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Salon de l’agriculture : Karine Le Marchand et la grande distribution, la solution inattendue à la crise ?

Salon de l’agriculture : Karine Le Marchand et la grande distribution, la solution inattendue à la crise ?


La photo est suffisamment rare pour que l’on s’y arrête. Ce mercredi 26 février, cinq patrons de la grande distribution se sont retrouvés à l’heure des croissants au Salon de l’agriculture, à Paris. L’objet de ce rendez-vous ? Annoncer une salve d’engagements pour aider les agriculteurs à mieux vivre de leur travail. Carrefour, Intermarché, Casino, Auchan et la Coopérative U… Tous ont répondu à l’appel de Karine Le Marchand. Quant à la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, « je lui ai demandé de ne pas venir », élude l’a animatrice de l’émission L’Amour est dans le pré depuis bientôt seize ans, qui préfère attendre la fin du salon afin d’éviter « toute récupération politique ».

L’an dernier, celle qui aide habituellement les agriculteurs à trouver l’amour monte au créneau. En pleine fronde agricole, elle rejoint les manifestants sur les autoroutes, puis lance une pétition. Avec la spontanéité que le public lui connaît, la présentatrice interpelle ensuite lors d’un salon les pontes de la distribution tricolore : « On n’a plus le temps d’attendre les politiques, il faut que le privé essaie d’apporter une réponse à la détresse des agriculteurs. »

Carrefour, Intermarché, Casino, Auchan et la Coopérative U ont répondu à l’appel de Karine Le Marchand.

« L’amour est tout près »

Chiche ! Dans les jours qui suivent, Karine Le Marchand est contactée par les « hyper », des discussions s’ouvrent. « Les débuts ont été compliqués : il fallait faire attention à ne pas tomber sous le coup de l’entente » [NDLR : accord entre plusieurs entreprises sur la fixation des prix, le partage des marchés ou la restriction de la production, ce qui est interdit lorsque cela fausse le jeu de la concurrence]. A force de conversations, trois idées d’actions émergent et mettent d’accord enseignes et agriculteurs.

La première cible les petits producteurs. Baptisée « L’Amour est tout près » en clin d’oeil à l’émission, son principe est simple. Les producteurs en difficulté pourront, dans un rayon de 100 kilomètres, vendre leur produit dans les hypermarchés et grandes surfaces en fixant eux-mêmes les prix tout en étant payés à trente jours. Pas de négociations sur les tarifs de ventes, et zéro intermédiaire : dans la grande distribution, c’est une première. Qui n’est cependant pas dénuée de conditions.

Stand « L’Amour est tout près » d’un Intermarché

Lutter contre la surproduction

Pour en bénéficier, l’agriculteur ne devra pas avoir plus de deux salariés, et devra justifier être en difficulté. Dans les rayons, sur les étales, les produits concernés seront indiqués à l’aide d’une signalétique orange en forme de cœur. « Bien évidemment, les producteurs seront accompagnés, aussi possiblement par les chambres d’agriculture, car si les prix fixés sont trop haut, ils risquent de ne pas se vendre » précise Karine Le Marchand. Et d’ajouter : « L’idée est aussi d’essayer d’inciter les producteurs à transformer leurs produits bruts eux-mêmes ». De cette ambition découle le deuxième volet du programme annoncé ce mercredi : lutter contre la surproduction.

Chaque année, de façon saisonnière, les agriculteurs sont contraints d’écouler leurs marchandises à perte. Le but de l’opération est donc de sensibiliser le public à cet enjeu. Pour ce faire, l’animatrice de M6 fait jouer son réseau : « L’idée est d’aller chercher des partenariats dans la presse, la radio, la télévision pour relayer les alertes lorsqu’il y a surproduction ». Aux côtés de ses homologues, le PDG de Carrefour Alexandre Bompard s’est engagé ce mercredi à effectuer « un véritable travail pour donner envie aux consommateurs d’acheter les produits victimes de la surproduction ». Karine Le Marchand a fait ses calculs : « Si la demande augmente, le prix d’achat des agriculteurs remontera ».

