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« Sénèque s’en inquiétait déjà il y a 2000 ans… » : les conseils de Sarah-Jane Murray face à la crise de l’attention

On présente souvent la « crise de l’attention », cette saturation de notre capacité à nous concentrer sur une tâche, comme un phénomène moderne. Une lecture paradoxalement anachronique, si l’on en croit Sarah-Jane Murray, professeure spécialisée dans les grands textes et la création littéraire au sein du Honors College de la Baylor university (Texas), ainsi que réalisatrice, scénariste et productrice nommée aux Emmy Awards. Au contraire, cette Irlandaise – et grande francophile – démontre auprès de L’Express que nombre de grands penseurs, de Sénèque à Marie de France, ont décrit un phénomène semblable à leurs époques… et proposé des solutions pour lutter contre. Entretien.

L’Express : Il est de coutume de présenter la « crise de l’attention » comme un symptôme moderne. Est-ce vraiment le cas ?

Sarah-Jane Murray : Non. En réalité, la question s’est posée à chaque grand bouleversement technologique. Certains penseurs s’en inquiétaient déjà bien avant Jésus-Christ ! Par exemple, lorsque la possibilité d’acheter des rouleaux de papyrus est apparue – surtout pour l’élite, Sénèque observait déjà dans ses Lettres à Lucilius une forme de « lecture en surface » – les lecteurs faisant littéralement défiler leurs rouleaux en lisant leur contenu aussi vite que possible. Ce qui, selon lui, rendait l’esprit instable et incapable de « rester en place et de passer du temps avec lui-même ». Évidemment, à notre époque, cela peut sembler étonnant car, selon nos standards, lire un rouleau est un processus extrêmement lent. Mais, de la même façon que les spécialistes contemporains s’inquiètent de cette tendance à faire défiler le contenu de nos réseaux sociaux sur nos smartphones, l’incapacité des jeunes à regarder un film en entier, finir un livre, ou encore notre propension à consulter nos mails des dizaines de fois par jour, Sénèque y voyait un problème majeur, non seulement individuel, mais aussi culturel. Notamment en ce que cela empêchait, selon lui, la formation intérieure et éthique des individus – y compris de la classe dirigeante romaine.

Le contexte historique dans lequel ce changement s’inscrit est parlant : vers 30 avant J.-C., la conquête de l’Égypte par Rome donne à l’Empire le contrôle de l’approvisionnement en papyrus, jusque-là un bien rare et coûteux. Cet afflux a rendu les rouleaux plus accessibles, et favorisé l’essor des bibliothèques personnelles, en remplaçant l’attention concrète pour un ouvrage précis par la possession compulsive de livres. Aujourd’hui, le symptôme est le même : il devient plus facile d’accumuler que de s’arrêter vraiment sur un texte. Là encore, Sénèque critiquait une dérive semblable de la part de ceux qui empilaient des rouleaux pour se faire bien voir auprès de leurs amis sans jamais les lire – un réflexe qui se rapproche du tsundoku japonais, cette habitude contemporaine de posséder des livres que l’on n’ouvrira jamais – plutôt que de n’en posséder que peu, mais de les connaître en profondeur. Soit précisément ce qui capte le mieux notre attention.

La neuroscientifique Maryanne Wolf a montré que chaque génération, de Socrate à l’invention de la radio, a cru vivre une crise de l’attention sans précédent. Le simple fait que Sénèque lui-même décrivait déjà ce type de phénomène il y a deux mille ans devrait-il nous amener à relativiser la crise que nous connaissons aujourd’hui ?

Absolument. Les changements technologiques provoquent toujours une forme de panique, car nous sommes presque évolutivement programmés pour réagir ainsi. Donc oui, chaque génération a cru vivre sa propre crise de l’attention et, en ce sens, il faut effectivement relativiser ce que nous vivons aujourd’hui : ce n’est pas la première fois que l’humanité se sent débordée par l’information. Cela dit, il existe une différence de nature fondamentale entre notre crise contemporaine et les précédentes, qui tient à mon sens largement à ce que les psychologues appellent « l’effet Google » – cette idée que l’on pourra toujours chercher une information plus tard, et que l’on n’a donc plus besoin de la retenir ou de s’y attarder maintenant. C’est très exactement une forme de crise de l’attention : on ne prend plus le temps de rester avec une idée, puisqu’on la sait disponible en un clic. Je me surprends moi-même à penser ainsi, par commodité. Mais le danger, c’est que cela nous coupe de notre curiosité : quand on obtient une réponse instantanée au lieu de la chercher soi-même, on ne se laisse plus la chance de tomber sur une question que l’on n’aurait jamais imaginé se poser. C’est exactement l’enjeu d’aujourd’hui : une crise de l’attention allant de pair avec une crise de la curiosité. Et même une crise de notre mémoire collective inédite.

Comment cela ?

Jusqu’ici, un savoir oublié sur tablette d’argile, papyrus, parchemin ou manuscrit médiéval restait malgré tout physiquement présent, prêt à être redécouvert des siècles plus tard, car il n’avait besoin d’aucune source d’énergie externe pour survivre. Aujourd’hui, en revanche, nous avons tendance à numériser chaque livre ou document historique. Nous prenons donc pour la première fois le risque de rendre notre mémoire collective dépendante de l’électricité et des technologies numérique. Ce n’est pas anodin pour la question de l’attention : si nous reportons constamment notre mémoire sur des supports numériques fragiles, nous prenons non plus seulement le risque de nous distraire, mais aussi de perdre l’accès même à ce qui mériterait notre attention. Se pose donc une question : que se passera-t-il si l’électricité vient à manquer durablement ? Sur ce point, il est légitime de s’inquiéter. Il faut absolument garder les moyens de préserver l’accès à des documents essentiels – et des pays comme la France, avec des institutions comme la BnF, jouent un immense rôle en tant que gardiens de cette mémoire.

