Cet article a été publié pour la première fois dans L’Express du 2 novembre 1956.
Enveloppe dans la brume qui monte du Danube et dans la fumée d’incendies mal éteints, Budapest n’entendait plus, mercredi matin, que le bruit sec et discontinu de fusillades isolées. L’artillerie s’était tue ; on n’entendait plus le bruit sinistre des chenilles des chars T-34 et T-54.
Sur le boulevard Rakosi, où les insurgés victorieux liquident les dernières poches de résistance, tenues par l’A.V.H. (les redoutables forces de sécurité, S.S. du régime renversé), un drapeau rouge-blanc-vert recouvre un corps. C’est le cadavre d’une fille de quatorze ans. Mardi après-midi, armée d’un « cocktail Molotov » (simple bouteille d’essence), elle avait attaqué un convoi d’artillerie motorisée soviétique. Le premier véhicule du convoi a explosé. Transformée en torche humaine, la jeune fille est morte. Sur le drapeau, un petit carton : « Ton sacrifice n’aura pas été vain. »
Il est possible maintenant de reconstituer la genèse du mouvement et son développement, jour après jour.
Mardi : l’armée avec nous
Des milliers d’étudiants, y compris les élèves de l’Institut Marx-Engels, défilent à Budapest, aux cris de « Nous voulons Nagy ! A bas Gerö ! Les Russes à la porte ! » Encouragé par la victoire de Gomulka en Pologne (l’alliée historique du nationalisme hongrois), le mouvement s’amplifie par la participation des organisations ouvrières. Gerö, secrétaire « stalinien » du P.C., met le feu aux poudres en traitant les manifestants de « provocateurs » et de « racaille ». Une délégation d’étudiants se rend devant l’immeuble de la radio pour diffuser les revendications des manifestants. La police politique la laisse passer. Mais la délégation tarde à sortir. Le bruit de son arrestation court. La foule se fait menaçante. Un détachement de chars arrive sur les lieux. Les militaires émergeant des tourelles des blindés font des signes amicaux à la foule. Il y a des cris : « L’armée avec nous ! » Accompagné de son adjoint, le colonel commandant du détachement se rend à l’entrée de l’immeuble et parlemente avec la police politique. Il veut la dissuader de faire feu sur la foule. Les deux officiers sont abattus à bout portant. Assaut des manifestants, mitraillage de la part de la police politique, l’armée fait cause commune avec la foule, c’est la guerre civile.
Mercredi : la police secrète attaque
Dans la nuit, le Comité central du parti, encore dominé par Gerö, fait appel eux troupes soviétiques. Une division, avec 80 chars, entre à Budapest pour écraser la révolte. A l’aube, le Comité central confie le pouvoir à Nagy et prétend lui imputer l’appel aux forces russes. A midi, les combats ont pratiquement cessé lorsque 2 000 étudiants et ouvriers se réunissent devant le Parlement pour réclamer le départ de Gerö. La tenue des troupes soviétiques est exemplaire : très jeunes, elles font des signes amicaux à la foule, la laissent grimper sur leurs chars, fraternisent avec elle. La consigne parait être : pas de violence inutile.
C’est juchés sur les chars russes que des dizaines d’étudiants arrivent devant le Parlement. Là, la foule est tenue en respect par l’A.V.H. hongroise à l’une des extrémités de la place, par les chars russes à l’autre extrémité. Soudain, des coups de feu éclatent. C’est l’A.V.H. qui a tiré. Ses balles sifflent autour des tourelles des chars soviétiques. Se croyant attaqués, les Russes ripostent avec leurs mitrailleuses et leurs canons. C’est le massacre. Lorsque le feu cesse, les survivants, fous de rage et de douleur, se précipitent dans les rues avoisinantes, entraînant avec eux la population jusque là passive. L’armée hongroise se joint aux insurgés, leur enseigne à manier les armes et à conduire les chars. L’arsenal, les casernes se rendent aux insurgés après un simulacre de résistance. Etudiants et ouvriers s’y retranchent ; des groupes, armés ou non, édifient des barricades. L’artillerie soviétique bombarde les immeubles occupés par les insurgés et d’où, en réponse à la canonnade, ne part parfois que le bruit grêle d’un seul fusil.
En fin d’après-midi, la radio annonce que Gerö est relevé de ses fonctions, et Janos Kadar investi à sa place. Kadar, arrêté en 1951, torturé, relâché deux ans après, est l’ennemi irréductible de Rakosi. Grand, jeune (il a 44 ans), ascétique, ancien serrurier, il est considéré comme un homme intègre, excellent administrateur, populaire pour deux raisons : il ne s’est pas réfugié en U.R.S.S. durant la guerre, et sa sincérité est visible au point d’être convaincante. Mais la nomination de Kadar vient trop tard. Les insurgés, soutenus par l’armée, refusent de se rendre, réclament le départ immédiat des troupes russes, le jugement des hommes de l’A.V.H. et de Rakosi, la libération des prisonniers politiques, la refonte complète du gouvernement sous Imre Nagy.
