L’Express

« Un choc grave et dévastateur » : cette guerre à venir entre la Chine et l’Europe

En 2025, Xi Jinping a tenté de tirer parti de l’attitude agressive des États-Unis envers l’Europe en présentant la Chine comme une grande puissance responsable, capable de servir d’alternative. Dans un message envoyé pour le 50e anniversaire des relations diplomatiques entre la Chine et l’Union européenne, le dirigeant chinois a invité Bruxelles à unir ses forces à celles de Pékin pour « défendre le multilatéralisme, préserver l’équité et la justice » et « s’opposer à l’unilatéralisme et aux pratiques d’intimidation ». Malgré cette rhétorique grandiloquente, Pékin n’a rien proposé de concret aux Européens et n’a rien fait pour répondre à leurs préoccupations concernant les pratiques commerciales déloyales qui menacent de vastes pans de leur industrie. Plutôt que de chercher à apaiser les tensions, le Premier ministre chinois Li Qiang a récemment balayé les inquiétudes des Européens craignant un « China Shock 2.0 » (NDLR : terme désignant un nouveau choc économique lié aux exportations chinoise), leur conseillant de se concentrer plutôt sur un « China Opportunity 2.0 ».

Les principaux dirigeants de l’UE, ainsi que la bureaucratie bruxelloise, ne sont pas convaincus. Ils ont conclu que la survie même des industries clés de l’Europe est menacée par la Chine. Le premier « choc chinois » désigne la dévastation de l’industrie américaine dans des secteurs tels que l’ameublement, le textile et la métallurgie, survenue au début des années 2000, après l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le nouveau choc chinois sera différent. Il se produira principalement en Europe et sera plus grave, dévastant les secteurs industriels de pointe — notamment l’automobile, la machinerie, la chimie, l’industrie pharmaceutique et les énergies vertes — et entraînant d’énormes pertes d’emplois.

De plus en plus, les dirigeants européens affirment que l’UE doit agir pour protéger ses industries. La menace est si grave que des mesures impensables il y a quelques années prennent désormais de l’ampleur. En début d’année, le gouvernement français a proposé « d’instaurer un niveau de protection équivalent à un droit de douane général d’environ 30 % vis-à-vis de la Chine ». Bien que l’Allemagne ait d’abord hésité, le chancelier Friedrich Merz a fait savoir qu’il était prêt à agir pour contrer les pratiques commerciales déloyales de la Chine. En juin, tous les dirigeants de l’UE, à l’exception de l’Espagne, ont chargé la Commission européenne de proposer des pistes d’action.

Une guerre commerciale totale avec la Chine devient une possibilité bien réelle. L’Europe est désormais le seul grand marché doté d’un fort pouvoir d’achat qui reste largement ouvert aux produits chinois. La demande intérieure chinoise étant faible et de nombreuses entreprises peinant à dégager des bénéfices, Pékin a désespérément besoin du marché européen. En conséquence, le régime est susceptible de tout mettre en œuvre pour que celui-ci reste ouvert. Si Bruxelles veut avoir une chance de s’en sortir, elle devra garantir une unité maximale entre ses membres, ainsi qu’une coopération de grande envergure avec des partenaires partageant les mêmes valeurs. Aucune de ces deux tâches ne sera facile. Mais elles seront toutes deux indispensables si le continent veut préserver la base industrielle qui est vitale pour sa prospérité et sa sécurité.

Quand l’Europe dormait…

Longtemps, la politique européenne à l’égard de la Chine a été complaisante. En 2015, Pékin publiait sa stratégie « Made in China 2025 », qui fixait pour objectif de supplanter le leadership industriel européen. Peu d’Européens ont pris ces ambitions au sérieux. Les leaders industriels européens occupaient alors des positions dominantes tant sur le marché chinois qu’à l’échelle mondiale, et ils estimaient que les concurrents chinois ne seraient jamais en mesure de rattraper leur retard face à leurs produits innovants. Lorsque Donald Trump a déclenché une guerre commerciale avec Pékin au cours de son premier mandat, de nombreux Européens ont rejeté son diagnostic d’un déficit commercial insoutenable avec la Chine. Cette complaisance a perduré. Durant une grande partie du mandat de l’administration Biden, Bruxelles semblait davantage préoccupée par les subventions industrielles prévues dans l’Inflation Reduction Act (IRA) que par la concurrence avec la Chine. Pendant ce temps, Pékin investissait méthodiquement des milliards dans le développement de ses champions industriels afin de rivaliser avec les concurrents européens.

