L’Express

« Il est le pire ministre de la Défense de l’Histoire » : Pete Hegseth, la « tête brûlée » qui met le feu au Pentagone


A Washington, tout au bout de la verte esplanade du National Mall, au pied du monumental Lincoln Memorial et non loin du majestueux fleuve Potomac, vient d’être inauguré, le week-end dernier, le National Desert Storm Memorial, en souvenir de la première guerre du Golfe (août 1990-février 1991) également connue comme l’opération « Tempête du désert ». Sous la forme de deux murets incurvés en granit, encerclant une fontaine plate évoquant une oasis du désert du Koweït, ce tout nouveau lieu de mémoire rend hommage aux 282 Américains morts dans ce qui fut le premier conflit international de l’après-guerre froide.

Avec lui, le Pentagone est sens dessus dessous

Le monument jouxte d’autres installations du même genre : le Mur de la guerre du Vietnam, long de 150 mètres, qui porte les noms des 58 000 G.I. décédés, le Mémorial de la guerre de Corée (36 000 morts américains) avec sa vingtaine d’immenses statues de soldats formant une « platoon » (en français : une section) en action et, plus loin, vers la Maison-Blanche, le néoclassique mémorial de la Seconde Guerre mondiale avec fontaines et colonnades. S’il fallait rappeler à quel point le « fait militaire » imprègne la société américaine, ces dispositifs mémoriels en sont l’illustration. Rappelons que, depuis l’indépendance en 1776, 41 millions d’Américains ont participé à des guerres – et que 13 millions d’anciens combattants sont actuellement en vie.

« Commémorer la guerre du Golfe est une idée bienvenue : cela nous rappelle à quoi ressemble une opération militaire couronnée de succès, dès lors que ses objectifs fixés sont réalistes », commente, à Washington, Micheal O’Hanlon, analyste militaire à la Brookings Institution, un important think tank de sensibilité démocrate. Cet expert a raison : avec l’actuelle guerre en Iran, le contraste est saisissant. Commencée voilà huit mois, celle-ci ne devait durer que quelques jours. Or, le conflit, quoique « mis sur pause » par Donald Trump jusqu’aux élections de mi-mandat, s’éternise. Et soulève des questions sur les choix et la gouvernance du Pentagone, par ailleurs fragilisé par la nomination de Pete Hegseth à sa tête. Depuis bientôt deux ans, cette « tête brûlée » a mis l’institution militaire sens dessus dessous, en multipliant les déclarations à l’emporte-pièce et en lançant une purge terrifiante parmi les plus haut gradés.

Il est le pire ministre de la Défense de l’Histoire

Eliot A. Cohen

Avec lui, les choses ont mal commencé dès le départ. A l’annonce de sa nomination en novembre 2024, le tout-Washington se décroche la mâchoire. Afin de diriger la plus grande administration du pays qui emploie trois millions de personnes (dont 1,3 million de soldats, 800 000 civils et autant de réservistes de la « Garde nationale »), le président Donald Trump jette son dévolue sur… un coprésentateur de « Fox & Friends week-end », show télévisé matinal où l’intéressé officiait de 2017 à 2024 ! Certes, l’inexpérimenté quadragénaire était et reste un militaire de réserve qui a atteint le grade de major (équivalent de commandant dans l’armée française). Mais il n’a, auparavant, jamais rien dirigé d’autre qu’un peloton d’infanterie de 30 à 40 hommes du temps où il était mobilisé en Afghanistan, en Irak ou à la prison de Guantanamo – sa première affectation, en 2004.

« Il est le pire et le moins qualifié des ministres de la Défense que les Etats-Unis aient jamais porté », juge sans détour, à Washington, Eliot A. Cohen, ancien ministre des Affaires étrangères adjoint sous George W. Bush et, à ce titre, bras droit de Condoleezza Rice. « Sur le plan stratégique, c’est une sorte d’imbécile. Il n’y a qu’à voir comment il gère la guerre en Iran : très mal. Heureusement, le secrétaire adjoint à la Défense Steve Feinberg est, lui, très compétent, ce qui permet de limiter la casse », ajoute cet expert républicain familier des arcanes du pouvoir, qui publie ces jours-ci The Strategist, How to Think about War and Politics (Princeton university press).

