Après l’émoi suscité par la vague de violences qui a balayé l’Hexagone le week-end dernier, l’heure est désormais au bilan économique. Sans surprise, il n’est guère réjouissant. Selon l’agence Morningstar DBRS, les pertes assurées liées aux pillages pourraient s’élever jusqu’à 1,2 milliard d’euros… à condition que le mouvement ne s’inscrive pas dans la durée. En réalité, la facture dépasse celle des réparations. Sur Polymarket, la plateforme américaine de paris prédictifs, la probabilité d’un abaissement de la note de crédit française avant le 30 octobre a explosé, atteignant 80 % ce mercredi. John Plassard, associé à la banque suisse Cité Gestion, souligne que plus que les dégâts matériels, les agences de notation surveillent de près les perturbations durables que ces manifestations risquent d’entraîner.
L’Express : Comment les événements de ce week-end peuvent-ils influencer la prochaine notation française ?
John Plassard : Il faut rappeler que les agences de notation n’évaluent pas un pays en fonction d’épisodes de violence tels que celui des derniers jours. Leur méthodologie s’appuie sur quatre critères objectifs : le premier est la stabilité politique, qui est loin d’être acquise. Vient ensuite la capacité à adopter un budget. Là aussi, nous sommes en pleines négociations et l’incertitude règne. On trouve enfin la crédibilité des réformes et l’évolution de la dette. Il faut bien admettre que la France n’est solide sur aucun de ces points.
Finalement, le principal risque économique n’est pas le coût immédiat des dégradations. C’est plutôt une perturbation durable de la consommation, du tourisme, des transports et de l’activité commerciale si ces manifestations continuent. En dehors des casseurs, les manifestants dénoncent la vie chère. Ils estiment ne pas recevoir assez, subir trop d’inflation… Or, dans le budget 2027, il faudra bien couper quelque part dans les dépenses, ce qui alimentera le mécontentement des Français. Ainsi, les agences regardent de près le contexte dans lequel les manifestations interviennent et évaluent la manière dont elles vont peser sur l’élaboration de ce budget.
Peut-on dresser un parallèle avec l’épisode des gilets jaunes il y a six ans ?
En 2018, les gilets jaunes avaient coûté environ 10 milliards d’euros à l’Etat. Or à l’époque, la France affichait un déficit public de 2,5 % du PIB, contrairement à une prévision de 5,4 % pour cette année. La dette publique, elle, se situait sous les 100 % du PIB, contre 120 % aujourd’hui, avec des anticipations de croissance bien plus faibles et un gouvernement qui doit trouver 43 milliards d’euros d’économies. Les événements tombent donc au pire des moments, avec un effet ciseau. D’un côté, le budget risque de ne pas passer. De l’autre, les économies réalisées seront moindres car l’Etat devra financer des mesures de soutien. L’impact des émeutes sur la note française est donc indirect.
La France était déjà placée sous « perspective négative » par plusieurs agences avant le week-end dernier. Une dégradation était-elle déjà dans les tuyaux ?
Tout à fait. Dans sa note fin août, Fitch maintenait la perspective stable. Ils ont laissé un peu de répit au gouvernement, le temps de voir ses propositions budgétaires. Mais rien n’a vraiment été fait depuis. Alors, mi-octobre, l’agence a alerté sur une possible dégradation de la note si la dette continuait de s’accumuler. Or, un tel scénario est très probable : la grande réforme du gouvernement était celle des retraites. Force est de constater qu’elle a dû être retirée. Le signal envoyé n’est pas celui d’un pays qui veut se réformer pour aller plus loin et générer davantage de croissance.
D’ailleurs, les dernières prévisions de croissance de la Banque mondiale et du FMI sont parlantes. Tous les pays de la zone euro ont vu leurs perspectives légèrement relevées, alors que celles de la France ont été abaissées. Ce ne sont donc pas seulement les agences qui ont la France dans leur viseur : tout le monde a conscience de cette prime de risque tricolore.
Pourquoi ne pas attendre les élections de 2027, qui peuvent pourtant changer la donne, pour dégrader ou non la note ?
D’un point de vue totalement apolitique, dans le cas d’une victoire de l’extrême droite comme de l’extrême gauche, la probabilité d’avoir une majorité parlementaire est quasi nulle. Si un front républicain se forme avec Edouard Philippe, on peut s’attendre à une petite majorité. Mais elle sera très fragile. Les agences de notation sont lucides : quel que soit le cas de figure, les reformes seront particulièrement difficiles à mener.
Si Moody’s décide de dégrader la note française le 23 octobre, quelle sera la conséquence sur l’écart de taux – le spread – avec l’Allemagne ?
Cette dégradation est en partie déjà intégrée dans les prix. Les dernières baisses de la note française n’ont d’ailleurs pas eu d’impact significatif sur le spread pour cette raison. Et Moody’s ayant une note légèrement supérieure à celle de ses homologues, elle se mettrait simplement à leur niveau. En outre, il n’a pas fallu attendre les manifestations pour que le rendement sur la dette française augmente. On observe déjà une sanction sur le risque français qui s’est installée dans les cours de Bourse : le CAC40 a perdu 4 % depuis le début de l’année, alors que son homologue allemand, le DAX, a gagné 2,5 %.
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Author : Tatiana Serova
Publish date : 2026-10-21 15:00:00
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