Et si l’un des grands passeurs de l’art moderne était en passe de sortir de l’ombre ? Collectionneur passionné, créateur lui-même, Gustave Fayet a constitué, au tournant du XXe siècle, un ensemble exceptionnel où dialoguent Gauguin, Van Gogh, Degas, Cézanne, Redon, Matisse et bien d’autres figures des avant-gardes. La Fondation Louis Vuitton lui consacre une exposition XXL pour mieux saisir la singularité de cet homme aux multiples facettes aujourd’hui méconnu, dont les choix, les intuitions et les amitiés artistiques dessinent une autre histoire de la modernité. Sylvie Patry, la commissaire générale de l’exposition, associée à Angeline Scherf pour le volet création, nous éclaire sur la genèse de cette redécouverte.
L’Express : Gustave Fayet a été un collectionneur pionnier d’artistes majeurs, comme Van Gogh ou Gauguin. Comment expliquer que ce visionnaire soit tombé dans l’oubli ?
Sylvie Patry : Gustave Fayet meurt, brutalement, en 1925, à 60 ans, sans avoir préparé la suite. De son vivant, il ne semble pas avoir eu un projet de donation à un musée. Après sa mort, la collection a donc été dispersée progressivement, sans une grande vente qui aurait permis de conserver cette mémoire par un catalogue.
Pour cette exposition, vous avez mené une véritable enquête de plusieurs années et réussi à réunir 740 documents et œuvres, dont plusieurs inédites en France…
Oui, c‘est le fruit d’une longue enquête, parfois difficile, qui se poursuivra, j’espère, après l’exposition. On connaissait quelques œuvres clés de la collection, mais la mémoire de la composition complète de l’ensemble avait été perdue. Quant aux archives de Fayet, restées longtemps inaccessibles aux chercheurs, elles ont été ouvertes par la famille à l’occasion de l’exposition. Il a alors fallu recouper différents documents pour identifier les œuvres, ensuite les localiser, puis convaincre les musées ou les particuliers de nous les prêter. Enfin, les créations de Fayet lui-même, en mains privées, ont été étudiées et restaurées. L’idée est que le visiteur découvre et s’immerge dans son univers à travers des œuvres rares, certaines revenant en France pour la première fois depuis presque cent ans, comme l’Autoportrait à l’oreille bandée de Van Gogh, mais aussi des archives intimes à l’exemple de lettres que Gauguin a écrit à Fayet ou de ses carnets inédits.
Vincent van Gogh, « Autoportrait à l’oreille bandée », janvier 1889. A dr. : Paul Gauguin, « Autoportrait à la palette », 1898.
Comment la pratique artistique de Fayet s’inscrit-elle dans son parcours de « découvreur » ?
Il fait son entrée dans le monde de l’art par la création : son père et son oncle, de riches viticulteurs biterrois, également artistes, lui apprennent la peinture quand il est adolescent. Par la suite, Fayet expose dans les salons et certaines de ses œuvres rejoignent des musées du Midi de la France. Il se met à collectionner à partir de 1899, à la mort de son père dont il hérite, en achetant une quarantaine de tableaux impressionnistes à un vigneron-poète-collectionneur de la région. Surtout, il se rapproche d’un camarade de jeunesse, le collectionneur Maurice Fabre, qui l’introduit dans les galeries et les ateliers d’artistes à Paris.
A partir de là, la trajectoire de Fayet devient fascinante : ce propriétaire terrien prospère, ce peintre qui a reçu une éducation artistique traditionnelle, s’enthousiasme pour Cézanne, Gauguin, Van Gogh, rencontre Odilon Redon, et se passionne pour ces artistes. Il va être un des premiers en France à acheter des Van Gogh.
Le collectionneur a-t-il éclipsé le créateur ?
Seul un petit nombre de spécialistes connaissaient le collectionneur et le créateur, mais nos recherches et la restauration de ses œuvres vont les révéler. Chez Fayet, il y a des allers-retours entre collection et création. D’abord peintre, puis collectionneur tout en peignant encore un peu et en pratiquant la céramique. Ensuite, la collection prend le dessus, il arrête de créer. Au début des années 1910, il y a un déclic : il acquiert l’abbaye cistercienne de Fontfroide en 1908. Il met toute son énergie à en faire une œuvre d’art total, avec la complicité, notamment, de Richard Burgsthal, qui conçoit d’immenses verrières, et d’Odilon Redon, son ami, qui réalise les panneaux symbolistes Le Jour, La Nuit et Le Silence, un décor magistral que nous dévoilons au grand public pour la première fois. Fayet se remet à créer et accomplit dans les dix dernières années de sa vie son rêve d’être pleinement artiste.
Odilon Redon, « Le Jour », 1910-1911. Détrempe sur toile.
Quel style privilégie-t-il en tant que tel ?
C’est un artiste de la couleur qui a beaucoup regardé les nabis et les fauves, qu’il collectionne par ailleurs. Son travail, notamment sur la céramique, est influencé par le Japon – il est aussi un grand collectionneur d’estampes japonaises et les artistes qu’il collectionne en sont des admirateurs. Fayet s’est également intéressé aux arts décoratifs, avec cette volonté de relier l’art et la vie. Il crée des tapis, des textiles, des papiers peints, qui rencontrent un vrai succès. Dans les années 1920, d’importantes galeries parisiennes exposent ses travaux.
Gustave Fayet, Atelier de la Dauphine, « Tapis » (détail), 1920-1925.
Qu’est-ce que la liberté et l’audace de Fayet nous disent aujourd’hui dans un marché de l’art hyper mondialisé ?
Ce qu’il nous raconte aujourd’hui, c’est un mélange assez étonnant entre l’audace, la vision et… un certain sens des affaires, sans pour autant être dans une démarche spéculative à tout va. Il a fait des choix osés, en achetant tous ces Van Gogh et ces Gauguin qui n’étaient pas des valeurs reconnues et qui n’étaient pas très chers. C’est aussi ce qui a encouragé Fayet à choisir sans contraintes ce qu’il aimait. Il vivait avec ses œuvres, il les regardait tous les jours. Par exemple, le fameux Autoportrait à l’oreille bandée était dans sa chambre.
A LIRE :
Gustave Fayet, collectionneur, sous la direction de Sylvie Patry. FLV & Gallimard, 478 p., 49,90 €.
Gustave Fayet, créateur, sous la direction d’Angeline Scherf. FLV & Gallimard, 176 p., 35 €.
Gustave Fayet, artiste et collectionneur, par Alexandre d’Andoque. Gallimard, 330 p., 19 €.
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Author : Letizia Dannery
Publish date : 2026-10-11 08:30:00
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