Le premier film de Abinash Bikram Shah, un court-métrage réalisé en 2011, s’intitule Je suis heureux. Sept ans plus tard, un autre court-métrage intitulé La lune brille cette nuit. En 2022, il obtient une mention spéciale au Festival de Cannes pour Lori (La mélancolie des berceuses de ma mère). Encore un court-métrage. Il était temps qu’il en finisse avec la gentillesse de ces films courts, pour s’attaquer aux choses sérieuses qui se passent dans son pays : un des plus pauvres du monde, 30 millions d’habitants coincés entre la Chine et l’Inde, suspendus à l’Himalaya et noyés sous le Gange, terrorisés par le communisme et anesthésiés par l’hindouisme, j’ai nommé le Népal. Vous connaissez ses gourous, son opium, vous avez entendu parler de Katmandou, du karma et de Krishna, mais personne, je parie, ne vous a parlé de la communauté Kinnar ; Abinash Bikram Shah s’en charge avec son premier long-métrage, Les Eléphants dans la brume, un titre qui sent bon la glissade entre les mailles de la censure. Il a obtenu le prix du jury dans la section Un certain regard au dernier Festival de Cannes.
Comme presque toujours, quand j’assiste à une projection de presse, je ne sais rien du film, je n’ai pas lu le dossier, pas visionné la bande-annonce, personne ne m’en a parlé ; et là, pareil, je ne sais rien, je débarque à Thori, un village pauvre, non loin de la jungle, la route qui le traverse est en terre et en poussière, il y passe des motos, des voitures, des cars, tout comme chez nous, mais les gens qui vivent là ont une autre raison d’être, d’autres ambitions, leur religion n’est pas la nôtre, leurs temples aux couleurs criardes semblent provisoires en comparaison de nos églises en granit couvert de lichen, décaties et indestructibles. Ici, les temples sont en bois, ils ont été peints récemment, leur construction ne remonte pas aux croisades, leur fragilité est aussi grande que la ferveur des ouailles qu’ils abritent.
Au bout du village, une maison comme toutes les autres, une base en parpaings, un toit en tôle ou en paille, et entre les deux une cloison légère qui s’envolera à la prochaine tempête. Cette maison est celle de Pirati (Puspa Thing Lama), mère autoritaire, chaleureuse, massive, belle. Elle houspille ses trois filles qui ont toutes l’air d’avoir 15 ans, elle les dorlote, aussi, les nourrit, les protège des dangers de l’extérieur, on ne sait pas lesquels, les hommes sans gêne ou les éléphants cachés dans la jungle. Avec Apsara (Aliz Ghimire), une des filles de Pirati, la plus jolie, blonde, évidemment décolorée, on a l’impression, enfin je me suis parfois demandé si ce n’était pas un garçon tellement elle était rude, même envers sa mère, surtout envers elle. Apsara a un sale caractère, contrairement à ses sœurs, plus dociles qui se contentent de gémir. D’ailleurs, on n’est pas sûr qu’elles soient de vraies sœurs. Mais alors quoi, c’est quoi cette ambiance pourrie, dans cette famille sans père, cette maison sans fenêtre ?
Un scénario écrit sous l’autorité de René Girard
Pirati a un amoureux, un petit bonhomme qui a une bonne situation, c’est le premier tambour du village. Les filles de Purati le détestent parce que leur mère voudrait partir vivre avec lui. Comment pourrait-elle abandonner ses filles ? Abandonner son village. Car Pirati n’est pas seulement la mère de ses filles, elle est aussi guérisseuse et oracle, on la consulte, on l’écoute, on lui attribue des pouvoirs surnaturels qui devraient lui valoir d’occuper bientôt des fonctions encore plus élevées dans la hiérarchie du village. Sauf si elle le quitte, bien sûr. Apsara va tout faire pour l’en empêcher. Jusqu’à disparaître dans la forêt infestée d’éléphants.
A partir de là, le scénario semble avoir été écrit sous l’autorité de René Girard, rien ne pouvait m’agréer davantage, notre philosophe national ayant lui-même écrit son œuvre sous l’autorité de Moïse et de Sophocle, décryptant les mécanismes de la violence, du sacrifice expiatoire, de la folie meurtrière qui s’empare des humains placés devant un danger qu’ils ne maîtrisent pas. Les éléphants ou l’histoire d’amour de Pirati ? Je vous laisse le découvrir comme je l’ai découvert. C’est simplement magnifique.
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Author : Christophe Donner
Publish date : 2026-09-23 04:15:00
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