Pour le directeur du label Agri-Ethique Ludovic Brindejon, toutefois, « faire des annonces ‘pour soutenir les agriculteurs’ à quelques jours de la fin des négociations commerciales 2025, dans un contexte extrêmement tendu, est assez ahurissant. » Une référence aux discussions entre les acteurs de la grande distribution et les industriels de l’agroalimentaire qui doivent aboutir le 1er mars prochain. « Si l’initiative permet d’apporter une juste rémunération des agriculteurs sur le long terme, pourquoi pas. Mais encore faut-il que le modèle soit challengé et vraisemblable » ajoute-t-il.

Arboriculteur et trufficulteur dans le Tarn, David a quant à lui envie de croire au projet piloté par Karine Le Marchand. « Ces annonces vont dans le bon sens, et permettront d’éduquer les consommateurs à la saisonnalité des produits ». Même son de cloche du côté de Cathy Heraud, viticultrice dans le Médoc qui a bénéficié du programme en avant-première. Et la productrice de se réjouir d’initiatives qui s’inscrivent, selon elle, « dans le concret » : « Karine (Le Marchand) a beaucoup plus fait pour nous en quelques années que l’Etat en des décennies ».

Pallier l’incurie de l’Etat ?

Cette année, la colère agricole qui avait marqué la précédente édition du Salon est quelque peu retombée. Et alors que plus de 16 % des ménages agricoles vivent en dessous du seuil de pauvreté – contre 14 % des ménages français -, l’amertume persiste. La faute, en partie, au retard des travaux législatifs engendré par la dissolution. Votée par l’Assemblée nationale au printemps dernier, la loi organique sur l’agriculture a été adoptée par le Sénat à la mi-février seulement. Et son contenu est encore loin de satisfaire l’ensemble de la profession : « C’est à mille lieues de ce qu’il faudrait pour aider le secteur, les politiques ne font rien pour nous », déplore Cathy Héraud dont le père, producteur, est décédé après une perte massive d’exploitation.

Côté grande distribution, Thierry Cotillard, président du groupe Les Mousquetaires, regrette que l’exécutif ne soit pas au rendez-vous. « Faute d’avoir des réponses suffisantes du politique, le privé, qui ne veut pas se retrouver sans agriculteurs français dans quelques années, doit prendre des initiatives ». Non sans risques : vendre des produits issus de l’agriculture française implique d’afficher des prix plus élevés, et donc de perdre en compétitivité. « La distribution est tiraillée entre la volonté de proposer aux consommateurs des produits abordables dans un contexte inflationniste, et celle de rémunérer à un meilleur prix leurs produits aux producteurs », résume Christophe Piednoel, directeur de la communication et du RSE du groupe Casino.

D’autant que le reproche leur est régulièrement fait de proposer des produits importés. « Pour certaines denrées, comme l’agneau, la production française ne couvre que 55 % des besoins ! Réimplanter des filières en France avec de la contractualisation, c’est aussi ça l’objectif », défend Thierry Cotillard. A l’instar de quatre de ses concurrents qui l’entourent ce mercredi matin, le patron d’Intermarché s’est ainsi engagé à proposer aux producteurs qui s’installent dans des filières inexistantes ou en péril des contrats de trois à cinq ans. Pour les définir, un observatoire sera mis sur pied et rendra ses premières conclusions l’an prochain, au Salon de l’agriculture. « Notre responsabilité est de proposer des produits sains et qui rémunèrent correctement le monde agricole, mais ce n’est pas aux entreprises privées de définir une politique nationale et européenne de développement de l’agriculture », souligne Christophe Piednoël, de Casino. Et de conclure par une formule : « On veut bien amener nos données et nos idées, mais n’oublions pas : chacun son rôle ».



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Author : Ambre Xerri

Publish date : 2025-02-26 09:46:00

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