Les Etats-Unis sont-ils devenus une menace informationnelle pour l’Europe ? C’est la question qui s’est invitée à la conférence annuelle de l’ONG « EU DisinfoLab », organisée du 6 au 8 octobre à Vilnius. Et cette dernière n’a pas du tout plu à l’administration Trump, qui a rapidement fait pression sur plusieurs gouvernements européens et sur le Canada pour qu’ils prennent leurs distances avec l’événement, ont révélé Politico et The Guardian.
Au cœur de la polémique, un panel intitulé : « Les Etats-Unis, une menace pour l’Europe : reconnaître, s’adapter, contrer », consacré à la place croissante de Washington dans la circulation de fake news, et animée par deux chercheurs américains et un ancien responsable de la CIA. Une autre session devait examiner les pressions exercées par l’administration Trump sur les acteurs de la lutte contre la désinformation, notamment à travers les restrictions de visas imposées à certaines personnalités européennes.
La conférence rassemblait des dizaines de chercheurs et journalistes pour discuter notamment des campagnes d’influence étrangères, de méthodes d’enquêtes ou des moyens de lutter contre la désinformation en ligne.
Concernant Washington, les préoccupations des organisateurs s’inscrivent dans un contexte plus large, de démantèlement de dispositifs de lutte contre la désinformation aux Etats-Unis et de délitement des tensions diplomatiques avec l’Europe. En avril 2025, le secrétaire d’Etat Marco Rubio a par exemple annoncé la fermeture définitive du Global Engagement Center, une structure du Département d’Etat chargée notamment de repérer et de contrer les opérations d’influence étrangères. Dans le secteur privé, Meta a annoncé en janvier 2025 la fin de son programme de vérification des faits par des organismes indépendants, présentant ce changement comme une mesure pour favoriser la liberté d’expression.
Washington s’invite dans le débat
D’après des extraits d’un canal diplomatique américain consultés par Politico, le Département d’Etat a demandé à plusieurs ambassades américaines en Europe de faire part aux gouvernements concernés du mécontentement de Washington. Parmi les destinataires figuraient notamment les représentations américaines en France, en Norvège, en Roumanie et en Pologne. Les diplomates avaient pour consigne d’exprimer oralement leurs préoccupations et d’évaluer si leurs interlocuteurs approuvaient la manière dont les Etats-Unis étaient présentés dans le programme.
Des participants ont également été contactés par des proches du cercle de Donald Trump. « Quelques jours avant la conférence, plusieurs participants ont reçu un très long mail de l’influenceur bien connu de la sphère Maga, Michael Shellenberger », a indiqué au journal Le Soir, Lou Osborn, cofondatrice du collectif d’investigation suisse Inpact, spécialisé dans les campagnes de désinformation russes. « C’était assez lunaire. Il nous interrogeait notamment sur notre opinion à l’égard du gouvernement américain. »
Un acteur de la guerre de l’information ?
Les critiques des Etats-Unis portent notamment sur l’utilisation du terme FIMI, pour Foreign Information Manipulation and Interference, soit la manipulation et l’ingérence étrangères dans l’information. Dans le vocabulaire européen, il désigne les tentatives délibérées de manipuler l’environnement informationnel, par la diffusion de récits trompeurs, de contenus coordonnés ou de campagnes destinées à fragiliser la confiance dans les institutions démocratiques. Jusqu’ici, ce terme était utilisé pour désigner des acteurs comme la Russie ou la Chine.
Le télégramme diplomatique américain dénonçait ainsi une « fausse équivalence » entre les Etats-Unis et des adversaires comme la Russie et la Chine. Selon Washington, assimiler le pays à ces puissances « occulte l’ampleur et la nature des opérations d’ingérence menées par Moscou et Pékin dans nos démocraties ».
Retrait de la conférence
À la suite de ces échanges, le Canada et la Lituanie ont demandé aux organisateurs de retirer les logos de leurs ministères des documents de la conférence. Le Service européen pour l’action extérieure (SEAE), le corps diplomatique de l’Union européenne, a également disparu de la liste des soutiens officiels. Les autorités concernées ont justifié leur retrait par des divergences avec certains éléments du programme, sans détailler précisément leurs objections. La France, elle, a maintenu son soutien.
Le retrait de la Lituanie intervient dans un contexte délicat pour Vilnius, qui cherche à renforcer ses liens militaires avec Washington. Le Premier ministre Mindaugas Sinkevicius a déclaré que son pays financerait une base militaire américaine permanente si les Etats-Unis acceptaient cette proposition. Frontalière du territoire russe de Kaliningrad et de la Biélorussie, alliée de Moscou, la Lituanie considère la présence américaine sur son territoire comme un élément de dissuasion.
L’affaire a suscité de vives réactions au Parlement européen. L’eurodéputée allemande Alexandra Geese (Verts/ALE) a notamment dénoncé une tentative d’ingérence : « Faire pression sur les gouvernements européens pour qu’ils annulent une conférence sur la désinformation afin de dissimuler leur propre rôle dans la diffusion de cette désinformation n’est pas de la diplomatie. C’est de l’ingérence étrangère, et l’Europe devrait la qualifier ainsi », a-t-elle indiqué auprès d’Euronews.
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Author : Kenza Soares El Sayed
Publish date : 2026-10-10 14:38:00
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