dernière année, trente véhicules d’investissement dédiés ont été créés, pour plus de sept milliards d’euros, soit davantage que ces trente dernières années. Les six principaux groupes bancaires ont fait progresser leurs investissements de 25 % en 2025, pour atteindre les 46,6 milliards d’euros. Huit mois après son lancement, le fonds défense de Bpifrance, qui s’adresse aux épargnants français, a dépassé en juin la barre des 100 millions d’euros et commencé à investir dans une vingtaine de sociétés. La banque publique dirigée par Nicolas Dufourcq vise les 450 millions d’euros.

Fait singulier, les armées sont sorties de leur réserve pour s’allier à plus de 80 fonds de capital-investissement, amenés à contribuer à l’effort de défense. Ce « club des investisseurs », adossé à la Direction générale de l’armement (DGA), s’est pour l’heure tout au plus essayé à quelques réunions, auxquelles ont été conviées Weinberg Capital Partners et Tikehau. Cette dernière société, dirigée par Antoine Flamarion et Mathieu Chabrand, est assise sur près de 400 millions d’euros rassemblés pour investir dans la défense et l’aéronautique. Aucun plan d’action concret n’a pour l’heure émergé des discussions de ce club.

Au mois d’avril, le ministre de l’Economie Roland Lescure et Catherine Vautrin, la ministre des Armées, ont battu le rappel. Réunis à l’École militaire, les banquiers et investisseurs de la défense ont été invités à « changer de braquet », notamment face à la menace d’un conflit de haute intensité. La filière, qui emploie plus de 220 000 salariés répartis au sein de 4 500 entreprises, est sous tension pour produire plus et répondre à la mobilisation au nom de l’économie de guerre.

« Tout le monde veut investir dans la défense mais sans trop se mouiller, ni investir gros », glisse un banquier d’affaires, qui déplore le réveil encore timide de la place parisienne. « Nous manquons en France d’acteurs capables de faire de la grande capitalisation dans la défense et de dégainer des tickets de 300 à 500 millions d’euros », abonde un gestionnaire de fonds parisien : « Les grands fonds stratégiques que je rencontre à l’étranger peuvent mettre jusqu’à dix fois plus que les Français ». Ces poids lourds du secteur, souvent américains, s’appellent Carlyle, KKR ou Warburg Pincus. Investisseur historique de la défense, Carlyle a déployé depuis plus de trente ans plus d’une dizaine de milliards de dollars aux Etats-Unis et en Europe. Et Warburg cherche à réunir 1,5 milliard d’euros pour le seul financement de la défense.

Changer de braquet

Pour l’heure, les véhicules d’investissement installés par Weinberg, Tikehau ou leurs concurrents se concentrent essentiellement sur les entreprises de taille intermédiaire, au carnet de commandes rempli, dont il s’agit d’accompagner la croissance. Eiréné a ainsi, début septembre, racheté un fabricant de tentes et d’abris militaires, I-4S, qui compte parmi ses clients les armées françaises et celles de pays de l’Otan. Son dernier investissement remontait à juin 2025. A l’automne dernier, une société de gestion a créé la surprise en remportant un appel d’offres de la Direction générale de l’armement. Il s’agissait de gérer un fonds de défense en concertation étroite avec les pouvoirs publics. Latour Capital, qui joue la carte de la souveraineté, pilote depuis un véhicule d’investissement conséquent, doté de 400 millions d’euros.

« L’industrie de la défense ne diffère pas des autres industries aux yeux d’un investisseur. Les conditions habituelles, dont la qualité des actifs, des dirigeants, de la stratégie de l’entreprise, doivent être réunies. Il faut démystifier le sujet », poursuit notre gestionnaire de fonds. « Le financement de la défense souffre en France de deux angles morts : l’accompagnement en tout début de parcours des start-up innovantes, qui doivent prendre des risques et investir massivement avant de commencer à générer du chiffre d’affaires, et celui des entreprises déjà bien installées et amenées à s’industrialiser. Dans les deux cas, l’aversion au risque est hallucinante », note Pierre-Elie Frossard, fondateur de SouvTech Invest, une plateforme de financement participatif dédiée à la défense. Certains dirigeants de start-up françaises, essentiellement dans le secteur de l’intelligence artificielle militaire, confient contourner les acteurs nationaux au profit d’investisseurs britanniques ou américains, jugés plus pragmatiques, mieux dotés et plus accoutumés aux enjeux militaires.

Le 27 août, au fil de la rencontre des entrepreneurs de France organisée à Roland-Garros par le Medef, le patron de l’armement français, Patrick Pailloux, est venu rappeler les attentes de la DGA et la nécessité d’inscrire la mobilisation du secteur financier dans la durée, pour « renforcer la souveraineté nationale et l’autonomie stratégique ». Une piste longtemps écartée est de plus en plus soupesée par les pouvoirs publics : celle du renforcement de la place des marchés boursiers dans le financement des entreprises de la défense. Avec tous les risques et obligations de transparence que comporte une ouverture du capital. La dernière introduction en Bourse du secteur à Paris remonte à… juin 2024, avec celle d’Exosens, une entreprise spécialisée dans la vision militaire nocturne, qui a failli passer sous pavillon américain.



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Author : Elsa Trujillo

Publish date : 2026-09-14 03:45:00

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