Peu à peu, il est devenu plus difficile pour les Européens d’ignorer la réalité. L’essor des constructeurs automobiles chinois est particulièrement préoccupant, ce qui a conduit l’UE à imposer, fin 2024, des droits de douane compris entre 17 et 35 % sur les importations de véhicules électriques chinois. Au moment où Donald Trump est revenu à la Maison-Blanche, en janvier 2025, la Commission européenne, soutenue par la France et d’autres États membres clés, a voulu collaborer avec Washington sur la politique à l’égard de la Chine. Elle espérait une action conjointe contre les pratiques déloyales chinoises, estimant que l’implication des États-Unis inciterait les membres réticents de l’UE à coopérer pour adopter des mesures plus strictes. Mais ils se sont heurtés au refus du président américain, qui a au contraire menacé de déclencher une guerre commerciale avec l’Europe, ce qui a accaparé une grande partie de l’attention de Bruxelles en 2025.

Malgré cette distraction, les décideurs politiques et les chefs d’entreprise européens ont durci leur position vis-à-vis de Pékin. Le déséquilibre commercial s’aggrave dans tous les secteurs et tout au long des chaînes d’approvisionnement. Les chiffres sont stupéfiants. Depuis 2000, la part de la Chine dans la production manufacturière mondiale est passée de 6 % à près de 30 %. Dans le même temps, la part de l’UE a chuté de 30 % à 17 %. Depuis 2015, la valeur des exportations chinoises vers l’UE a augmenté de 89 %, quadruplant ainsi le déficit commercial. L’année dernière, l’excédent commercial de la Chine avec l’UE a atteint environ 411 milliards de dollars. Cette année, le déficit commercial de l’Allemagne à lui seul devrait s’élever à 114 milliards de dollars. Jens Eskelund, président de la Chambre de commerce de l’UE en Chine, a comparé les relations entre l’UE et la Chine à un « porte-conteneurs géant de 400 mètres de long, chargé de 24 000 conteneurs à destination de l’Europe et revenant presque à vide ». Les acteurs industriels européens perdent également des parts de marché dans des pays tels que le Brésil, l’Indonésie et l’Afrique du Sud, où les importations chinoises affluent. Et chez nous, les effets sont déjà perceptibles. L’industrie allemande perd 10 000 emplois par mois. « Le choc chinois est bien réel. Et il frappe l’industrie allemande de plein fouet », a fait savoir Martin Herrenknecht, fondateur du fabricant de tunneliers Herrenknecht

Les entreprises chinoises bénéficient d’un écosystème d’innovation dynamique et des économies d’échelle massives d’un marché intérieur protégé. Mais l’avantage concurrentiel chinois repose également sur d’énormes subventions, ainsi que sur une monnaie dont la sous-évaluation est estimée entre 16 et 30 %. Un rapport récent de l’OCDE a conclu qu’entre 2005 et 2024, « les entreprises chinoises ont reçu, en moyenne, trois à huit fois plus de soutien public que les entreprises des pays de l’OCDE ». Dans le même temps, Pékin a appris à se servir des dépendances européennes comme d’une arme. Le gouvernement chinois dispose d’un cadre juridique complet en matière de contrôle des exportations, de capacités administratives considérables et de renseignements sur les dépendances des chaînes d’approvisionnement européennes. Et il utilisera ces instruments pour tenter de contraindre les Européens à maintenir leurs marchés ouverts aux produits fabriqués en Chine.

La vague à venir

Le choc chinois à venir sera durable et sévère. Toutes les industries européennes clés seront touchées simultanément et sapées par des concurrents chinois face auxquels elles ne peuvent rivaliser en termes de coûts. Des secteurs entiers pourraient s’effondrer. L’histoire de l’industrie solaire allemande et européenne, qui est passée de 30 % de la part mondiale de la production au début des années 2010 à 1 % aujourd’hui, en grande partie à cause de la montée en puissance des concurrents chinois, est un signe avant-coureur de ce qui va arriver. Mais les pertes d’emplois dans l’industrie solaire, relativement modeste, ont été gérables. Cette fois-ci, l’Europe risque de perdre des centaines de milliers d’emplois, et une fois ces industries disparues, leur reconstruction sera très coûteuse. De plus, cette perte de capacité industrielle pourrait entraîner un cercle vicieux de dépendances accrues que la Chine serait alors en mesure d’exploiter politiquement afin de transformer l’UE en vassal de la Chine. Si ces industries ne sont pas protégées de la concurrence chinoise, les objectifs de réarmement de l’Europe deviendraient probablement impossibles à atteindre. Aujourd’hui, les importations en provenance de Chine sont peut-être bon marché. Mais à terme, Pékin sera en mesure d’augmenter les prix des produits expédiés vers l’Europe, sachant pertinemment que ses entreprises ont éliminé la concurrence locale.