Faut-il comprendre que nous devrions rejeter la technologie, comme Socrate, qui critiquait l’écriture comme une forme de mémoire artificielle ?

Non ! Les avancées technologiques nous aident à résoudre des questions complexes. Rejeter la faute sur la technologie moderne n’est pas une solution, notamment en ce que cela nous pousse à ne pas nous poser la question de notre responsabilité dans le fait de ne pas concentrer notre attention. Certes, les entreprises technologiques ont créé des algorithmes hautement addictifs. Mais il nous appartient de tenir bon, et de nous rappeler que nous avons toujours le pouvoir de faire un autre choix. Au fond, c’est là un autre danger majeur que pose notre époque : se résigner à l’idée de perdre notre attention. Alors même qu’il est très facile de rectifier le tir. Cela rejoint un peu ce que disaient Montaigne et Pascal : cultiver notre esprit pour prendre en main notre développement intellectuel.

Que nous enseignent les grands penseurs sur les moyens disponibles pour cultiver son attention – et donc, si l’on vous suit, sa mémoire ?

Il faut évidemment citer Sénèque, qui prend dans ses Lettres à Lucilius l’image de l’abeille, qui ne se contente pas de butiner le nectar d’une fleur, mais le rapporte à la ruche pour le transformer en miel. Ainsi, il sous-entend qu’il ne suffit pas de récolter des idées en surface. Il faut aussi les digérer, les retravailler, comme le miel. De nombreuses figures ont adopté cette méthode. Marc Aurèle testait un principe stoïcien par jour pour le confronter ensuite à celui de la guerre. De même qu’Abraham Lincoln possédait très peu de livres mais les maîtrisait totalement. Je pratique moi-même cette méthode depuis vingt ans : chaque matin, je cherche une seule idée dans un livre, puis je passe la journée à la ruminer.

Une autre image, qui est d’ailleurs liée, revient sans cesse à travers les siècles : cultiver son jardin – le jardin de notre esprit. Ce, de Saint-Augustin, au Ve siècle, jusqu’aux Lumières. On peut notamment citer Marie de France au XIIe siècle. Dans ses écrits, elle décrivait un monde où tout allait très vite au sein de la cour d’Aliénor d’Aquitaine et du roi Henri II, faite de flatteurs et de connexions superficielles. Face à cela, elle choisit d’écrire des fables animalières, une forme de réflexion lente. Puis elle écrit Les Lais, où elle pousse la démarche plus loin en se posant des questions profondes comme « qu’est-ce que l’amour ? », « à quoi ressemble une relation humaine bien construite » ? Le moyen qu’elle nous enseigne, à mon sens, est de s’arrêter, prendre le temps de la réflexion personnelle sur un sujet précis, qui est en lui-même un exercice d’attention.

Il y a aussi un autre moyen encore plus ancien, que je trouve essentiel et qui rejoint cet enjeu de la mémoire : la transmission. Platon, dans le Phèdre, raconte que le roi Thamous refuse le don de l’écriture de peur que si l’on sauvegarde les idées sur des supports externes, plus personne ne pense devoir cultiver sa mémoire, et donc son attention. Mais Platon donne un contrepoint : le mythe de l’Atlantide, où l’on voit bien que sans trace écrite, un pan entier de l’histoire peut disparaître. C’est exactement ce que nous devons faire : cultiver notre vie intérieure, mais aussi transmettre.

L’immense succès de L’Odyssée de Christopher Nolan pourrait sembler nuancer ce tableau. Comment expliquer qu’alors que nous traversons une « crise de l’attention », nous puissions dans le même temps passer trois heures à regarder une adaptation d’un récit millénaire ?

L’Odyssée est la preuve que notre attention n’est pas brisée. Si nous n’étions vraiment plus capables de nous concentrer, personne ne resterait assis trois heures à regarder un film. Mais ce long-métrage a aussi relancé de façon spectaculaire les ventes des traductions de L’Odyssée. Nous sommes capables de diriger notre attention vers un film, mais donc aussi vers un livre. Peut-être que le grand problème culturel aujourd’hui, c’est que l’on se fait tout un monde de la lecture. Mais pas besoin de lire trois cents pages d’un coup pour se prouver que nous sommes capables de soutenir notre attention. Les quatre minutes que vous passez à faire défiler du contenu sur votre téléphone sont autant de temps qu’il faut pour lire une page d’un livre. A ce rythme, il est possible de lire plus de mille pages par an…

Ce que prouve aussi le succès du film de Nolan, c’est que les vieilles histoires sont bel et bien vivantes. Peut-être que le plus grand cadeau de notre époque, portée par la vitesse et la technologie, est que nous commençons à nous souvenir, en tant qu’êtres humains, que nous avons besoin de ralentir. Nous avons toujours soif des vieilles histoires ancestrales. Notre époque est une branche sur l’arbre de la civilisation humaine – un arbre aux racines profondes. Nous sommes témoins d’une soif généralisée de renouer avec ces racines et avec le puits profond de sagesse ancienne qui a encore beaucoup à nous apprendre sur la manière de bien vivre aujourd’hui. Les leçons ne sont pas perdues ; elles attendent que nous les redécouvrions.



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Author : Alix L’Hospital

Publish date : 2026-08-16 06:45:00

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