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Affaire Maggi, l’histoire de la première fake news : « Comme en 1914, nous sommes dans une époque de gourous »

Obsessionnel, affabulateur, fier de collectionner les déboires judiciaires… Léon Daudet était trumpiste avant Donald Trump. À se demander si les deux hommes, que huit décennies séparent, n’ont pas eu le même mentor, l’avocat d’affaires américain Roy Cohn, qui enseigna au futur président trois préceptes : attaquer sans relâche, ne jamais reconnaître ses torts, toujours revendiquer la victoire. Car chez le fils du célèbre écrivain Alphonse Daudet, le brillant homme de lettres cohabite avec un polémiste sans scrupule, qui fait de L’Action française, le quotidien qu’il a cofondé avec Charles Maurras, une fabrique de fausses informations. L’une d’elles, prétendant que l’entreprise Maggi serait en réalité une officine d’espionnage allemand, prend une ampleur inédite.

Dans son dernier livre-enquête, K comme Komplot (Stock, 2026), la grand reporter Caroline Michel-Aguirre exhume cette grande affaire qui a marqué le début du XXe siècle et tente de comprendre les mécanismes qui ont permis au mensonge de prospérer. Spoiler : Un siècle plus tard, ils n’ont rien perdu de leur efficacité. Entretien.

Pour beaucoup d’entre nous, Maggi se résume au bouillon Kub et à des soupes industrielles. Alors qu’est-ce que « l’affaire Maggi » ?

À la veille de la Première Guerre mondiale, Léon Daudet accuse Maggi d’être une officine d’espionnage au service de l’Allemagne, sous couvert d’une entreprise commerciale. Il réinterprète tout ce qui fait son fonctionnement : les cartes des fermes destinées aux commerciaux, les dépôts de lait, les transports ferroviaires. Ce qui sert à rationaliser les approvisionnements devient, dans son récit, la preuve d’une organisation d’espionnage. Julius Maggi, le fondateur, est pourtant suisse, ni allemand ni juif, contrairement à ce que laissent entendre ces accusations.

Daudet affirme même qu’à la déclaration de guerre, l’entreprise empoisonnera le lait et la nourriture. Rien de cela ne se produit. Mais la campagne prospère et, lorsque la guerre éclate, les commerces Maggi sont pris pour cibles. Les autorités font retirer les plaques publicitaires de la marque, soupçonnées de servir de repères aux Allemands. L’affaire va ensuite déborder le sort de l’entreprise : en 1917, Daudet accuse le ministre de l’Intérieur, Louis-Jean Malvy, d’avoir transmis les plans de l’armée française à l’Allemagne par l’intermédiaire de Félix Sautter, le patron de Maggi. Une accusation sans preuve, qui devient une arme dans la bataille politique.

Quels mécanismes expliquent qu’elle ait eu de tels effets ?

L’affaire Maggi se situe dans un changement d’époque. C’est pour cela que j’ai alterné les points de vue de Maggi et des Daudet : c’est la confrontation de deux mondes. Léon Daudet représente l’ancien monde, la tradition, une société où les grandes figures politiques sont des intellectuels, comme Lamartine ou Victor Hugo. Lui et sa femme sont contre le progrès. Le chemin de fer, l’électricité nous paraissent acquis aujourd’hui, mais j’imagine ce que cela représentait alors. C’est comme l’IA pour nous : une révolution, une bascule dans l’inconnu. Face à eux, la révolution industrielle et le libéralisme économique ont fait émerger des personnalités comme Julius Maggi, qui ne sont pas du tout intéressées par la politique. Deux sociétés s’affrontent et ne se comprennent pas.

Daudet réinterprète tout ce que Julius Maggi a mis en place pour rendre son entreprise efficace : les dépôts de lait, les chemins de fer, les cartes des fermes destinées aux commerciaux pour rationaliser les approvisionnements. Tout ce qui répond à une rationalité économique, il en donne une interprétation fantasmée. À partir de faits, il brode en permanence, en mobilisant la xénophobie et l’antisémitisme.