Jeudi : grève générale
Nagy lance un appel radiodiffusé qui impute les troubles à » un petit nombre de contre-révolutionnaires ». Il invite les insurgés à se rendre, leur promet l’impunité et des négociations en vue du retrait des troupes soviétiques. En réponse, la grève générale est décrétée. Un soviet d’ouvriers prend le contrôle de la ville de Miskolc, dans le Nord-Est. A Debrecen, Szeged, Pecs, Györ, Magyarovar, des paysans, armés de fourches et de faux, marchent sur les hôtels de ville. L’A.V.H. ouvre le feu, faisant par endroits des dizaines de morts. Submergés par l’assaut populaire, ses membres sont piétinés à mort, tués à coups de fourches ou pendus aux candélabres.
Vendredi : lmre Nagy supplie…
Impuissant, ne contrôlant plus ni l’armée, ni la police, ni les radios de province, ni les voies de communication, le gouvernement lance un appel suppliant : « Soldats, restez loyaux envers votre gouvernement ! Aidez-nous, nous vous en supplions. Membres du parti, dites aux insurgés : ‘Vos revendications sont acceptées. Gerö est parti. Nagy est revenu. Il créera un ordre nouveau. Pourquoi continuer le combat ?' » Le gouvernement offre le relèvement général de tous les salaires (10 à 15 %, suivant les catégories), la suppression des normes de travail, la révision des accords commerciaux avec l’U.R.S.S., l’augmentation des pensions et allocations familiales. Il ne suffit. Les syndicats exigent leur indépendance de l’Etat « comme avant 1948 » , l’exploitation et le contrôle par la Hongrie des gisements de bauxite, d’uranium et de pétrole.
Samedi : la bataille redouble
La bataille fait rage à Budapest. Les étudiants qui tiennent la caserne Marie-Thérèse rejettent quatre ultimatums soviétiques et, bombardés par les chars, sont enterrés sous les décombres de l’édifice. A Buda, sur la colline, les centaines d’ouvriers et d’étudiants qui occupent les deux places principales, derrière des barricades de fortune, ne possèdent même pas de fusils. Aux officiers soviétiques, puis hongrois, qui les invitent à se rendre, ils répondent : « Nous resterons ici, morts ou vifs, jusqu’à ce que les Russes quittent notre patrie. » Toute la Hongrie occidentale est aux mains des insurgés. Des renforts soviétiques passent la frontière, venant de Roumanie. M. Nagy renonce à son gouvernement national-communiste et y inclut M. Bela Kovacs, leader du parti des petits paysans, Zoltan Tildy, leader du parti paysan et ancien président du Conseil, Georges Lukacs, philosophe marxiste, leader de la révolte des écrivains, sans parti.
Dimanche : le gouvernement aux abois
Appel désespéré de la radio hongroise : « Nous vous en supplions, arrêtez la tuerie. Vous avez gagné. Vos revendications sont acceptées. » Des pourparlers d’armistice s’engagent à la caserne Killian. Partout où les soviets ouvriers contrôlent l’insurrection, grâce à des cadres politiques dont la révolte paysanne est dépourvue, la tendance au ralliement s’affirme. Ce sont les soviets d’ouvriers qui empêchent la révolution de dégénérer en contre-révolution. A Györ, où siège le Q. G. insurrectionnel, Attila Szigety, communiste, chef du mouvement, se rallie à Nagy. Les éléments réactionnaires (paysans et clergé) hurlent : « A mort Szigety ! A bas le communisme ! ). Mais ils n’ont pas de chefs. Ils s’inclinent en maugréant devant la décision de Szigety. Une trêve de fait s’instaure. Les forces soviétiques restent dans leurs retranchements fortifiés et leur commandant publie ce communiqué : « Nous n’interviendrons pas dans les affaires intérieures hongroises. Nousconsidérons votre combat contre l’oppression comme parfaitement légitime. » Les insurgés de Györ ravitaillent leurs assiégeants soviétiques.
Lundi : l’évacuation est décidée
« Szabad Nep », organe central du P. C. hongrois, polémique contre la Pravda : « D’après la Pravda, écrit l’organe hongrois, l’insurrection a été fomentée par les impérialistes anglo-américains. C’est là une insulte pour tout le peuple de Budapest. Nos jeunes gens, dignes des martyrs de 1848, se sont battus pour la liberté, la démocratie, l’indépendance et l’amitié avec l’U.R.S.S sur ces bases. » L’évacuation inconditionnelle de Budapest est décidée, mais les troupes soviétiques poursuivent le « nettoyage » de la ville. Les insurgés se méfient des promesses soviétiques et tiennent bon.