L’Europe doit s’y préparer. Pour commencer, la Commission européenne devrait élaborer un argumentaire convaincant en faveur de l’action. Les voix pro-Pékin en Europe et la propagande chinoise sont prêtes à s’attaquer à toute mesure européenne ferme de défense commerciale. Ces voix — telles que le journal anglophone Global Times et des responsables politiques européens radicaux comme Jean-Luc Mélenchon (LFI) Alice Weidel (AfD) – accuseront les dirigeants européens d’imprudence pour s’être lancés dans un combat coûteux et perdu d’avance contre Pékin. Elles affirmeront également qu’en rejetant la faute sur la Chine, les décideurs politiques européens cherchent simplement à masquer leurs propres échecs.

Pour contrer cela, les responsables européens doivent souligner que les voies de communication avec Pékin ont été et restent ouvertes, et que la solution privilégiée reste de parvenir à un accord négocié. Cela devrait amener Pékin à rééquilibrer son économie afin d’accroître la demande intérieure, de mettre fin aux subventions déloyales et de permettre l’appréciation de la monnaie chinoise. L’obstacle à cet accord n’est pas l’Europe, mais les dirigeants chinois. Il est essentiel que les électeurs européens comprennent que Bruxelles doit agir pour contraindre Pékin à entamer des négociations sérieuses. Les électeurs doivent également réaliser que les mesures de défense commerciale constituent un ajustement économique vital face à un environnement mondial hostile. Ces restrictions permettraient aux Européens de gagner du temps pour mettre en œuvre des programmes ambitieux visant à réduire les coûts et les formalités administratives, à approfondir le marché intérieur, à stimuler l’innovation et à positionner l’UE comme un leader dans l’adoption industrielle de l’IA. Il faut convaincre l’opinion publique que rien de tout cela ne peut être réalisé sans protéger la base industrielle européenne. Les dirigeants de l’UE doivent souligner que les réformes internes et la protection contre la concurrence déloyale sont les deux faces d’une même médaille.

Rallier le Japon, la Corée du Sud, le Brésil ou la Turquie

Les décideurs politiques européens doivent également rallier le plus grand nombre possible de partenaires partageant les mêmes vues afin d’unir leurs forces pour faire face aux pratiques commerciales déloyales de la Chine. Le Japon et la Corée du Sud, eux aussi menacés par la concurrence chinoise, constituent des options prometteuses. Il en va de même pour le Brésil, la Malaisie et la Turquie, qui ont tous déjà pris des mesures contre l’afflux d’importations chinoises à bas prix. Cette coalition devrait s’engager à appliquer les mêmes droits de douane et les mêmes normes communes de sécurité économique, afin de garantir un plus grand poids face à Pékin. Une telle coordination permettra également de veiller à ce qu’aucun pays ne soit confronté à un désavantage concurrentiel.

La réponse la plus claire serait un droit compensateur généralisé, destiné à contrebalancer l’avantage concurrentiel déloyal. Mais c’est aussi l’option politique la moins réaliste, car les États membres de l’UE confrontés à un lobbying chinois intense et à des menaces de représailles sont peu susceptibles d’approuver une mesure d’une telle ampleur. Comme alternative réaliste, l’UE devrait mettre en œuvre ce que Andrew Small, directeur du programme Asie à l’European Council on Foreign Relations, a qualifié d’ »art de l’essaim ». Il plaide pour « des mesures de sauvegarde face à la flambée des importations, plus d’enquêtes sur les subventions, le déploiement d’instruments de marchés publics dans tous les secteurs », ainsi que « des audits systématiques de sécurité et de sûreté des produits ». Utilisées comme un essaim dispersé, ces mesures sont plus difficiles à contrer pour Pékin et peuvent atténuer l’impact du choc chinois en ralentissant les flots d’importations et en réduisant les dépendances. L’Europe peut ouvrir son marché aux partenaires de libre-échange sur la base de la réciprocité, à condition que les participants appliquent les restrictions convenues sur les importations chinoises. Parallèlement, l’UE devrait exempter ses partenaires de libre-échange des mesures mises en œuvre contre les flots d’importations chinoises.