Maggi est aussi l’une des plus grosses sociétés agroalimentaires du moment. Son nom est partout, la publicité est partout : il y a 1,2 million de plaques émaillées pour le bouillon Kub. Le 14 juillet, le siège, place de l’Opéra, est illuminé, on en parle dans les journaux. C’est une cible que tout le monde connaît. Donc tout le monde en parle.

Enfin, sans la faiblesse des institutions et la compromission du pouvoir politique, les théories complotistes ne se développent pas à ce point. Lors du procès en diffamation de 1913, l’Action française devrait être condamnée : il n’y a pas la moindre preuve de ce qu’elle raconte. Pourtant, le tribunal flanche. Il cède à l’opinion publique, dans un contexte de montée des tensions avec l’Allemagne. Puis, pendant la guerre, le pouvoir politique cède à son tour, jusqu’à Georges Clemenceau.

Léon Daudet, qui est à l’origine de cette fake news, avait-il conscience de la fausseté de ce qu’il racontait ? Ou avait-il fini, comme bon nombre de complotistes, par y croire ?

C’est difficile à dire. Eux-mêmes ne le disent pas d’ailleurs. Mais ils assument une certaine forme de cynisme. J’ai retrouvé une scène, après la guerre, au cours d’un dîner avec l’ancien chef de cabinet de Georges Clemenceau : Léon Daudet dit lui-même qu’il est royaliste « comme ci, comme ça ».

En tout état de cause, il y a vraisemblablement « profiteurs de complot » : qu’ils y croient ou non importe peu, puisqu’à la fin ils en tirent profit et le savent très bien. Il y a des raisons idéologiques. Désigner un ennemi intérieur permet de souder les rangs et de justifier le combat royaliste. Il y a aussi des raisons économiques. Lorsque Daudet lance sa campagne contre Maggi, les caisses de l’Action française sont vides. Il a besoin d’un nom retentissant pour créer le buzz et vendre du papier. Il y a ensuite les concurrents de Maggi, des petits crémiers de quartier aux grandes enseignes. Et les militaires qui ont rejoint l’Action française : depuis qu’on les a dépossédés du contre-espionnage après l’affaire Dreyfus, ils veulent montrer que la France n’est plus protégée. Cette théorie agglomère des gens aux intérêts idéologiques, économiques et politiques.

Léon Daudet était un homme brillant, très cultivé. L’intelligence et l’insertion sociale ne protège donc pas contre le complotisme ?

C’était l’une de mes préoccupations de départ : montrer que les fake news et les théories complotistes ne sont pas seulement une histoire de personnes qui ne seraient ni cultivées ni intelligentes. Elles peuvent être propagées par des personnes très cultivées, très intelligentes, parfaitement insérées dans l’élite. Léon Daudet est emblématique en ce sens puisqu’il a baigné dans tout ce qui se faisait de mieux dans la culture et la politique du XIXe siècle. C’était un homme extrêmement brillant, qui parlait couramment latin.

C’est aussi ce qui rend les discours complotistes redoutables. L’exemple d’Alain Soral est frappant : ce sont des gens cultivés, qui en imposent. Quand on décortique leur discours, c’est du gloubi-boulga, mais leurs théories du complot semblent tout expliquer et répondent aux craintes, aux doutes, à la colère, à l’amertume. Lorsqu’on a perdu confiance dans notre modèle, qu’il n’y a plus de récit politique qui donne du sens et apaise ces peurs, ceux qui arrivent avec des discours très structurés, beaucoup d’aplomb, apportent des réponses qui entraînent l’adhésion.

On retrouve aujourd’hui cette tentation chez des personnalités qui n’appartiennent pas aux extrêmes. Si l’on prend le cas des mobilisations lycéennes, certains soupçonnent une main cachée qui coordonnerait le mouvement au niveau européen…

Oui, on en trouve même dans l’entourage d’Emmanuel Macron. Il leur est certainement plus facile d’imaginer une orchestration que d’admettre une colère qu’ils ne comprennent pas. Lorsque l’on ne comprend pas quelque chose et qu’il existe en même temps un refus profond de remettre en cause son modèle, on cherche une explication complotiste. C’était Léon Daudet face à Julius Maggi et à Félix Sautter : il ne comprend pas pourquoi ces gens mettent tellement d’énergie à faire des pots de yaourt et des bouillons cubes. Il se dit que ce n’est pas possible, qu’il y a forcément quelque chose de politique derrière.