L’expert en géopolitique Eliot A. Cohen, ancien bras droit de la ministre des Affaires étrangères Condonleezza Rice sous la présidence de George W. Bush.

Sur « la Colline », the Hill, comme on dit à Washington pour désigner le Congrès, les élus des deux bords détestent Pete Hegseth. Son surnom ? No Tab Pete, soit Pete-Sans-Galon. Alors que presque tous les précédents ministres de la Défense ont été adoubés à la quasi-unanimité des sénateurs de deux bords, la nomination de l’ex-animateur télé, elle, n’a été validée que de justesse, par 51 voix contre 50. Et cela, grâce à la voix du vice-président qui départage les élus en cas d’égalité parfaite à la chambre basse.

Lui sont reprochés, pêle-mêle : son penchant, naguère, pour l’alcool ; ses violences et infidélités conjugales ; ainsi que des tatouages un peu partout sur le corps, dont une croix de Jérusalem sur le torse et l’inscription latine « Deus Vult  » (Dieu le veut, en latin) sur un biceps – deux symboles des Croisades prisés dans les milieux suprémacistes. « Nationaliste chrétien fasciné par le Moyen Age, ce type est un raciste pur et dur, dont le tempérament excessif lui fait penser que l’Amérique a eu la main trop légère en Afghanistan et en Irak », se désole Jacob Heilbrunn, rédacteur en chef du magazine de géopolitique conservateur The National Interest. En fait, Hegseth n’est que posture et bravade : c’est un showman. »

Personnage typiquement trumpien – c’est-à-dire issu du petit écran, grande gueule et foutraque –, Hegseth collectionne les gaffes. Deux mois seulement après sa prise de fonction, le ministre alors âgé de 45 ans est déjà la risée générale. Alors que l’aviation américaine s’apprête à bombarder des rebelles houthistes au Yémen, Pete Hegseth laisse involontairement fuiter des informations top secret sur les préparatifs militaires. Dans la « boucle » de la messagerie Signal, où il discute avec les plus hauts dirigeants de la Maison-Blanche, de la CIA et avec le vice-président J.D. Vance, il inclut par mégarde… le rédacteur en chef du prestigieux magazine The Atlantic. Lequel se fait un plaisir de révéler – après les bombardements, cependant – la manière dont un scoop lui est tombé tout cuit dans le bec.

Plus récemment, fin septembre, le ministre tatoué prononce un fracassant discours anti-woke devant des Marines, sur la base de Quantico. À le voir aller et venir sur scène pendant 52 minutes, on dirait une performance de stand-up. Après avoir annoncé l’ouverture d’un bureau des Affaires religieuses au sein de l’armée où chacun devra déclarer son appartenance religieuse, il met l’accent sur la nécessaire virilité de l’armée américaine, dont les soldats doivent être rasés de près et capables de faire 100 pompes en moins de cinq minutes (l’année dernière, il s’est mis en scène en train de relever ce défi en compagnie de son ami ministre de la Santé Robert F. Kennedy Jr, lui aussi obsédé par le fitness)… « Chez nous, pas de mauviettes, pas de gros lards, pas de barbus, pas de tarés, pas de trans, pas de gauchos ! », lance le ministre devant le parterre de marines à Quantico. Ce n’est pas tout. Ce masculiniste qui recourt aux détecteurs de mensonges pour identifier d’où partent les fuites issues du Pentagone annonce aussi qu’il généralisera les tests de testostérone afin qu’aucun transgenre n’échappe à la mise au pas viriliste.

Il lui manque d’avoir une vision d’ensemble

Robert Wilkie, ex-ministre de Trump

« Je suis d’accord avec lui sur la lutte contre le wokisme, car je préfère voir nos militaires à l’entraînement plutôt que dans des stages de formation à la diversité, comme c’était le cas depuis l’administration Obama », note Robert Wilkie, ministre des Anciens combattants sous Trump I. « Mais ce genre de sujets n’aurait pas dû occuper Hegseth au-delà d’une semaine. Le problème, c’est qu’il manque de vision d’ensemble. Il concentre ses discours sur l’armée de terre, mais il est dépourvu de stratégie globale, qui inclut l’aviation, la marine, les drones, la défense spatiale, la guerre électronique, etc. Si nous entrons un jour en guerre à Taïwan, ce ne sera pas en nous appuyant sur des fantassins ; une bonne partie de la guerre sera spatiale et électronique », critique ce néoconservateur reaganien qui reproche aussi à Hegseth de se désintéresser du champ de bataille ukrainien et de l’expérience que l’armée de Kiev pourrait partager avec les Etats-Unis.