Mardi : les Russes s’inclinent
A la fois soutenu et poussé par le ralliement des insurgés à son programme, M. Nagy négocie avec M. Mikoyan, premier vice-président de l’U.R.S.S, l’évacuation complète et inconditionnelle de la Hongrie. M. Nagy est soutenu par le général Naszkowski, vice-ministre polonais de la Défense, que M. Gomulka a dépêché à Budapest. Impressionné par la puissance de l’insurrection, M. Mikoyan s’incline. Des élections libres sont décidées.
Mercredi : victoire !
Retour progressif au calme. Le gouvernement soviétique publie un communiqué promettant aux démocraties populaires de négocier les accords économiques et militaires sur une base d’égalité et de non-immixtion dans leurs affaires.
La Hongrie est libre.
Depuis 1917
C’était donc possible. La révolution, inconcevable depuis dix ans, le peuple hongrois l’a menée à bien. A la barbe de deux cents millions de Soviétiques, bravant le courroux du Kremlin et quatre divisions blindées, les huit millions de Hongrois ont réalisé la première authentique révolution européenne depuis 1917. L’U.R.S.S. s’est inclinée devant eux : elle a accepté l’évacuation sans conditions de Budapest et du pays ; elle accepte de négocier avec toutes les démocraties populaires le retrait des troupes russes et même des techniciens — de ceux, par exemple, qui exploitent les mines d’uranium hongroises avec une telle hâte que leurs forages maladroits ont provoqué des infiltrations d’eau dans les puits de pétrole voisins. Elle accepte la constitution par Imre Nagy d’un gouvernement de transition, comprenant les partis paysan, petit-paysan et social-démocrate ; elle accepte l’organisation d’élections libres. Les dernières, en 1945, avaient donné la majorité absolue aux partis paysans. Amnistie générale pour les insurgés ; dissolution de la police politique ; organisation d’une nouvelle police, encadrée par les milices ouvrières et estudiantines ; redistribution de la terre aux paysans ; gestion ouvrière des entreprises : le peuple hongrois a obtenu tout cela en huit jours de lutte. An sein de lu fausse révolution, préfabriquée à Moscou, imposée il y a huit ans sous la protection des baïonnettes soviétiques, la vraie révolution a éclaté. Elle a balayé la bureaucratie et la terreur installées – par Rakosi et Farkas ; un peuple entier s’est soulevé contre la dégénérescence stalinienne du socialisme et l’occupation soviétique, pour la démocratie populaire, la gestion ouvrière et l’indépendance nationale.
Nagy cède trop tard
Dès dimanche dernier, le P.C. hongrois abandonnait la fiction du soulèvement contre-révolutionnaire, défendue jusque là. Comment pouvait-il parler de contre-révolution quand un peuple entier, syndicats ouvriers en tête, se lançait à l’assaut du pouvoir Et comment appeler révolutionnaire un pouvoir qui avait contre lui jusqu’à l’avant-garde ouvrière ?
« Il est faux, déclarait dimanche M. Imre Nagy, que ce qui se produit en Hongrie soit une contre-révolution, C’est un mouvement démocratique qui a soulevé toute notre nation pour la conquête de l’indépendance, seule base de la démocratie socialiste. Je dois reconnaître que les graves crimes commis par le précédent régime ont causé l’explosion. » A aucun moment de la semaine dernière les insurgés n’auraient osé rêver une victoire complète. Ils croyaient, et avec eux le monde entier, que leur soulèvement serait fatalement écrasé par les troupes soviétiques. Seul le gouvernement de Budapest connaissait l’ampleur réelle du mouvement, et l’ampleur des massacres nécessaires pour en venir à bout. Lorsque M. Nagy s’inclina définitivement devant les rebelles, la guerre civile, la guerre contre l’occupant, avait duré une semaine entière. Tout au long de ces huit jours, le gouvernement hongrois s’était laissé arracher, une à une, les mesures exigées par le peuple. Si l’U.R.S.S. avait autorisé M. Nagy à céder plus rapidement, le mouvement n’aurait pas pris cette ampleur, et le prix à payer pour la pacification aurait été moindre. Parce qu’il n’a pu accorder les concessions qu’au compte-gouttes, M. Nagy a été acculé à la capitulation finale par une insurrection devenue révolution et dont, huit jours plus tôt, il aurait pu prendre la tête et limiter les frais. Les hésitations soviétiques ont réduit le prestige de M. Nagy et l’obligent aujourd’hui à composer avec les conservateurs.
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Author : Par les envoyés spéciaux de L’Express à Vienne et Budapest (en 1956)
Publish date : 2026-10-22 06:00:00
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