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« 80 % d’une classe d’âge au bac, et après ? » : Jérôme Fourquet et Florence Rizzo commentent l’étude choc sur les Français et l’éducation

« La progression est comparable à celle d’une berline allemande qui passe de 0 à 100 kilomètres-heure en dix secondes », s’exclame Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion à l’Ifop, qui publie également Homo Occidentalis (Le Seuil). Au milieu des années 1980, environ 37 % d’une classe d’âge accédait au baccalauréat. Quarante ans plus tard, cette proportion atteint 80 % conformément à l’objectif fixé par Jean-Pierre Chevènement lorsqu’il était ministre de l’Éducation nationale.

Comment la société perçoit-elle cette progression fulgurante ? Dans quelle mesure la massification scolaire a-t-elle transformé notre système éducatif ? C’est le thème du sondage Ifop « Les attentes des Français et des enseignants à l’égard de l’école », réalisé en septembre 2026 par Jérôme Fourquet avec Clara Rovere (IFOP) pour l’association Ecolhuma fondée par Florence Rizzo, qui accompagne les enseignants. L’Express dévoile les résultats en exclusivité au moment où la contestation lycéenne bat son plein.

Pas question de remettre en cause ce qui est aujourd’hui considéré comme un acquis social, d’ailleurs près de la moitié des sondés jugent favorablement cette avancée. Mais l’une des grandes surprises de cette étude réside dans le pessimisme des professeurs du secondaire interrogés sur ses éventuelles conséquences négatives. Ainsi, 78 % d’entre eux estiment que « cet objectif a dévalorisé la valeur du bac et a renforcé la compétition scolaire dans l’enseignement supérieur ». Ils sont également 71 % à considérer que permettre au plus grand nombre d’accéder au baccalauréat a conduit « à l’effondrement du niveau général de l’enseignement » (contre 64 % du grand public interrogé sur ces deux thèmes). Un constat qui fait écho aux résultats de l’enquête internationale Pisa 2025 pilotée par l’OCDE.

Le sondage Ifop ne se contente pas de dresser ce constat, il interroge également les Français sur les promesses à formuler pour redresser la barre. Donner la priorité aux savoirs fondamentaux arrive en tête des propositions : 60 % du grand public et 51 % des enseignants adhèrent à l’idée qu’ »en 2035, chaque jeune devra maîtriser solidement la lecture, l’écriture, les mathématiques et le raisonnement à la fin de la scolarité obligatoire ». Viennent ensuite la « possibilité de choisir librement son orientation » et l’accès à « une plus grande justice scolaire ». Loin derrière, les sondés visent la « préparation au monde de demain » et « l’émancipation citoyenne ».

Les préoccupations varient en fonction de la couleur politique des personnes interrogées. La droite privilégie les fondamentaux, tandis que la gauche met davantage l’accent sur la justice scolaire. Pour Florence Rizzo, ces objectifs ne sont pas pour autant incompatibles. « L’idéal serait effectivement de faire en sorte que tous les jeunes de 16 ans puissent, sans exception, maîtriser un socle minimum de connaissances », explique-t-elle, comparant ce prérequis indispensable au « permis de conduire nécessaire pour prendre le volant ».

Reste à savoir si toutes ces promesses, que les sondés jugent eux-mêmes prioritaires, pourront être tenues. Or, à cette question, seuls 22 % des enseignants interrogés répondent par l’affirmative ! Comment réformer notre système éducatif lorsque ses principaux acteurs n’y croient plus eux-mêmes ? Pour Florence Rizzo « ces résultats traduisent le désarroi des enseignants qui ne se sentent plus soutenus par l’institution et subissent sans cesse des injonctions contradictoires ». Parmi les principaux obstacles cités, 51 % enseignants pointent ainsi « le manque de moyens humains et financiers ». « Leurs classes figurent parmi les plus surchargées d’Europe, ils bénéficient de beaucoup moins d’heures de formation continue qu’ailleurs et ont le sentiment d’être abandonnés », insiste Florence Rizzo.