Robert Wilkie, ancien secrétaire (ministre) aux Anciens combattants sous la première présidence de Donald Trump.Robert Wilkie, ancien secrétaire (ministre) aux Anciens combattants sous la première présidence de Donald Trump.

Au lieu de cela, Pete-le-showman multiplie les excentricités. Dernière en date : le 8 octobre, il annonce le rétablissement des exécutions publiques pour les condamnés à mort. Le ministre entend réhabiliter cette pratique (abandonnée voilà quatre-vingt-dix ans) dès le 3 décembre pour Nidal Hasan, un ancien psychiatre de l’US Army responsable du massacre de Fort Hood, au Kansas, en 2009 (13 morts). Le terroriste sera fusillé par un peloton de tireurs à l’endroit même où il a commis son crime et l’exécution sera diffusée en « livestream », annonce-t-il. « Je ne me fais pas des nœuds au cerveau avec ça », précise-t-il avant d’être recadré par Donald Trump qui s’est ensuite opposé au « livestreaming » de l’exécution.

L’heure des purges

En attendant, Pete Hegseth, a lancé une grande purge dans les couloirs interminables de l’immense Pentagone, l’un des plus grands bâtiments administratifs au monde, sur l’autre rive du Potomac. En pleine guerre avec l’Iran, il a annoncé, d’ici au 1er janvier, la suppression de 20 % des généraux et amiraux [les différentes branches de l’armée comptent au total une quarantaine de généraux « quatre étoiles », environ 150 « trois étoiles », 250 « deux étoiles » et 350 « une étoile »]. Comme par hasard, parmi les personnels visés, le nombre de Noirs et de femmes est disproportionné… « Certains sont forcés de partir, d’autres démissionnent ou optent pour une retraite anticipée », décrit l’expert réputé Charlie Stevenson, auteur de plusieurs ouvrages sur l’armée.

Spencer Boyer, proche conseiller du ministre de la Défense Lloyd Austin sous la présidence de Joe Biden.Spencer Boyer, proche conseiller du ministre de la Défense Lloyd Austin sous la présidence de Joe Biden.

En contradiction avec la tradition selon laquelle l’institution militaire se tient à l’écart de la politique, le ministre intervient pour bloquer certaines promotions d’un trait de plume au motif que les personnes concernées sont suspectes de n’être pas trumpistes. « L’effet de démoralisation est dévastateur, notamment parmi les colonels qui aspirent à devenir généraux, se désole l’Afro Américain Spencer Boyer, proche conseiller de Lloyd Austin, (prédécesseur de Pete Hegseth), sous Joe Biden. Des compétences, des savoir-faire, des talents se perdent. Les conséquences se ressentiront sur des années », prédit-il. Il faut un faut en effet vingt ans pour « fabriquer » un général.

Tel un pilote sur un siège éjectable

Autre dysfonctionnement : celui qui s’autoproclame « ministre de la Guerre » (Secretary of War), bien que l’appellation n’ait jamais été validée par le Congrès, s’abstient de communiquer avec les médias et les parlementaires. « Le Pentagone ne tient plus de conférence de presse régulière – la dernière remonte au 5 mai – et n’informe pas les élus du Congrès de l’évolution de la guerre en cours en Iran, comme le veut la tradition », reprend Charlie Stevenson. Critiqué par les démocrates comme par les républicains mais jamais recadré par Donald Trump, Pete Hegseth a tout l’air d’un homme en sursis. « Si les démocrates remportent les midterms, ils pourraient lancer une procédure d’impeachment à son encontre », parie Jacob Heilbrunn, du National Interest. Grisé par un sentiment de toute-puissance, Pete-Sans-Galon sait-il que, tel un pilote de l’US Air Force, il est sur un siège éjectable ?



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Author : Par Axel Gyldén (envoyé spécial à Washington)

Publish date : 2026-10-27 04:45:00

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