Enfin, la Commission européenne et les États membres doivent se préparer aux représailles chinoises en simulant et en anticipant différents scénarios d’escalade. Les États membres doivent s’engager à activer rapidement l' »outil anti-coercition », qui permet à la Commission de choisir des instruments pour contrer les ripostes chinoises. Le moment venu, l’UE doit être capable de transformer en arme la dépendance de la Chine vis-à-vis de l’Europe, par exemple en renforçant les restrictions sur la fabrication et la maintenance des semi-conducteurs, ou en instaurant des contrôles à l’exportation sur les composants aéronautiques. Couper l’accès au marché européen constituera un outil puissant, car cela provoquera un choc majeur de la demande sur les industries d’exportation chinoises, aggravant ainsi les difficultés économiques de la Chine et accélérant sa spirale déflationniste. Pékin tentera probablement de diviser pour mieux régner en frappant de manière disproportionnée certains États membres, dans l’espoir de fracturer l’unité de l’UE. La Commission élabore actuellement, à juste titre, un mécanisme de solidarité qui contribuera à indemniser partiellement les pays et les secteurs visés par les mesures de rétorsion.

Les Etats-Unis, un partenaire incertain

L’Union européenne n’abandonne nullement le commerce mondial. Elle a récemment signé des accords commerciaux avec l’Australie, l’Inde et le Mercosur. Les changements d’attitude de Bruxelles marquent plutôt une rupture avec l’idée selon laquelle l’Europe peut faire face à la concurrence du capitalisme d’État autoritaire chinois en maintenant ses marchés ouverts. Dans ce revirement, Bruxelles et Washington sont désormais sur la même longueur d’onde, ce qui représente une opportunité considérable pour les États-Unis.

La seule façon pour Washington de rivaliser avec le projet chinois de domination mondiale dans le secteur manufacturier passe par la force de l’alliance, et l’Europe est un élément essentiel de tout effort en ce sens. Dans des domaines tels que les produits chimiques de spécialité et les intermédiaires polymères, les fabricants européens constituent la seule alternative aux producteurs chinois. Perdre cette alternative porterait préjudice aux États-Unis, les rendant dépendants des produits chinois. L’implication des États-Unis dans cet effort est également dans l’intérêt primordial de Bruxelles. La participation des États-Unis renforce la coalition et — en écartant la menace d’une guerre commerciale totale avec Washington — permet à Bruxelles d’agir avec plus d’audace face à la concurrence déloyale de la Chine. Mais à maintes reprises, Trump s’en est pris aux alliés européens plutôt qu’à Pékin. Il doit changer de cap s’il souhaite préserver la capacité à long terme des États-Unis à contrer l’immense puissance industrielle chinoise.

Mais Bruxelles ne peut pas attendre que Trump revienne à la raison. Le maintien du statu quo entre la Chine et l’Europe n’est plus une option. Pékin semble croire que les Européens finiront par céder et, par conséquent, ne propose aucune concession sérieuse pour répondre aux préoccupations européennes. Sans préparation ni coordination adéquates, l’UE est confrontée à la perspective très réelle d’essuyer une défaite décisive dans un conflit commercial avec la Chine. Le scénario est facile à imaginer : la Chine pourrait répondre aux droits de douane européens en coupant l’approvisionnement en intrants essentiels à la production industrielle. Cela isolerait l’Europe et contraindrait ses électeurs, peu disposés à supporter les coûts d’une escalade, à faire pression sur leurs dirigeants pour qu’ils cèdent. Si cela devait se produire, cela renforcerait les voix défaitistes en Europe qui soutiennent déjà que les Européens devraient simplement se soumettre à un ordre sino-centrique. Mais ce scénario n’est pas inévitable. La seule chose pire que le risque d’une défaite, c’est le risque de laisser la base industrielle, précieuse et performante, de l’Europe s’atrophier. Le temps presse, mais Bruxelles peut encore se battre.

*Thorsten Benner est co-fondateur et directeur du Global Public Policy Institute (GPPi) à Berlin. Cet article est paru en version originale dans la revue Foreign Affairs. © 2026 Foreign Affairs. Distributed by Tribune Content Agency.



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Publish date : 2026-08-16 16:00:00

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