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Vitalii Kim, ministre ukrainien : « Si l’Ukraine tombe, plus rien ne pourra stopper une invasion russe en Europe »

Nommé ministre ukrainien des Anciens Combattants le 16 juillet dernier, Vitalii Kim a vu de très près la menace russe. En février 2022, alors gouverneur de l’oblast de Mykolaïv, il est aux premières loges lorsque les forces de Poutine tentent de s’emparer de la capitale de sa région. Elles seront finalement repoussées un mois plus tard. A l’époque, les vidéos qu’il publie quotidiennement sur le terrain lui attirent la sympathie du public à travers toute l’Ukraine. Aujourd’hui chargé des vétérans ayant affronté les Russes sur le front, l’homme de 45 ans appelle les Européens à ne pas sous-estimer la menace. « Au fond, l’objectif de Poutine est de restaurer l’Empire russe. Et des pays européens comme les Etats Baltes – la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie – pourraient être ses prochaines cibles, et sans doute pas les seules », met-il en garde auprès de L’Express à l’occasion d’une visite à Paris. Interview.

L’Express : De nouvelles négociations tripartites entre Russes, Ukrainiens, et Américains devraient se tenir les 10 et 11 novembre. Les anciens combattants, qui ont souffert sur le champ de bataille, éprouvent-ils un sentiment de méfiance vis-à-vis d’un potentiel accord ?

Vitalii Kim : Il m’est difficile de trancher cette question, parce que les anciens combattants représentent une part importante de notre société. Les points de vue peuvent donc être très divergents. Pour certains, il faut poursuivre le combat coûte que coûte, là où d’autres jugent qu’il serait préférable de s’arrêter. De manière plus détaillée, plus de 60 % de ceux qui ne sont pas sur le front appellent à poursuivre la lutte. En revanche, une majorité de ceux qui s’y trouvent actuellement préféreraient s’arrêter. Comme dans le reste du pays, les opinions sont donc partagées.

En août dernier, Volodymyr Zelensky a indiqué que le nombre de vétérans pourrait dépasser les trois millions d’ici la fin de la guerre. De quelle manière cela va-t-il affecter la société ukrainienne ?

C’est une situation inédite. Si l’on compte les vétérans et leurs familles, ce chiffre monte à plus de neuf millions de personnes : soit un tiers de notre population active. Et ce groupe considérable va demander des politiques spécifiques pour répondre à ses besoins. L’approche devra en outre être différente de ce que l’on observe dans d’autres pays dans le monde parce que la majorité de nos forces armées sont composées d’anciens civils – un peu comme lors de la Seconde Guerre mondiale. Ils auront donc besoin d’un processus de transition spécifique. Mais la société est prête à accueillir les vétérans, et ces derniers sont prêts à s’intégrer à la société. Nous visons un modèle fondé sur le respect mutuel : les civils ne doivent pas craindre les militaires ou les vétérans, et ces derniers doivent servir d’exemple aux civils.

Parmi les anciens combattants, on compte des dizaines de milliers d’amputés. Quels défis leur réinsertion dans la vie civile pose-t-elle ?

Le nombre de personnes blessées est très élevé et cela constitue effectivement un défi majeur. Il existe notamment un programme porté par la Première dame Olena Zelenska destiné à toutes les personnes blessées à travers le pays. Nous avons déjà entamé un processus, mais nous rencontrons d’importantes difficultés de financement. Bien que la défense de notre pays reste la priorité absolue, il nous faut anticiper l’avenir et saisir les opportunités pour mettre en place des infrastructures adaptées aux blessés de guerre. Par ailleurs, les programmes que nous menons avec la France en matière de rééducation sont très efficaces.

Quel type d’aide la France apporte-t-elle dans ce domaine ?

La France participe au financement du projet « Superhumans ». Il s’agit d’une structure qui prend en charge les personnes blessées, notamment celles ayant subi des amputations. Cette initiative est présente à Lviv et à Odessa, et devrait s’étendre à d’autres villes, car la demande est très forte et les capacités insuffisantes pour répondre à tous les besoins. C’est pourquoi nous sollicitons un renforcement du soutien aux projets comme « Superhumans » ainsi qu’à ceux consacrés à la santé mentale.

La santé mentale est-elle le parent pauvre de la prise en charge des anciens combattants ?

C’est un secteur qui se développe. Nous avons mis en place un programme expérimental – auquel nous invitons la France à participer – qui combine rééducation physique et soutien psychologique, en incluant également les familles. Car une proportion importante de nos anciens combattants est en proie à des problèmes de violence contre leur famille à leur retour du front. Et le taux de divorce atteint 20 % chez ceux qui reviennent du champ de bataille. Notre programme expérimental propose donc une prise en charge globale combinant rééducation physique, accompagnement psychologique et implication de leurs proches, afin de préserver la cellule familiale.

A quel point l’utilisation massive de drones a-t-elle bouleversé le quotidien des soldats sur le front ?

