Février 2022, un air de plan Messmer bis flotte sur la France. En déplacement à Belfort, Emmanuel Macron annonce en grande pompe « la renaissance » du nucléaire français. Soulagement au sein de la filière. Après des années de traversée du désert, les ingénieurs de l’atome vont enfin pouvoir se retrousser les manches et bâtir de nouveaux réacteurs : des EPR de deuxième génération (au moins six avec une première mise en service dès 2035), des SMR de petite taille capables de produire de la chaleur ou de l’électricité, et même des AMR, des modèles réduits innovants pouvant fonctionner en ingérant une partie de nos déchets nucléaires actuels.
Trois ans plus tard, hélas, le soufflé est retombé. Certes, le tissu industriel commence à s’organiser. « La relance d’un programme nucléaire sur vingt ans et éventuellement plus a donné de la visibilité aux différents acteurs pour investir, recruter… Un travail très important a été réalisé autour des chaînes d’approvisionnement », assure Claude Jaouen, ancien directeur de l’activité réacteurs d’Areva. Cependant, dans l’ensemble, la relance promise peine à se matérialiser. Les études de design des gros réacteurs ne sont toujours pas terminées. Le plan de financement de ces installations se fait attendre. EDF a essuyé un revers embarrassant avec ses SMR. Et dans son dernier rapport, publié au mois de janvier, la Cour des comptes dresse un constat inquiétant. Selon elle, la filière n’est pas prête. Elle doit encore surmonter de nombreux défis. Les sages de la rue Cambon émettent notamment des réserves sur la rentabilité des futurs EPR. Peut-on vraiment parler de relance dans ses conditions ?
« Paroles, paroles », disait la chanson. Un sentiment de désillusion gagne peu à peu les experts de l’énergie. « L’un des principaux problèmes, c’est que la relance est trop centrée sur les réacteurs de forte puissance, estime Jean-Jacques Nieuviaert, ancien d’EDF et président de la Société d’études et de prospective énergétique. De gros bébés qu’on a du mal à fabriquer et dont on ne connaît pas vraiment les coûts réels. » Epaulé par un consortium d’entreprises de premier plan, le groupe EDF s’était pourtant lancé dans la course aux minicentrales la fleur au fusil. Mais, après des débuts encourageants, son projet Nuward a dû repartir sur de nouvelles bases à l’été 2024. « C’est typiquement français, on a voulu faire trop compliqué. Résultat, on a perdu trois ou quatre ans et raté une belle opportunité. Pas seulement à l’exportation face nos concurrents chinois et américains, qui, eux, devraient livrer leurs premiers modèles vers 2030. Si nous avions eu un modèle industriel bien pensé, on aurait pu relever les standards de sûreté sur nos gros réacteurs de troisième génération tout en leur adossant des SMR beaucoup moins chers », déplore Jean-Jacques Nieuviaert. Du sur-mesure à prix raisonnable en quelque sorte
En restant focalisée sur les EPR2, la relance s’annonce bien plus compliquée. Car « les beaux discours ne suffisent pas à ranimer une filière longtemps délaissée », avertit Cécile Maisonneuve, fondatrice de Decysive, cabinet de prospective et de conseil sur l’énergie (et chroniqueuse dans nos colonnes). Des compétences ont été perdues, une partie du tissu industriel nécessaire a disparu… La reconstruction de toute la chaîne s’avère donc délicate. Du côté de l’administration, certains rouages essentiels à la relance manquent également. Une différence majeure par rapport à la France de 1974, celle qui allait écrire l’une des plus belles pages de son histoire industrielle en construisant en vingt ans un parc nucléaire de plusieurs dizaines d’unités.
« Aujourd’hui, il existe toujours une mouvance réticente à l’atome dans un certain nombre d’administrations et parmi les personnalités politiques », ajoute Bernard Accoyer, ancien président de l’Assemblée nationale et président de PNC-France. Un frein de plus à la prise de décisions, alors les détails du financement des futurs EPR se font toujours attendre. Le principe d’un prêt à taux zéro pendant la construction semble acté. A la manière de ce qui se fait à l’étranger, il pourrait être complété par un tarif d’achat garanti pour l’exploitant une fois la mise en service effectuée. Cependant, les négociations s’éternisent. « D’un côté, EDF se montre extrêmement prudent dans ses estimations. Le groupe ne veut pas se planter comme il l’a fait sur les chantiers de Hinkley Point C, en Angleterre, ou Flamanville, en France. De l’autre, l’Etat doute de la capacité d’EDF à pouvoir maîtriser ses coûts », résume un expert. Les premiers chiffrages, pour la construction des trois premières paires d’EPR, tournaient autour de 50 milliards d’euros. EDF évoque désormais 67 milliards mais nombre d’experts s’attendent à une facture finale bien plus élevée.
