L’Express

Antiracisme : comment Mélenchon et LFI ont dépossédé le PS de son combat historique

Qui prône vraiment l’antiracisme ? Depuis des années, la question fracture la gauche et ses satellites. Parfois au prix de la solennité. Lundi 26 octobre, une scène « sordide », selon Olivier Faure, l’a illustré à la suite de l’attentat raciste de Trappes. « Tout le monde déteste le PS » : lors du rassemblement place Stalingrad, organisé par la société civile, dont SOS Racisme, et en présence d’Ali Rabeh, maire endeuillé de la commune des Yvelines et de la famille des victimes, Emmanuel Grégoire, maire socialiste de Paris, est hué.

L’appartenance politique des contestataires n’est pas connue, mais quelques élus insoumis relaient les vidéos sur leurs réseaux sociaux, dénonçant la « responsabilité [des socialistes] dans la banalisation de certains discours stigmatisants », référence aux « années Manuel Valls » ou « les polémiques à répétition autour de la laïcité », avant de supprimer leurs tweets. Le même jour, Jean-Luc Mélenchon fait bande à part dans la mairie insoumise de La Courneuve. Candidat à la présidentielle, il promet une « Nouvelle France » où les racistes seront privés de leur « fonction d’autorité », dénonce les discours politiques et médiatiques qui banalisent le racisme, fustige les violences policières. Et signifie la préemption d’un combat. Vendredi 30 octobre, la gauche entière et ses deux aspirants à l’Élysée se réuniront pour la première fois à Trappes, à l’appel du maire.

« Souvenons-nous du Parti socialiste et de SOS Racisme… »

De la « créolisation » comme « chaînon manquant » entre l’universalisme républicain et « la diversité du réel » à la promotion de la « Nouvelle France » en tant que peuple brassé, urbanisé, précarisé et féminisé, l’antiracisme est devenu la matrice de La France insoumise. « Cette question va être assez centrale dans la campagne présidentielle, et tant mieux », confiait la députée Aurélie Trouvé il y a six mois, au micro de L’Humanité. Choisir son adversaire est le b.a.-ba, il n’y a pas que l’extrême droite.

4 avril 2026, le rassemblement contre le racisme organisé à Saint-Denis par l’édile discriminé Bally Bagayoko fleure bon la concorde. Sauf que la guerre est déclarée. Le maire de La Courneuve, l’insoumis nouvelle génération Aly Diouara, observe les drapeaux du PS flotter pour mieux les cibler : « Souvenons-nous du Parti socialiste et de SOS Racisme. […] C’est leur inconséquence politique qui a fait que nous en sommes là aujourd’hui. […] La déchéance de nationalité, le permis de tuer en raison des refus d’obtempérer, c’est le Parti socialiste. »

A la gauche de la gauche, la liste des griefs contre le parti des François, Mitterrand et Hollande, est longue comme le bras. « C’est une vieille histoire… », dit l’ancienne insoumise Clémentine Autain. Dans son inventaire, l’électron libre de la gauche radicale a noté quelques citations et mesures. « Il y a eu ‘On ne peut pas accueillir toute la misère du monde’ de Michel Rocard, puis ‘Le RN pose des bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses’ de Laurent Fabius, et enfin la déchéance de nationalité signée François Hollande », énumère-t-elle. L’on pourrait ajouter la loi Cazeneuve sur l’usage des armes par les policiers, un « permis de tuer », disent les insoumis, « très souvent des Noirs et des Arabes », précise Aly Diouara. Ou encore les années Valls et les lois sécuritaires post-attentats djihadistes.

La galaxie insoumise, dont la chaîne Twitch « ZawaProd », s’est d’ailleurs fait le relais bienveillant de l’ouvrage d’Aurélien Bellanger, Les Derniers Jours du Parti socialiste (2024). Dans cette satire au vitriol, l’auteur décrit comment le PS, sous l’emprise du Printemps Républicain et de Manuel Valls, a sombré dans la stigmatisation des musulmans prétextant la défense de la laïcité. Les roses en ont conscience, au point de faire acte de contrition. « Avons-nous vraiment, au fil des années, construit un logiciel antiraciste à la hauteur de ce que nous prétendons défendre ? La réponse honnête est non – ou du moins, pas suffisamment », écrivent les cadres du parti dans une tribune publiée dans le Nouvel Obs, en avril 2026.