Alors que la direction de Maggi pensait que l’affaire allait se tasser, l’Action française « feuilletonne » jusqu’à obtenir une viralité comparable à celle des réseaux sociaux.

La presse de l’époque, ce sont les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Ce n’est pas régulé, on y dit des choses d’une violence que l’on ne trouve aujourd’hui que sur les réseaux sociaux. Quasiment un jour sur deux, Léon Daudet épuise ses interlocuteurs par un empilement d’arguments censés démontrer que Maggi est une officine d’espionnage à la solde des Allemands. Il pratique ce qu’on appelle la « conglobation », à savoir le fait de submerger l’interlocuteur sous une vague d’arguments qui le prive de toute réflexion critique immédiate dans l’objectif qu’il ne puisse pas contester la démonstration.

Et ce qui est très frappant est que lorsqu’il est démontré que ce qu’il dit est faux, il nie systématiquement toute responsabilité, accusant un tel ou un tel. Et à l’inverse, dès lors qu’il perçoit dans une actualité un fil qu’il peut raccrocher à ses théories complotistes, il n’hésite pas à dire : « vous voyez, je vous l’avais dit que ça se passerait ainsi », alors que rien de ce qu’il avait prédit n’arrive ! Il avait annoncé que Maggi empoisonnerait le lait et la nourriture. Rien n’est empoisonné. Pourtant, il crie victoire ! Chaque événement est déformé pour lui permettre de dire qu’il avait raison.

Léon Daudet ressemble en ce sens beaucoup à Donald Trump, non ?

Ce côté débridé, désinhibé, prêt à raconter n’importe quoi tout en ayant toujours raison, fait en effet beaucoup penser à Trump. C’est aussi pour cela que Charles Maurras le choisit. Maurras est à moitié sourd, il n’est pas à l’aise en public. Daudet possède ce qu’il n’a pas. C’est un incroyable orateur, qui n’a peur de rien et soulève les foules. À un moment, il agit même comme un gourou : quoi qu’il dise, les gens adhèrent.

Mais il me fait également penser à Didier Raoult : quelqu’un de très intelligent, parfaitement inséré dans son milieu, qui, à un moment, bascule, peut-être parce qu’il considère qu’il n’est pas estimé à sa juste valeur. Léon Daudet avait lui aussi ce sentiment. À trente ans, il considérait avoir tout raté : l’internat, son mariage avec Jeanne Hugo… Il trouve chez Maurras quelqu’un qui le prend au sérieux, qui a besoin de lui et lui permet d’exprimer toute son amertume et sa colère.

Comme en 1914, nous sommes aujourd’hui dans une époque de gourous. Les gens sont tellement pris d’angoisse qu’ils sont prêts à s’en remettre à ceux qui disent détenir la vérité et que l’on ne veut plus questionner. Nous sommes tellement fébriles devant ce qui nous arrive que ceux qui parviennent à être audibles sont ceux qui prétendent avoir réponse à tout.

Cette affaire révèle également tout le pouvoir que peut avoir la presse…

Il est évident que nous, journalistes, devrions tous avoir conscience de notre responsabilité morale. Mais ce qui m’a le plus frappée, c’est encore la faiblesse du pouvoir politique. En 1917, Daudet écrit à Poincaré pour dénoncer Louis-Jean Malvy, ministre de l’Intérieur depuis 1914. Sans aucune preuve, il affirme que Malvy aurait transmis les plans de l’armée française à l’état-major allemand par l’intermédiaire de Félix Sautter, le patron de Maggi. Poincaré aurait dû mettre cette lettre, qui est un tissu de délires, à la poubelle. Sauf qu’en 1917, la société est à feu et à sang. Les soldats se mutinent, les couturières se mettent en grève, l’inflation et les restrictions rendent la vie impossible. Quand la presse désigne un bouc émissaire, le pouvoir politique y voit son intérêt. Poincaré se saisit de ces accusations et Malvy est obligé de démissionner. Clemenceau s’appuie lui aussi sur les accusations de l’Action française pour reprocher à Malvy d’avoir trahi sa fonction et pour prendre le pouvoir. Cette désignation d’un bouc émissaire par la presse, utilisée par un pouvoir politique démuni, qui n’a plus de prise sur les événements, nous parle aussi aujourd’hui.

