Waterloo Sunset des Kinks (peut-être la plus belle chanson du monde), le premier album du Velvet Underground (dit « à la banane »), les débuts de The Doors ou de Pink Floyd, la révélation Jimi Hendrix, précurseur des guitar heroes, et bien sûr Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles. Pour les amateurs de pop et de rock, 1967 est un millésime exceptionnel, avec ses grands crus comme ses cuvées pour initiés (le chef-d’œuvre maudit Forever Changes de Love). A quoi on peut ajouter, si on veut être patriote, Comme d’habitude de Claude François, titre appelé à connaître une carrière mondiale.
Dans 1967, Frédéric Granier revient sur cette année exceptionnelle, qu’il qualifie « d’âge d’or de la pop ». Le journaliste prend pour fil rouge l’émission Inside Pop, animée par Leonard Bernstein et diffusée sur CBS le 25 avril 1967, qui a donné ses lettres de noblesse à la musique populaire. Le maestro compare Lennon et McCartney à Bach et Schumann, tout en associant les paroles de Bob Dylan à « un livre qui fait l’effet d’une bombe en matière de critique sociale ». En une soirée, la sous-culture est devenue un art majeur.
« Un paquet de merde »
1967 voit des alchimistes de studio s’aventurer de plus en plus en loin dans les expérimentations, enrichissant les guitares de hautbois ou de cors. Retirés de la scène depuis 1966, les Beatles livrent avec Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band le mètre étalon d’une pop adulte mêlant baroque et sonorités indiennes, jusqu’à convoquer un orchestre pour leur époustouflant bouquet final, A Day in the Life. Mais 1967, c’est aussi le Summer of love, avec l’hymne hippie San Francisco interprété par Scott McKenzie et le festival de Monterey. Le psychédélisme, sous forte influence du LSD, débouche parfois sur le pire, à commencer par Their Satanic Majesties Request des Rolling Stones, pâle copie de leurs rivaux. « Un paquet de merde. Si les Beatles pouvaient faire n’importe quoi, on s’est dit : ‘Pourquoi pas nous ?' », commentera Keith Richards. 1967 a sa part sombre. Le Mozart des Beach Boys Brian Wilson bascule dans la folie, rongé par les névroses familiales, la paranoïa et les drogues. Son grand album SmiLE, « une symphonie adolescente à Dieu », restera longtemps une arlésienne, avant de voir le jour en 2011.
Une nuit avec Janis Joplin
Bob Dylan, qui a toujours un coup d’avance, se réinvente en gentleman-farmer dans John Wesley Harding, un album annonçant un retour aux sources traditionnelles. Autre poète pétri de culture biblique, Leonard Cohen sort son premier album en décembre 1967. A rebours du Flower Power », Songs of Leonard Cohen révèle un Canadien anglophone, voix monocorde, douceur hypnotique et thèmes charnels ou mystiques. Le Montréalais de 33 ans n’a rien d’un débutant, puisqu’il a déjà publié des poèmes et deux romans salués par la critique.
Dans Leonard Cohen. Le secret de l’obscurité, Sylvain Fort rend un hommage érudit à celui qu’on a surnommé le « parrain du lugubre ». L’ancienne plume d’Emmanuel Macron tente de cerner un artiste qui a multiplié les masques, écrivain bohème à Hydra, « homme à femmes » junkie dans les années 1970, chroniqueur sardonique des années 1980, moine bouddhiste puis vieux sage coiffé d’un fedora enfin devenu consensuel (le roi Charles se dit fan). Spécialiste d’opéra et traducteur de Schiller, le normalien Sylvain Fort montre, au-delà de ces métamorphoses, la cohérence d’une œuvre marquée par la noirceur, la cruauté et un profond scepticisme. Même le tube œcuménique Hallelujah, dont on ne compte plus les reprises, est une liturgie « froide et brisée ». Dans Chelsea Hotel #2, Leonard Cohen, un rien goujat, se souvient d’ »une pipe sur le lit défait » avec Janis Joplin, autre icône de 1967. On referme l’essai inspiré de Sylvain Fort en se disant que le prix Nobel de littérature aurait sans doute mieux convenu à l’auteur-compositeur de Suzanne qu’à Bob Dylan.
1967, par Frédéric Granier. Perrin, 368 p., 23 €.
Leonard Cohen, par Sylvain Fort. Actes Sud, 240 p., 20 €.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-10-18 08:00:00
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