Cela a tout changé. La plupart des armes classiques, comme les chars, les blindés lourds, ou encore les lance-missiles portatifs, sont devenues inopérantes, dans la mesure où les distances d’engagement dépassent désormais largement la portée de ces équipements. Et cela est vrai pour nos armes comme pour les vôtres ou celles des Russes. On pourrait comparer cela à la Première Guerre mondiale, lorsqu’on a vu apparaître des avions sur le champ de bataille alors que l’on ne se battait auparavant qu’avec des canons et des fusils. C’est l’émergence d’une doctrine de guerre totalement inédite impliquant des stratégies nouvelles. Je me souviens très bien de ce que j’avais vu sur le terrain en 2022. La situation n’a plus rien à voir aujourd’hui : ni dans la stratégie, ni dans la tactique, ni dans la conduite des opérations de combat. Les snipers ont disparu, comme les armes antichars classiques.

L’Ukraine a-t-elle l’avantage sur la Russie dans le domaine des drones ?

C’est une question complexe. Il existe plusieurs types de drones et cela dépend des catégories. Nous avançons très rapidement sur le plan technologique, mais la Russie dispose, elle, de capacités industrielles qui lui permettent de fabriquer des drones en très grand nombre. Les Russes misent donc principalement sur la quantité, là où nous adoptons une approche plus innovante. Il est donc difficile d’affirmer qu’un camp dispose d’un avantage absolu sur l’autre en matière de drones. Ce qui est certain en revanche, c’est que l’on dispose d’une avance nette sur l’Europe ou les Etats-Unis dans ce domaine.

En octobre, la Russie a enregistré plus de 54 000 pertes sur le champ de bataille. Peut-elle continuer longtemps à ce rythme ?

Elle le peut. La Russie dispose d’un important réservoir humain et, pour dire les choses franchement, se moque de l’ampleur de ses pertes. L’efficacité de sa propagande lui permet d’en limiter les effets en interne. Les principales préoccupations de Moscou concernent en réalité davantage son potentiel économique et ses exportations de pétrole. Si les sanctions pesaient plus lourdement sur elle, cela engendrerait des difficultés économiques plus importantes et la situation pourrait changer.

Aujourd’hui, le régime distribue des sommes d’argent importantes à des populations démunies dans les régions les plus éloignées de Moscou. Et ces hommes partent à la guerre comme on part au travail. En Russie, « l’opération militaire spéciale », comme ils l’appellent, est perçue comme une opportunité d’emploi. Certaines épouses poussent même leur mari à aller au combat pour toucher la prime. Les Russes peuvent donc continuer à ce rythme pendant longtemps : ils se battent pour l’argent, là où l’Ukraine se bat pour sa liberté et pour l’Europe.

Est-ce à dire que Poutine a d’autres cibles en tête en Europe ?

Bien sûr, les projets de la Russie visent également d’autres pays d’Europe. Et si l’Ukraine tombe, plus rien ne pourra stopper une invasion russe. Le régime russe n’aura aucune raison de ne pas attaquer s’il se perçoit comme étant le plus fort. Car au fond, l’objectif de Poutine est de restaurer l’Empire russe. Et des pays européens comme les Etats Baltes – la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie – pourraient être ses prochaines cibles, et sans doute pas les seules.

Avant le début de l’invasion, je pensais qu’il était impossible que la Russie attaque l’Ukraine – exactement comme ceux qui doutent aujourd’hui en Europe du risque d’une attaque russe. Mais tout a basculé en un seul jour. Ce qui semble impossible à un moment donné peut radicalement changer. L’intérêt de l’Europe est donc de soutenir l’Ukraine, afin que celle-ci continue de se battre pour elle. À l’heure actuelle, les forces armées ukrainiennes sont les plus performantes du continent, tant par leur expérience que par leurs effectifs, et il est indispensable que nous élaborions une stratégie commune pour défendre l’Europe.

Les vétérans ukrainiens pourraient-ils, à terme, jouer un rôle majeur dans la formation des armées européennes – dans le domaine des drones par exemple ?

Oui, c’est tout à fait possible et ce serait un moyen de mettre à profit leur expérience. Mais pour l’instant, tous nos soldats sont nécessaires en Ukraine. Ce qui concernera la coopération stratégique en vue d’un renforcement des forces armées européennes relèvera exclusivement de notre président. L’expérience acquise sur le champ de bataille a été forgée dans le sang de nos soldats et pour l’heure, elle appartient à l’Ukraine.

De nombreux scrutins majeurs sont attendus en Europe dans les mois à venir. Face à la montée du populisme, craignez-vous un affaiblissement du soutien à l’Ukraine ?

Nous ne souhaitons pas voir un affaiblissement du soutien européen, car nous en avons vraiment besoin. Toutefois nous n’avons aucune prise sur les élections en Europe. En effet, si la Russie utilise sa propagande pour influencer des élections partout dans le monde, ce n’est pas notre cas. Nous travaillerons donc avec tout dirigeant élu démocratiquement. À l’issue de ces différents scrutins, nous déciderons simplement comment et sous quelle forme construire cette coopération. Mais nous gardons un seul objectif : gagner cette guerre, conquérir notre liberté et notre indépendance.



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Author : Propos recueillis par Paul Véronique

Publish date : 2026-11-08 06:45:00

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