A Bangui, même les plus hauts responsables politiques doivent se soumettre à de stricts contrôles de sécurité pour rencontrer Pavel Prigojine. Lorsqu’il séjourne dans la capitale centrafricaine, le jeune Russe de 28 ans prend ses quartiers au Ledger Plaza, et installe à l’entrée ses hommes masqués et armés de kalashnikovs. C’est depuis cet établissement, devenu le quartier général local de Wagner, qu’il supervise une partie de l’empire hérité de son père, Evguéni Prigojine, fondateur de la plus grande milice de sécurité privée et mercenaire du monde. « Pavel Prigojine était encore en train d’apprendre les rouages de l’entreprise familiale de mercenariat lorsque le jet privé de son père a explosé à 8 500 mètres d’altitude, au-dessus de la Russie » en août 2023, raconte le Wall Street Journal dans une enquête sur le fils Prigojine.
Difficile d’imaginer une telle trajectoire pour ce jeune qui, quelques années plus tôt, étalait son train de vie luxueux sur les réseaux sociaux, jets privés et photos dénudées sur le superyacht familial. Selon les informations du WSJ, son père avait pourtant soigneusement préparé sa succession. Au-delà du large portefeuille immobilier reçu par Pavel à 20 ans, Evguéni Prigojine avait tenté de forger publiquement sa réputation militaire, en faisant circuler des images de son fils engagé dans la guerre en Syrie, où Wagner est intervenu aux côtés de l’armée de Bachar al-Assad, notamment dans les offensives contre l’organisation Etat islamique. Pavel aurait alors été décoré de la Croix noire de Wagner, une distinction récompensant sa bravoure au combat. D’autres photographies l’ont ensuite affiché comme officier de renseignement et opérateur de drones en Ukraine, tandis qu’en 2022 son père se félicitait publiquement de sa participation à l’offensive russe.
La ruse du fils Prigojine pour conserver Wagner
Fondé par Evguéni Prigojine, alors proche de Vladimir Poutine, le groupe Wagner a longtemps servi les intérêts géopolitiques du Kremlin, en déployant ses mercenaires sur plusieurs théâtres de guerre, notamment en Ukraine, en Syrie et dans six pays africains. Selon les estimations de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, les activités légales et criminelles de la puissante famille russe génèrent aujourd’hui plus de 400 millions de dollars de revenus annuels.
S’il a bel et bien hérité de l’empire de son père à 25 ans, Pavel Prigojine a dû ruser pour conserver cet héritage. Deux mois avant sa mort, Evguéni Prigojine s’était ouvertement rebellé contre le commandement militaire russe, allant jusqu’à lancer ses mercenaires dans une marche mutine sur Moscou, finalement avortée. Menacé, Vladimir Poutine avait alors entrepris après sa mort de reprendre le contrôle des activités de Wagner, en cherchant notamment à placer ses opérations africaines sous la tutelle du ministère de la Défense, à travers l’Africa Corps.
Pour préserver le principal bastion du groupe, situé en Centrafrique, le jeune Prigojine avait alors multiplié les rencontres avec les cadres locaux de Wagner et les autorités centrafricaines, rapporte le WSJ. Il avait alors surtout bénéficié d’un allié de poids : le président Faustin-Archange Touadéra, qui a expressément demandé à Moscou de ne pas remplacer les mercenaires de Wagner par des soldats russes. Une partie de ses troupes a depuis été intégrée à certaines unités de police, du renseignement et de l’armée centrafricaines, cimentant encore un peu plus son implantation et une autonomie que le Kremlin cherchait précisément à réduire.
Quand Wagner bascule vers le crime organisé
Aujourd’hui, environ 500 mercenaires opèrent toujours sous ses ordres en Centrafrique, où les intérêts sécuritaires et commerciaux de Wagner sont étroitement imbriqués, estime le WSJ. Le groupe y contrôle notamment la plus grande mine d’or du pays, dont la production représenterait 250 millions de dollars par an, selon la Global Initiative. D’après le journal américain, Pavel a également poursuivi les activités de vente d’armes de son père à destination de groupes rebelles soudanais et libyens. En avril, il aurait réuni plusieurs cadres de Wagner et le ministre centrafricain des Mines, Rufin Benam Beltoungou, afin d’organiser des exportations d’or échappant à la surveillance internationale : celui-ci aurait été présenté dans les documents officiels comme appartenant au gouvernement centrafricain, avant d’être acheminé ces derniers mois vers la Biélorussie.
Le groupe contrôlerait aussi désormais une grande partie du marché du tramadol à Bangui, un médicament opioïde dont la distribution peut aussi alimenter des réseaux de trafic illégal. Des témoignages recueillis par le quotidien américain décrivent des mercenaires armés, accompagnés de policiers locaux, s’en prenant à des distributeurs opérant en dehors du réseau de Wagner via des passages à tabac ou des exécutions sommaires. Sous la direction du fils Prigojine, Wagner semble donc être passé d’un puissant groupe paramilitaire à un réseau qui bascule dans le crime organisé.
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/afrique/pavel-prigojine-du-playboy-a-lhabile-heritier-de-lempire-wagner-en-centrafrique-7VB6KZWCFZDU5MHJOMT7E5VGFE/
Author : Enola Richet
Publish date : 2026-10-20 17:38:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.