C’est maintenant devenu une crainte classique des discussions entre parents d’élèves : l’IA fera les devoirs à la place des élèves, qui n’apprendront alors plus rien. La crainte est légitime. Pourtant, pendant près de quatre ans depuis l’avènement de ChatGPT, le débat a surtout opposé des intuitions. Or les premiers essais randomisés sont publiés, ce qui nous permet de sortir du face-à-face stérile entre naïfs et technophobes. Leur conclusion tient dans une phrase écrite par Jean Piaget en 1964 : « Comprendre, c’est inventer. » L’enfant construit lui-même sa compréhension du monde. L’enseignant peut guider, montrer, expliquer, mais personne ne peut comprendre à sa place.
La démonstration la plus nette vient de Turquie. Des chercheurs de Wharton ont suivi près de 1 000 lycéens en mathématiques (PNAS, 2025). Le premier groupe disposait d’un ChatGPT standard quand un autre disposait d’une version configurée en tuteur, qui donnait des indices conçus par les enseignants et jamais la solution. Pendant les exercices, les deux groupes ont progressé : + 48 % pour le premier, + 127 % pour le second. Puis l’IA a été retirée pour l’examen. Les élèves du ChatGPT standard ont fait 17 % moins bien que le groupe témoin. Le groupe avec tuteur a fait aussi bien. La différence était donc dans l’utilisation de l’outil : avec un outil de base sans limite, on l’utilise comme une béquille qui nous empêche de réfléchir par nous-mêmes, tandis qu’en le configurant en mode tuteur, on parvient à en faire un outil pédagogique puissant.
Le risque de l’IA à l’école tient donc moins à ses erreurs qu’à son efficacité. Si l’IA donne la solution avant que l’élève ait eu le temps de buter, d’essayer, de se tromper, on prive l’élève de l’effort, de l’invention qui lui permet de comprendre. C’est précisément dans cet effort que se construit la compréhension.
Précepteur, un luxe
Les bienfaits du tutorat ne sont pas des apprentissages nouveaux. En 1984, le psychologue Benjamin Bloom montrait qu’un élève suivi en tête-à-tête dépassait 98 % des élèves d’une classe classique. Le précepteur, qui avait toujours été un luxe réservé aux familles aisées, reste le dispositif pédagogique le plus efficace connu. Bloom concluait qu’il était trop coûteux pour être généralisé.
Ce coût est en train de s’effondrer. A Harvard, un tuteur IA de physique programmé pour ne livrer qu’une étape à la fois a permis à 194 étudiants d’apprendre plus de deux fois plus qu’en cours de pédagogie active, pourtant considéré comme l’état de l’art. Au Nigeria, un programme de la Banque mondiale de six semaines après les cours, élèves en binôme et sous la supervision d’enseignants, a produit l’équivalent de près de deux années d’apprentissage, mieux que 80 % des interventions éducatives évaluées dans les pays en développement.
Ce qui est intéressant, c’est que le cadre est commun : l’enseignant encadre, l’IA permet de guider et personnaliser l’apprentissage. Et surtout l’élève cherche.
Moins d’écrans, pas plus
Il reste toujours cette image qui inquiète : un enfant seul devant une tablette. La réponse la plus prometteuse est sans doute une IA que l’élève ne voit pas. La boucle de feedback courte sur les erreurs est la méthode d’apprentissage la plus efficace. Une synthèse signée John Hattie et Helen Timperley, qui agrège 196 études, lui attribue un effet de 0,79, deux fois l’effet moyen des interventions éducatives. Encore faut-il que ce retour arrive. Or les enseignants manquent de temps : la moitié déclare travailler au moins 43 heures par semaine, dont une large part consacrée à la préparation et à la correction.
Imaginons que l’élève continue de travailler sur papier. Il écrit, il rature. Le soir, l’enseignant photographie les copies et l’IA repère que l’une confond toujours « a » et « à », qu’un autre a compris le concept mais se trompe dans ses calculs, et enfin que la moitié de la classe bute sur la même question. Le lendemain, chacun reçoit un retour précis et un exercice à sa mesure.
L’élève ne voit jamais l’IA. En revanche, il voit un enseignant qui sait où il en est. Le plus important est de corriger l’erreur avant qu’elle se sédimente. Le temps gagné sur la correction peut être réinvesti en échanges à l’oral ou en travail de groupes. Bien utilisée, l’IA réduit le temps d’écran. Elle permet aussi aux parents de dépasser le « peut mieux faire » du bulletin trimestriel ou de savoir que leur enfant maîtrise les multiplications mais bute sur les fractions.
L’IA est déjà là
La France part de loin. En CM1, nos élèves obtiennent 484 points en mathématiques à l’enquête Timss 2023, le score le plus faible de l’Union européenne. Pour l’âge de 15 ans, l’enquête Pisa 2025 confirme la chute du niveau des élèves français. Et nous ne trouvons plus assez de professeurs qualifiés et motivés pour enseigner cette matière : en 2025, un poste sur quatre au Capes externe de mathématiques n’a pas été pourvu.
Pendant ce temps, les élèves n’ont pas attendu. 89 % des 16-25 ans ont déjà utilisé une IA générative alors que six sur dix déclarent l’utiliser pour l’aide aux devoirs. L’IA est déjà entrée à l’école, mais malheureusement par la fenêtre.
L’Etat a commencé à bouger. Depuis juin 2025, un cadre d’usage autorise l’IA en classe à partir de la quatrième et prévoit une formation obligatoire des élèves. L’outil MIA Seconde, qui propose des exercices adaptatifs en français et en mathématiques, fait l’objet d’une étude d’impact menée avec l’Ecole d’économie de Paris auprès de 20 000 élèves dans 500 lycées. C’est la bonne méthode : mesurer avant de généraliser.
Le reste de l’école, en revanche, n’a pas bougé. Si l’on continue d’évaluer sur des devoirs maison, on évaluera la capacité à interroger les IA. Il faudra aussi former les enseignants, leur donner des tuteurs conçus pour faire apprendre plutôt que pour répondre, et publier les résultats des expérimentations, bons ou mauvais.
Interdire est une rustine temporaire. L’élève à qui l’on refuse un tuteur en classe utilisera un distributeur de réponses à la maison. Et les familles qui peuvent s’offrir un précepteur continueront de le faire.
Donc non, l’IA ne va pas rendre nos enfants idiots. Mal conçue, elle peut les dispenser d’apprendre avec les conséquences redoutées. Bien conçue, elle offrira à chacun ce que Bloom jugeait hors de prix : un tuteur patient, au bon niveau, avec un retour immédiat. L’IA pourra rendre aux enseignants du temps pour ce qu’ils font mieux que n’importe quelle machine : donner envie et donner du sens, tout en rassurant.
Piaget nous l’a appris il y a soixante ans : on apprend en inventant. L’IA peut offrir à chaque enfant les meilleures conditions pour inventer. Mais c’est à l’enfant d’inventer.
*Charles Gorintin est cofondateur et directeur technique d’Alan
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/comment-eviter-que-lia-rende-les-enfants-idiots-par-charles-gorintin-cofondateur-dalan-462RONCVINCYNJAZBDU65N22TA/
Author : Par Charles Gorintin*
Publish date : 2026-10-26 06:30:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.