L’espace, traditionnellement présenté comme un terrain de coopération scientifique, reflète de plus en plus les tensions géopolitiques croissantes sur Terre. Il y a quelques jours, un mystérieux satellite militaire russe, baptisé Cosmos-2612, s’est approché dangereusement d’un satellite radar commercial américain fournissant des images à l’armée ukrainienne : Iceye-X36. Les Etats-Unis ont dénoncé un « comportement menaçant » de l’engin russe, qui aurait effectué des manœuvres intentionnellement « dangereuses ». Selon une déclaration publiée sur le compte X officiel du sous-secrétaire d’Etat au contrôle des armements et à la sécurité intérieure, ce comportement est compatible avec des « opérations d’armes orbitales » et « viole les seuils de sécurité établis de longue date en orbite terrestre basse ».
Ces manœuvres constituent une escalade du jeu du chat et de la souris que se livrent la Russie, les Etats-Unis et la Chine dans l’espace, impliquant principalement des engins spatiaux militaires. Cet épisode montre toutefois que les satellites commerciaux peuvent également être des cibles. Pékin avait déjà mené des exercices de proximité orbitale entre ses propres satellites, et il y a quelques semaines à peine, Washington a publiquement reconnu disposer d’armes de « contrôle spatial » opérationnelles déployées en orbite. Bien que le Traité sur l’espace extra-atmosphérique interdise les armes de destruction massive dans l’espace, il n’interdit pas explicitement les armes conventionnelles, laissant ainsi une large marge d’ambiguïté juridique. L’engin russe s’est éloigné depuis, mais les analystes s’interrogent : que faisait-il à une telle distance, quelques centaines de mètres à peine ? La Russie prévoyait-elle d’attaquer le satellite américain avant de faire marche arrière ? Ou voulait-elle simplement recueillir des images ou d’autres données concernant Iceye ? Spécialiste des questions de sécurité spatiale au Center for Strategic and International Studies (CSIS), à Washington, Clayton Swope analyse les intentions possibles du Kremlin, les vulnérabilités des satellites commerciaux et les limites du droit international face à une compétition stratégique qui s’étend désormais au-delà de l’atmosphère terrestre.
L’Express : Qu’est-ce qui rend cet incident particulièrement préoccupant, et que sait-on précisément des manœuvres du satellite russe à proximité de son homologue américain ?
Clayton Swope : Ce n’est pas la première fois qu’un satellite russe effectue des manœuvres menaçantes à proximité d’un satellite américain ou européen. Mais plusieurs facteurs, qu’il convient d’évaluer conjointement, rendent cet épisode particulier. Premièrement, le satellite visé est un satellite commercial exploité par Iceye, une entreprise qui soutient l’Ukraine. Deuxièmement, le satellite russe avait déjà effectué des manœuvres menaçantes à proximité de ce même satellite d’Iceye et revenait désormais se positionner sur cette orbite préoccupante. Enfin, la Russie a considérablement intensifié ses activités de guerre hybride, au sens large, contre les intérêts américains et européens.
Que cherche à faire Moscou avec Cosmos-2612 : recueillir du renseignement, intimider Washington ou préparer une éventuelle attaque ?
Il n’existe aucune raison anodine pouvant expliquer ces manœuvres du satellite russe. Moscou a pu procéder à un test ou à une répétition générale d’une opération visant à perturber le satellite d’Iceye ou à l’endommager. Il est également possible que la Russie ait simplement suspendu une opération destinée à lui porter atteinte. Dans tous les cas, l’objectif pourrait être de montrer aux Occidentaux qu’elle est capable de mener ce type d’action contre des satellites sans craindre de représailles.
Jusqu’où un satellite peut-il menacer un autre satellite en s’en approchant, et de quelles capacités techniques dispose-t-il pour le neutraliser ?
De telles manœuvres à proximité d’un autre satellite ouvrent de nombreuses possibilités. Elles peuvent notamment permettre de recourir à des armes non cinétiques, comme des brouilleurs de signaux ou des lasers éblouissants, mais aussi à des armes cinétiques, telles que des projectiles ou des dispositifs de capture capables de s’arrimer à un autre satellite.
Cet incident témoigne-t-il d’une nouvelle forme de guerre spatiale, fondée sur la surveillance et la perturbation des satellites plutôt que sur leur destruction ?
La Russie n’a pas franchi le Rubicon : celui-ci correspondrait au moment où un pays utiliserait un satellite comme une arme contre le satellite d’un autre pays dans l’espace. Mais nous avons peut-être frôlé ce seuil.
La question est de savoir dans quelle mesure une telle attaque risquerait de provoquer une escalade. Les Russes peuvent estimer qu’ils seraient en mesure de mener une telle opération sans entraîner d’escalade. Les Etats-Unis et l’Europe devraient donc réfléchir à la manière de dissuader de telles actions, mais aussi à la réponse qu’ils apporteraient si une attaque de ce type venait à se produire.
Les satellites commerciaux, de plus en plus utilisés à des fins militaires, sont-ils devenus des cibles à part entière dans les conflits entre puissances ?
Les entreprises qui fournissent des données et des services contribuant aux opérations militaires ne devraient pas s’étonner de devenir des cibles potentielles en cas de conflit. Elles doivent intégrer ce risque à leurs plans d’affaires.
Comment une confrontation entre satellites pourrait-elle dégénérer en un conflit plus large entre la Russie et les pays occidentaux ?
Il n’existe pas de preuves solides permettant d’évaluer précisément les risques d’escalade liés à une attaque, en orbite, contre le satellite d’un autre pays. Les réponses à une telle attaque ne devraient pas, et ne seraient probablement pas, limitées au seul domaine spatial. Il faut donc s’attendre à ce qu’une attaque dans l’espace ait des répercussions sur Terre.
Il faut également garder à l’esprit que les événements spatiaux ne constituent qu’une dimension de la situation géopolitique générale sur Terre. Nous ne devons pas considérer l’espace comme un domaine isolé du reste du monde.
Le droit international dispose-t-il des moyens nécessaires pour prévenir une escalade dans l’espace, ou la compétition entre puissances dépasse-t-elle désormais le cadre des règles existantes ?
Il existe des principes internationaux fondamentaux régissant les activités spatiales, principalement ceux établis par le traité de l’espace de 1967. Ce traité définit des principes et précise ce qui est autorisé ou interdit dans l’espace, mais il ne prévoit ni mécanisme de contrôle ni dispositif de vérification permettant d’en garantir le respect.
Cela étant, si deux pays décident d’entrer en guerre, même un droit international spatial plus robuste ne suffira pas à les en empêcher.
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Author : Yohan Blavignat
Publish date : 2026-10-24 06:45:00
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