L’Express

Revirements sur l’état d’urgence, commission d’enquête et 20H : les coulisses de la journée qui a suivi les émeutes


Le taxi, décommandé. La veste, remballée. L’émission, annulée. Ce dimanche, aux alentours de 21 heures, ce ministre se sent un brin désœuvré. Le service après-vente, pourquoi pas, il en a l’habitude ; mais, en l’absence de vente, lui ne compte plus proposer ses services. Ce soir-là, en bon lieutenant, il devait se rendre en plateau pour assurer le « SAV » de l’allocution présidentielle. Seulement, les huit minutes durant lesquelles Emmanuel Macron s’est adressé à la nation un peu plus tôt lui ont passé le goût de la représentation et le sens du sacrifice. Il est trop tard pour jouer la piñata face caméra. « Qu’est-ce que je vais aller raconter, moi ?, se lamente-t-il. Je n’ai pas compris ce qu’il a fait. Et quand je ne comprends pas, derrière je ne peux pas trouver les mots, je suis désolé. » Impossible, en prime, de se calquer sur le ministre de l’Intérieur : Laurent Nuñez, lui aussi, ne s’est pas rendu au 20 heures de TF1, où il était attendu…

Il n’est pas le seul, en Macronie élargie, à avoir été stupéfait par le manque de densité de la parole élyséenne au lendemain des violences urbaines du 17 octobre. D’autant qu’au fil de la journée, on lui avait laissé entendre que le chef de l’Etat en avait sous le pied et que l’intervention serait ponctuée d’annonces fortes. Couvre-feu généralisé ? Peut-être même la proclamation de l’état d’urgence… « Pourquoi a-t-il changé d’avis… Peut-être s’est-il souvenu qu’il avait pris une décision de me*** à la va-vite il y a deux ans et que ça l’a vacciné », conclut avec un cynisme rieur le même membre du gouvernement qui, pour une fois, ira se coucher tôt. Comme le pays, en ce « jour d’après », il tient une bonne gueule de bois.

Un palais, un hôtel, deux offensives

Le même jour, au petit matin. Au palais de l’Elysée comme à l’Hôtel de Lassay, le premier et le quatrième personnage de l’Etat tentent de prendre, ou reprendre la main alors que les scènes de pillages se poursuivent. Chacun dans leur domaine, chacun avec leurs armes. Le président de la République réfléchit déjà à son « adresse solennelle » aux Français du soir et consulte son monde par messagerie cryptée. Il sait son ministre de l’Intérieur en grande difficulté, y compris dans son propre camp, où l’on réclame son limogeage. Par texto, un cadre macroniste de la première heure le lui intime : il faut que Laurent Nuñez parte. Hors de question. A ses interlocuteurs, Emmanuel Macron charge en premier lieu les défaillances des renseignements territoriaux qui ont mal anticipé l’ampleur des mobilisations partout sur le territoire. Raisons évoquées par des remontées préfectorales : la sous-estimation des annonces sur les réseaux sociaux et de la présence des lycéens avec le début des vacances scolaires. La venue improvisée de pilleurs, voyant en cours de journée sur TikTok et Snapchat les nombreuses mises à sac de commerces, n’a pas non plus joué en la faveur des « RT ».

Au même moment, à l’Assemblée nationale, sa présidente Yaël Braun-Pivet prépare son offensive : la proposition d’une commission d’enquête parlementaire portant sur les débordements de la veille, le mode opératoire des groupuscules violents et la stratégie du maintien de l’ordre. Autant couper l’herbe sous le pied des oppositions avant de subir leur pression… Et tant pis si, selon quelques sources bien informées, le président de la République n’est pas particulièrement enjoué par l’idée, de peur que l’instance ne se transforme en tribunal des forces de l’ordre au moment où elles sont surmobilisées. Bénie soit la séparation des pouvoirs.