Pensez-vous qu’une affaire comme celle de Maggi pourrait prendre aujourd’hui ?

Nous sommes dans une France qui ressemble à celle de l’après-affaire Dreyfus. Les salons mondains de la fin du XIXe siècle étaient, en quelque sorte, nos plateaux de télévision. Dans celui de Julia et d’Alphonse Daudet, avant l’affaire Dreyfus, des gens de toutes obédiences pouvaient se retrouver et se parler. Après, il y a les salons dreyfusards et les salons antidreyfusards : les gens qui pensaient différemment ne se parlaient plus. Comment ne pas penser à ce que nous connaissons aujourd’hui avec des médias, d’extrême droite comme d’extrême gauche, qui n’invitent plus que des gens qui ne pensent comme eux ? Cela constitue un terreau extrêmement fertile pour les théories complotistes. C’est aussi un signal que l’on va vers des pouvoirs autoritaires : les gens ne se parlent plus, ils s’invectivent, il n’y a plus de projet politique qui puisse inclure tout le monde. C’est une France contre une autre. Et je ne crois pas qu’une France contre une autre puisse passer par le respect de l’État de droit.

Vous expliquez que le conspirationnisme s’est véritablement développé dans la foulée de la Révolution française, dans les milieux monarchistes. Racontez-nous.

Après la Révolution française, le choc est tel dans les milieux monarchistes et catholiques que l’abbé Barruel écrit que cela n’a été possible que grâce à un complot des francs-maçons. Pour les partisans de l’Ancien Régime, il est incompréhensible qu’un régime qui existait depuis des siècles se soit écroulé ainsi. Il faut donc qu’une société secrète ait été à la manœuvre.

Cette idée d’un complot intérieur qui tire les ficelles va se développer au gré des obsessions des uns et des autres. Chez Édouard Drumont, ce sont les Juifs et les francs-maçons. Charles Maurras y met les francs-maçons, les Juifs, les protestants et, en gros, tous les étrangers. Après le complot judéo-maçonnique, on aura le complot judéo-bolchevique. Il y a une filiation : le fantasme d’une société secrète qui expliquerait ce qui paraît inexplicable.

Comment lutte-t-on contre les théories du complot ? Faut-il renforcer les sanctions ? Armer les esprits ?

Le fact-checking est nécessaire, mais il ne suffit pas. À l’époque, la presse de droite, y compris nationaliste, faisait aussi du fact-checking, sans le nommer ainsi bien sûr. Lorsque Rochefort dit dans L’Intransigeant qu’il avait vérifié les accusations contre Maggi et n’avait rien trouvé de vrai, c’est bien qu’il avait vérifié et n’avait pas adhéré. Le problème émane de l’érosion de la confiance entre le pouvoir et une partie de la population. Sinon, l’hydroxychloroquine et les antivax n’auraient pas prospéré.

Les démocraties telles qu’elles se sont construites après la guerre n’arrivent plus à répondre aux craintes sanitaires, politiques, économiques, ni à nous convaincre qu’elles nous assureront un avenir meilleur. C’est dans ces moments que les théories complotistes trouvent un espace. J’en veux pour preuve que les délires de Léon Daudet s’éteignent lorsque la paix revient. Quand le bouillon de culture s’apaise, que l’on retrouve de l’espoir dans l’avenir, tout cela ne prend plus. Daudet perd son procès, Félix Sautter et Maggi sont réhabilités. Maggi prospère et existe jusqu’à aujourd’hui. C’est bien une question de projet de société.



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Author : Ambre Xerri

Publish date : 2026-11-08 11:00:00

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