Affaibli depuis près de dix ans, le parti historiquement relié à SOS Racisme a perdu le monopole du combat. Le déclin de l’association partenaire l’a précédé. « Le Parti socialiste a été le premier parti à gauche important en termes électoraux, à porter la question de l’antiracisme dans les années 1980. Dès le départ, ils choisissent un antiracisme plus universaliste et individualiste au détriment d’un autre, qui portait une critique systémique du phénomène », décrypte Pierre-Nicolas Baudot, spécialiste de la politisation de la question immigrée au PS. Lié à la bande à SOS au sein de la Gauche socialiste (GS), « Jean-Luc Mélenchon ne s’en mêlait pas vraiment, la question antiraciste n’était pas vraiment son domaine de prédilection », se souvient Raquel Garrido, son ancienne camarade et ex-vice-présidente de SOS. Dans les années 2000, l’asso périclite et sa vision est contestée par les approches décoloniales et intersectionnelles de nouveaux mouvements. « Le PS a finalement été accusé par d’autres associations d’instrumentaliser cette question à des fins électorales, sans faire émerger de figures de l’immigration », conclut le chercheur.

Mélenchon, la conversion stratégique

Jean-Luc Mélenchon, lui, se met à la page à la fin des années 2010, lorsqu’il se convainc de conquérir jeunesse et banlieues populaires. Au gré de ses inflexions, de la marche contre l’islamophobie de 2019 à celles contre les violences policières l’année suivante, le tribun attire à lui « une majorité de jeunes militants partisans d’une ligne antiraciste postcoloniale, voire décoloniale, socialisée dans le rejet de l’antiracisme universaliste institutionnel incarné par le PS », analyse Damien Saverot, docteur en sciences politiques et enseignant à Sciences Po. « Islamophobie », « racisé », « violences policières » : le patriarche se laisse séduire et impose malgré leurs réticences aux socialistes, fort de son hégémonie, une nouvelle grammaire issue des marges.

L’antiracisme est un point de jonction stratégique aussi. Aux dernières municipales à Paris, Sophia Chikirou s’est alliée à l’association d’Assa Traoré. A Toulouse, François Piquemal a topé avec « l’assemblée des quartiers », collectif autonome et antiraciste composé des militants d’associations issues des quartiers populaires et de l’immigration. A Bagnolet aussi, sauf que le groupe municipal insoumis a récemment implosé, sur fonds d’accusations de racisme et « d’islamophobie ».

Au fil des années, LFI a accouché d’une génération vigilante. « Ce n’est pas parce que les lobbys sionistes contrôlent les médias et certains réseaux qu’il faut croire que les Français soutiennent Israël », republie il y a quelques mois sur X Jean-François Coulomme, député mélenchoniste de Savoie. « On lui a demandé de retirer quelques tweets et retweets problématiques, confiait alors un insoumis. On a élu des gens normaux qui n’ont pas tout à fait fini leur politisation. » C’est dire si les angles morts existent.

A l’avant-garde de la lutte, les insoumis s’arrachent aussi les cheveux. Hier, l’antiracisme justifiait l’exclusion des vieux camarades de « JLM » – Alexis Corbière, Raquel Garrido et consorts au profit de leurs camarades « racisés » – au motif que le combat a « besoin de voix et de visages incarnés, et non pas de porte-parole éloignés de ses réalités » (Rima Hassan, législatives de 2024). Il peut aujourd’hui justifier les rivalités. Il y a quelques mois, l’eurodéputée franco-palestinienne s’en prend à son camarade Aymeric Caron : elle accuse le député parisien de faire du combat pour la Palestine un « beurre électoral ». « Je considère que Caron est très problématique quand il considère que les personnes concernées n’ont pas à porter la centralité du sujet », écrit-elle aux équipes du parlementaire. Il arrive parfois que la révolution citoyenne dévore ses enfants. Et que l’on se cogne au réel, une fois sorti de la bulle. Selon une enquête Ipsos-BVA publiée en mai 2026, 45 % des sondés redoutent un effet négatif sur la défense des minorités ethniques et sexuelles en cas de victoire insoumise – presque à jeu égal avec le Rassemblement national. Contre 31 % en cas de retour aux manettes des socialistes.



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Author : Mattias Corrasco

Publish date : 2026-10-30 06:00:00

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