L’état d’urgence, on y a tous pensé et c’était nécessairement sur la table

Avant de dégainer un communiqué de presse aux alentours de midi, elle appelle tour à tour, brièvement, les présidents des groupes du bloc central, Gabriel Attal pour EPR, Laurent Marcangeli pour Horizons & Indépendants et Marc Fesneau pour Les Démocrates afin de leur soumettre l’idée. Un haut gradé de l’Assemblée glisse que la locataire du perchoir a aussi tenu à en informer le Premier ministre Sébastien Lecornu… quelques minutes avant la publication de l’annonce. Une chance que n’auront pas les autres présidents de groupes parlementaires, comme le confirme le patron des députés socialistes Boris Vallaud ; ou bien encore Vincent Caure, président de la commission des Lois pourtant camarade de parti, qui accueillera deux jours plus tard la commission d’enquête.

Hésitations au sommet

13 heures n’a pas encore sonné que le président de la République bouscule les siens et la première partie de soirée des Français : l’Elysée fait savoir qu’Emmanuel Macron s’adressera aux eux à 20 heures et, avant cela, qu’il organisera autour de lui une réunion de crise avec les ministres concernés – décalant, au passage, la cellule interministérielle de crise dirigée par son Premier ministre, prévue à 19 heures. Un parlementaire qui accompagne le chef de l’Etat depuis maintenant dix ans glisse : « Le connaissant bien, je comprends instinctivement qu’il a envie de dire plusieurs choses : de faire une partie très républicaine, en surplomb, et d’enchaîner avec un second chapitre fait d’annonces. »

Dans les cabinets ministériels, dont certains sont en contact perpétuel avec l’Elysée et Matignon pour accorder les violons, il y a cinquante nuances de tuyaux et autant de façons de dire que le chef de l’Etat veut taper fort. « L’état d’urgence, on y a tous pensé et c’était nécessairement sur la table », chuchote-t-on ici ; « Tout au long de la journée, jusqu’à la réunion, on nous fait comprendre au Château comme chez Lecornu qu’il fera des grosses annonces, type couvre-feux généralisés ou état d’urgence proclamée », affirme le conseiller d’un membre du gouvernement chargé d’aller en matinale le lendemain pour défendre la parole du président. Un autre ministre, dit « politique », ne s’embarrasse d’aucun conditionnel : « A 11 heures du matin, la décision était prise concernant l’état d’urgence… et puis il a changé d’avis. »

De toute évidence, les réunions du chef de l’Etat à l’Elysée ainsi que celle de 17 h 30 en compagnie de ses ministres ont fait bouger les lignes et les décisions du soir. Deux sources ministérielles rapportent que le ministre de l’Intérieur aurait mis en garde le couple exécutif sur le manque de moyens, notamment en termes d’effectifs à l’instant T, après plusieurs semaines de mobilisation lycéenne, qui rendrait difficile le maintien de l’ordre si la situation venait à dégénérer. Sébastien Lecornu, déjà, tenait la ligne des couvre-feux ciblés, plus aisés à gérer sur le plan opérationnel.

Le Premier ministre français Sébastien Lecornu écoute le ministre de l’Intérieur français Laurent Nunez lors d’une réunion interministérielle de crise présidée par le président français Emmanuel Macron à l’Elysée, à Paris, le 18 octobre 2026.

Dans l’entourage du président, on explique sa volonté de ne pas recourir à l’état d’urgence par une priorisation du long terme, quitte à prendre « des sauts de critiques à court terme » : « Dans un tel moment d’emballement, notamment dû aux algorithmes des réseaux sociaux, il y a deux solutions, explique un interlocuteur régulier au Palais. Soit on étanche la soif de sang, on file des bouts de viande et on se fait découper plus tard ; soit on tient la ligne qui permet d’apaiser la situation et de ne pas avoir à rougir de ses choix quand on se retournera dans cinq ou dix ans. L’état d’urgence n’avait ni impact, ni sens. » Un pari pour l’heure réussi puisque les couvre-feux ciblés ont globalement permis le retour au calme dans les zones concernées alors qu’Emmanuel Macron s’envolait pour le Moyen-Orient. Une autre source d’incompréhension pour une partie de ses lieutenants. Décidément, ce « jour d’après » a été celui des offensives, des revirements et des doutes. Qui sait, désormais, ce qu’il en sera du « samedi d’après », durant lequel l’improvisation ne sera plus acceptée.



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Author : Erwan Bruckert, Paul Chaulet

Publish date : 2026-10-23 16:37:00

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