L’Express

Des avatars pour Allah : comment les islamistes se servent de l’IA

Si la charia considère comme indésirable la création d’un être vivant – pour ne pas imiter Dieu -, cela n’a pas empêché les islamistes, ces dernières années, de monter dans le train de l’intelligence artificielle. Sur les réseaux sociaux, des avatars de prédicateurs se multiplient et appellent les jeunes à suivre le « vrai islam ».

Sur TikTok, on décompte des centaines de compte en français. La majorité s’adresse aux jeunes, avec un langage simple et des vidéos courtes. « Islam.fr IA » est l’un des plus connus. Suivi par 123 000 abonnés, ses vidéos encouragent le port du voile chez les fillettes, l’apprentissage du Coran par cœur, ou encore l’exécution de ceux qui ont commis un assassinat, même sans intention. Le tout, adossé à un discours victimaire sur la « persécution » des musulmans en France.

Un compte, nommé « leschichistoiresdezena », diffuse à ses 329 000 abonnés des histoires expliquant ce que signifie être une « bonne mère » ou une « bonne épouse », tandis qu' »AyaStories » publie des anecdotes censées démontrer le rôle que peut jouer la foi pour se sortir de situations difficiles. « Aïcha » enfin, qui est suivie par 232 000 personnes sur TikTok, condamne la séduction entre une femme et un homme en dehors du mariage. Dans une vidéo, on peut y voir un diable murmurer à l’oreille d’Aïcha, une jeune femme générée par IA, qui finit par le chasser en citant des versets coraniques. Les vidéos sont diffusées en anglais et sous-titrées en français.

D’autres comptes diffusent des vidéos sur les mêmes thématiques : « destins IA », « jannah_journal », ou encore « Deengofr », une application d’intelligence artificielle destinée à enseigner l’histoire de l’islam. D’autres se spécialisent dans le « lifestyle halal » et publient des vidéos mêlant chants en arabe et paroles en français, conseils cuisines et shopping. Dans les commentaires, on lit des prières et des invocations à Allah censées protéger ces prédicateurs et leur accorder le paradis. Les internautes, le plus souvent, ignorent qu’ils s’adressent à des personnages qui n’existent pas.

De Ben Laden à ChatGPT

Il n’y a pas d’interdiction générale de l’intelligence artificielle en islam. Au sein des instances religieuses, la position dominante repose sur un principe juridique central, selon lequel « les moyens tirent leur statut de leurs finalités ». Vue ainsi, l’IA y est considérée comme un outil neutre, jugé selon l’usage qui en est fait, et non en elle-même.

S’agissant des avatars, la création de représentations complètes d’un être vivant est pourtant clairement prohibée par la tradition islamique. Un hadith rapporté par le prophète Mahomet énonce : « Quiconque a représenté une image [un être vivant] en ce bas monde se verra sommé, au Jour du Jugement, d’y insuffler l’âme, et il en sera incapable. » Or, les islamistes n’hésitent pas à contourner ce précepte au profit de leur propagande. Et paradoxalement, ce sont souvent les salafistes, cette branche de l’islam qui appelle à suivre à la lettre le mode de vie du prophète, qui recourent le plus largement à l’intelligence artificielle pour appeler les fidèles à les suivre.

Un recours ancien aux technologies

Mais ce recours à l’IA ne constitue que le prolongement d’une fascination islamiste plus ancienne pour la technologie, que ce soit au service du djihad – dans sa version la plus radicale – ou de l’appel à appliquer la charia.

Dans le premier cas, les vidéos de propagande tournées par l’Etat islamique en Irak et Daesh en Syrie, frappaient par leur sophistication. Plusieurs caméras modernes de grande qualité, un montage soigné accompagné de chants djihadistes (les nachid), utilisation de drones pour documenter leurs actions militaires, traduction… on est plus proche du film d’action hoolywoodien que du contenu de propagande artisanal. L’objectif était de produire des spectacles d’horreur destinés à terroriser l’ennemi, avec une mise en scène trouvant sa justification dans une référence coranique détournée : « Préparez-vous pour terroriser les ennemis d’Allah et les vôtres ». Daech s’est ainsi servi des médias comme d’une arme au service de cette stratégie.

Sous Oussama Ben Laden déjà, Al-Qaïda disposait d’un appareil structuré de propagande avec la Fondation As-Sahab. Ce bras médiatique du groupe, créé en 2001, produisait documentaires, discours filmés et enregistrements audios de ses dirigeants, avec des techniques de montage et de tournage sophistiquées pour l’époque. Son rythme de production ne cessait de croître : jusqu’à 97 vidéos rien qu’en 2007, soit six fois plus qu’en 2005. Elles étaient diffusées en arabe et étaient accompagnées de sous-titres en anglais ou dans d’autres langues, selon le public visé. Plusieurs documentaires ont été réalisés dans le cadre d’une coordination éditoriale entre Al-Jazeera et As-Sahab, sous la supervision directe de Ben Laden. Al-Qaïda s’appuyait ainsi sur un appareil médiatique centralisé, diffusant via des chaînes satellitaires et des sites relais. Plus tard, Daech a pu se passer d’intermédiaires grâce aux réseaux sociaux et à une équipe plus étendue.

Dans le cas de l’appel à appliquer la charia, la chaîne « Iqraa » (lis, en français), fondée le 21 octobre 1998 et qui se présente comme « le premier ambassadeur de l’islam dans l’audiovisuel », joue un rôle prépondérant. Depuis Djeddah, en Arabie saoudite, elle diffuse en arabe et en anglais du contenu visant spécifiquement les jeunes, via une ligne éditoriale religieuse et familiale à vocation de « dawa » (prédication »). De nombreux « télé-prédicateurs » ont été propulsés par la chaîne. Depuis le 1er janvier 2025, elle a cessé toute diffusion satellitaire et ne subsiste plus que via YouTube et les réseaux sociaux. Sur TikTok, elle est suivie par 3 millions d’abonnés, ses vidéos étant traduites en français. La chaîne y diffuse des prières ainsi que des vidéos commerciales, en collaboration avec la plateforme Temu.

L’utilisation de l’IA par les islamistes ajoute une dimension inédite. Si l’intelligence artificielle offre à chacun une liberté de parole et de diffusion inédite, elle offre aussi aux islamistes un moyen de propager leur propagande tout en se dissimulant. En France, elle permet ainsi de masquer l’identité réelle des influenceurs qui se cachent derrière ces avatars, qui pourrait leur permettre d’échapper à la loi contre le séparatisme. Reste que si la technologie utilisée est moderne, l’islamisme répète, lui, la même idéologie rigoriste qu’il porte depuis des décennies.

*Ecrivain et poète né près de Damas en 1987, Omar Youssef Souleimane a participé aux manifestations contre le régime de Bachar el-Assad, mais, traqué par les services secrets, a dû fuir la Syrie en 2012. Il est auteur de L’Arabe qui sourit (Flammarion) et Les complices du mal (Plon).



Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/des-avatars-pour-allah-comment-les-islamistes-se-servent-de-lia-JYSYUX7LKRB6BAF64EZQ2SEJB4/

Author :

Publish date : 2026-10-08 06:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express