Pour Jérôme Fourquet, cette « crise de foi » chez les anciens hussards de la République, s’explique notamment par l’évolution du regard porté par la société sur leur profession. Beaucoup ont le sentiment d’être déclassés et déconsidérés, notamment par les familles avec lesquelles les relations seraient de plus en plus tendues. « Il y a cinquante ans, quand un enfant était convoqué avec ses parents parce qu’il avait fait une bêtise, le directeur de l’école craignait que le père lui colle une baffe. Aujourd’hui, c’est l’inverse : le parent a plutôt tendance à prendre la défense de son enfant face à l’institution. »

Même si les réformes successives ont permis à 80 % d’une classe d’âge d’accéder au baccalauréat, les inégalités persistent, tout comme le sentiment d’être face à une école à deux vitesses. Avec cette différence notable : le choix du privé ou du public ne répond plus forcément aux mêmes motivations. « On est passé de la guerre des deux écoles, version Michel Sardou, à la polémique suscitée par l’ancienne ministre de l’Education nationale Amélie Oudéa-Castéra. Ce n’est pas le fait qu’elle ait inscrit ses enfants dans un établissement catholique qui a fait scandale, mais qu’elle ait choisi un établissement d’élites », poursuit le politologue pour qui notre système se rapproche de plus en plus du modèle anglo-saxon.

A cela s’ajoutent la compétition scolaire et la pression des notes qui commencent de plus en plus tôt et s’intensifient tout au long du parcours des élèves. Le stress des parents est d’autant plus fort que le curseur ne cesse de se déplacer. « Lorsque j’ai passé le bac, tout le monde dans mon lycée connaissait les deux personnes qui avaient décroché la mention ‘très bien’. Aujourd’hui, c’est devenu presque banal puisque 13 % des candidats l’obtiennent », raconte Jérôme Fourquet.

« Depuis les années 1980, on a multiplié par onze le nombre d’écoles de commerce et par quatre les formations d’ingénieurs. Dans le même temps, les fondamentaux ne sont plus maîtrisés par un grand nombre d’élèves. On voit bien qu’on perd sur les deux tableaux », poursuit-il. Cette course aux diplômes a également nourri un sentiment de déclassement jusque chez les plus qualifiés : une « surproduction d’élites » analysée par le chercheur américain Peter Turchin. 29 % des actifs, dans la catégorie grand public, estiment ainsi occuper une position inférieure à celle à laquelle ils pouvaient aspirer compte tenu de leur niveau de diplôme ou de qualification.

« A l’inverse, 41 % d’entre eux estiment être à la place qu’ils visaient, signe que la machine éducative est aussi capable de tenir ses promesses », tempère Jérôme Fourquet. Autre preuve que le tableau n’est pas si sombre : La massification scolaire a permis à d’avantage de jeunes issus des milieux populaires de poursuivre des études, là où autrefois ils auraient autrefois eu beaucoup plus de mal à échapper aux déterminismes sociaux. Le système leur permet surtout de mieux choisir leur orientation même si, sur cette question, le clivage politique est particulièrement marquant : 83 % des sympathisants Renaissance déclarent avoir eu le choix, contre 60 % à gauche, 56 % à droite et 46 % du côté du Rassemblement national.

Le clivage générationnel joue également à plein. Parmi les moins de 50 ans, 59 % déclarent avoir « choisi » leur orientation, contre 30 % qui estiment l’avoir « subie ». Chez les 50-64 ans, le rapport est nettement plus partagé : 41 % déclarent l’avoir « choisie », tandis 45 % considèrent l’avoir « subie ». Et Jérôme Fourquet d’insister : « Ce qui semble être une évidence pour les plus jeunes ne l’est pas pour leurs aînés, conscients d’avoir vécu une petite révolution en très peu de temps. »



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Author : Sébastien Le Fol, Amandine Hirou

Publish date : 2026-10-05 10:00:00

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