L’Express

Banques contre BCE : qui contrôlera vraiment l’euro numérique ?

Les Européens trempent leurs orteils dans le grand bain des stablecoins, ces jetons numériques arrimés à des monnaies classiques. Le marché est, pour le moment, outrageusement dominé par le dollar. Les stablecoins lié à la monnaie américaine pèsent environ 300 milliards de dollars, tandis que ceux en euros ne représentaient que 810 millions de dollars début août, soit moins de 0,3 % du total.

De nombreuses banques européennes espèrent cependant émettre un stablecoin en euro d’ici la fin de l‘année au sein d’un consortium baptisé Qivalis. Lancé par neuf groupes dont ING, UniCredit et CaixaBank en septembre 2025, ce projet en a attiré 26 autres depuis, notamment BNP Paribas, BPCE, le Crédit Mutuel, Banco Sabadell, Intesa Sanpaolo et Rabobank. Il y a quelques semaines, Qivalis a confirmé qu’il émettrait sur Ethereum, une blockchain publique, plutôt que sur un réseau réservé aux banques. Le projet attend désormais la licence d’établissement de monnaie électronique accordée par la Banque centrale des Pays-Bas.

Pour les banques, l’enjeu est d’abord défensif. Elles redoutent que la bascule d’une partie de l’épargne vers des stablecoins en dollars réduise les dépôts bancaires européens et renchérisse le financement des établissements.

Empêcher la bascule de l’épargne

MiCA, le règlement européen sur les marchés des cryptoactifs, limite néanmoins ce risque de fuite en obligeant les émetteurs de stablecoins agréés dans l’UE à placer au moins 30 % de leurs réserves en dépôts bancaires, et jusqu’à 60 % pour les jetons jugés significatifs. Une partie de l’argent qui quitte les comptes des particuliers pour acheter des jetons revient ainsi dans les banques, sous forme de dépôts de l’émetteur. Tether, qui n’a pas demandé cet agrément, n’y est pas soumis, mais son jeton ne peut plus être proposé par les plateformes européennes.

Les banques jouent en réalité sur plusieurs tableaux. Vingt et une institutions européennes et américaines, dont Deutsche Bank, Bank of America, Crédit Agricole, Citi, Commerzbank, Goldman Sachs ou UBS ont annoncé la création d’une autre société commune. Elle émettra d’abord un stablecoin en dollars au premier semestre 2027. L’euro doit venir ensuite. Plusieurs banques, comme BBVA et Rabobank, figurent dans les deux consortiums. Société Générale, pionnière avec sa filiale Forge, ne participe en revanche à aucun de ces projets.

Ces alliances se nouent au moment où le marché bancaire européen commence à se consolider. L’un des cofondateurs Qivalis, UniCredit, détient, selon la presse italienne, près de 48 % de Commerzbank en comptant les instruments dérivés, et vise le contrôle opérationnel de la banque allemande début 2027. BPCE a annoncé, début octobre, avoir acquis environ 7 % de Banco Sabadell, quatrième banque espagnole et membre de Qivalis, un an après avoir racheté le portugais Novo Banco.

La BCE pousse l’euro numérique

L’Eurosystème, qui réunit la BCE et les 27 banques centrales nationales, a remis en cause l’un des ressorts économiques de ces initiatives, le 22 septembre. Dans sa réponse à la consultation de la Commission européenne sur la révision de MiCA, cette instance demande la suppression de l’obligation de dépôt bancaire. Selon elle, ces dépôts exposent les banques aux soubresauts du marché des stablecoins et constituent un financement peu stable. Ses propositions ? Remplacer ces dépôts par une part minimale de réserves placée dans des actifs avec une échéance de cinq jours maximum. Maintenir l’interdiction de récompenser les détenteurs de stablecoins et l’étendre au prêt, à l’emprunt et au staking, cette rémunération du prêt de jetons. Et bannir l’émission d’un même jeton dans et hors de l’Union.

Cet avis, car ce n’est qu’un avis, est cohérent avec la ligne de Francfort. En mai, Christine Lagarde jugeait que les stablecoins n’étaient pas la bonne voie pour renforcer le rôle international de l’euro. La BCE privilégie la monnaie de banque centrale, c’est-à-dire l’euro numérique pour les particuliers. Un stablecoin bancaire ne devrait donc pas servir de financement aux banques qui l’émettent, ni concurrencer les dépôts en offrant un rendement. Il resterait un instrument de paiement. La Commission remettra son rapport révisé, éventuellement assorti d’une proposition législative, d’ici mi-2027. Mais c’est bien le financement futur de l’Union européenne qui est en train de se dessiner.



Source link : https://www.lexpress.fr/economie/high-tech/banques-contre-bce-qui-controlera-vraiment-leuro-numerique-T7VFDXOLNBC6DGKD6Q5765XJPA/

Author : Robin Rivaton

Publish date : 2026-10-14 07:30:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express