L’arroseur arrosé
« Dans le monde, à l’exception de la Chine, on voit que les dépassements de budget sur les gros réacteurs nucléaires ont toujours été très importants », explique Jean-Jacques Nieuviaert. Lourdement endetté, EDF ne pourra pas prendre en charge le coût de l’investissement. Face à l’ampleur des sommes à mobiliser, l’Etat, lui aussi dans une situation financière délicate, procrastine. « C’est l’arroseur arrosé. S’il n’y avait pas eu des mauvaises décisions dans le passé, comme la mise en place de l’Arenh, ce système obligeant EDF à vendre une partie de son électricité à prix cassé, ou la fermeture de Fessenheim, nous n’en serions pas là. En faisant payer quelques euros de plus tous les ans aux consommateurs, nous aurions pu disposer sans aucun problème de la somme nécessaire pour financer le parc », assure Jean-Jacques Nieuviaert.
Bernard Accoyer pointe lui aussi les erreurs passées : « Si on ajoutait aujourd’hui les électrons manquants de Fessenheim et qu’il n’y avait pas de modulation, c’est-à-dire de réduction de l’activité des réacteurs nucléaires lorsque le solaire et l’éolien fournissent de l’énergie au réseau, la production nucléaire française aurait déjà atteint le niveau qu’elle vise pour 2030 ! » Les EnR, un caillou dans la chaussure qui continue d’exaspérer les défenseurs du nucléaire. « On dit souvent que leur coût est inférieur à celui du nucléaire. Mais, dans les calculs, on ne prend jamais en compte tous les investissements induits par ces énergies vertes comme les installations de stockage de l’électricité, ou encore le raccordement des éoliennes en mer au réseau terrestre », regrette Claude Jaouen.
« Avec un coût du capital correct, si vous construisez vite et bien les centrales nucléaires, vous avez des machines à produire de l’électricité vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, à un coût de l’électricité compatible avec ce dont on a besoin », assure Cécile Maisonneuve. « Quand on regarde nos besoins et l’éventail des technologies disponibles, c’est même la meilleure solution pour l’industrie », confirme Nicolas de Warren, patron de l’Union des industries utilisatrices d’énergie (Uniden). Pour assurer la compétitivité du tissu industriel, le porte-parole des entreprises électro-intensives imagine même un partage des tâches : l’ancien nucléaire, au coût déjà amorti, serait réservé en priorité aux secteurs exposés à la concurrence internationale – donc, l’industrie – tandis que le nouveau nucléaire, forcément plus coûteux au départ, fournirait de l’énergie aux ménages et au secteur des services.
Mais le gouvernement ira-t-il un jour vers ce genre d’arbitrage ? Peu d’experts y croient. Ils déplorent au contraire un manque de vision et des choix incohérents. Sur la consommation d’électricité, par exemple. Beaucoup d’efforts ont été entrepris pour la diminuer sur la période récente, soulignent plusieurs spécialistes. Cette sobriété devait nous protéger d’un éventuel black-out lors de l’épisode de corrosion sous contrainte en 2022 et répondre à la problématique du réchauffement climatique. Le hic ? La demande d’électricité reste amorphe, d’autant plus que l’industrie va mal. « En regardant uniquement la courbe de cet agrégat, aucun investisseur ne choisirait de construire des EPR aujourd’hui », admet Cécile Maisonneuve.
Autre incohérence, le gaz reste moins taxé que l’électricité, alors que celui-ci demeure majoritairement une énergie fossile importée. « Ce traitement différencié prive l’atome d’une partie de la demande. La filière gaz reste protégée », dénonce un spécialiste qui compte désormais sur un appel d’air venant de l’implantation de gros data centers en France, pour mieux justifier l’implantation des EPR. « Aujourd’hui, développer les énergies renouvelables revient à acheter des produits chinois. D’un point de vue géopolitique, cela pose un problème. La seule énergie dont on maîtrise tous les tenants et aboutissants en Europe, c’est le nucléaire, et on débat à l’infini pour savoir s’il faut la développer ! Nous sommes dans une situation aberrante. Nous devrions raisonner en termes d’avantages comparatifs : qu’est-ce que je sais faire, moi, que les autres ne savent pas faire ? » alerte Cécile Maisonneuve. Sauf qu’à Paris ou Bruxelles le message a toujours autant de mal à passer.
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Author : Sébastien Julian
Publish date : 2025-02-25 15:58:00
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