La possession de la terre est indissociable du pouvoir. Depuis les colonisations européennes du XVIᵉ siècle, en passant par la Révolution française, jusqu’aux collectivisations soviétiques et maoïstes du XXᵉ siècle, l’histoire abonde d’exemples où la redistribution foncière a bouleversé l’ordre social et politique. Et le mouvement est loin d’être terminé. « Il est temps de se préparer à une prochaine redistribution des terres au niveau mondial », alerte Michael Albertus, professeur de science politique à l’Université de Chicago. Dans Land Power (Basic Books, 321p., non traduit), un ouvrage captivant classé parmi les livres les plus attendus de 2025 par Foreign Policy, le politologue introduit le concept de « Grande redistribution » (Great Reshuffle). Il y décrit les vastes réallocations de terres qui ont marqué les derniers siècles et façonné nos sociétés. Et le XXIᵉ siècle n’y échappera pas.
Les grands moteurs de cette nouvelle ère ? Le changement climatique, la pression démographique et la course aux ressources – en particulier les minerais – dans un contexte technologique en pleine mutation. Cette prochaine « Grande redistribution » promet de redessiner la carte géopolitique mondiale. Pour certains Etats, les pressions liées au climat deviendront si fortes qu’elles les contraindront à revoir leurs frontières ou à revendiquer de nouveaux territoires. Les tensions croissantes autour du Groenland ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Dans cette redistribution à venir, les États prédateurs pourraient bien passer à l’action… Et la Guyane française, notamment, se retrouver dans le collimateur de voisins opportunistes… Entretien.
L’Express : Quelle est votre définition du « Great Reshuffle », cette grande redistribution des terres qui constitue la thèse centrale de votre livre ?
Michael Albertus : C’est cette période de bouleversements spectaculaires dans la propriété foncière qui a commencé avec la colonisation au XVIe, puis s’est accélérée et généralisée à partir de la Révolution française de 1789. Il est difficile de mesurer à quel point la terre était auparavant concentrée entre les mains de quelques-uns, notamment en Europe, en Amérique latine et dans certaines régions d’Asie de l’Est. Au cours des deux derniers siècles, la croissance démographique, la construction des États et les conflits sociaux se sont intensifiés et la demande en terres s’est accrue, tout comme la capacité des gouvernements à les réaffecter et les redistribuer d’un groupe de personnes à un autre. C’est l’ère de la grande redistribution : elle a marqué presque toutes les sociétés de la planète en les plaçant sur de nouvelles trajectoires.
Après le tournant majeur de la Révolution française, qui a vu pour la première fois en Europe une vaste redistribution des terres, notamment celles de l’Église et de la noblesse, au profit des classes populaires, nous entrons selon vous dans une nouvelle ère de compétition autour de la terre. Qu’est-ce qui la caractérise ?
Cette nouvelle ère est marquée par l’interaction de deux dynamiques majeures. La première est sans aucun doute le changement climatique. Les régions où il fait bon vivre, qui sont habitables, productives sur le plan agricole ou qui revêtent une importance stratégique, sont en train de changer et continueront de changer dans les décennies à venir. Nous en voyons déjà les prémices à travers des phénomènes météorologiques extrêmes. Ce bouleversement du climat redéfinit les zones désirables, ce qui génère déjà une concurrence, car les États l’anticipent et se positionnent dès maintenant pour tenter de modifier leurs frontières ou d’acquérir d’autres territoires. Le Groenland, avec les Etats-Unis, en est un exemple frappant.
La seconde dynamique, liée à la première, concerne la démographie. Il y aura 10 milliards d’habitants sur Terre en 2100, soit 25 % de plus qu’actuellement. C’est beaucoup. En conséquence, la pression foncière sera à son maximum dans les décennies à venir. La plupart des prévisions démographiques indiquent que la population mondiale ne se stabilisera pas à 10 milliards de personnes. Elle déclinera ensuite assez rapidement. Ainsi, d’ici 2200, la population de la Terre sera probablement nettement inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui. Moins de population pourrait signifier une pression moindre sur les ressources, mais les zones habitées seront aussi redéfinies par les effets du climat. Tout cela aura de profondes répercussions sur notre rapport à la terre.
En quoi une diminution de la population peut-elle poser des défis au niveau des territoires ?
Prenons l’exemple des villes : j’ai grandi dans la banlieue de Détroit, dont la population actuelle représente environ un tiers de celle de 1950. Cela signifie une baisse de plus de 65 %. Tout cela a posé de graves problèmes, notamment en matière d’aménagement du territoire. Il y a aujourd’hui beaucoup de terrains vacants, de bâtiments abandonnés. La municipalité essaie de maintenir les services sur une vaste zone, dont une grande partie est désormais désertée. Cela soulève donc d’autres défis importants pour la société.
Selon vous, les pays nordiques seront les grands gagnants de cette redistribution mondiale. Pourquoi ?
Sur le plan climatique, je pense que les principaux bénéficiaires seront probablement les économies situées dans les régions nordiques. Des endroits comme le Canada, les États-Unis dans une certaine mesure grâce à l’Alaska, la Russie, les pays nordiques, où la population est relativement clairsemée et où les terres vont devenir plus arables, plus productives sur le plan agricole. En plus, ils se situent le long des zones septentrionales de l’Arctique qui, avec la fonte des glaces, verront l’émergence de nouvelles routes maritimes internationales, très précieuses. Ainsi, le nord du Canada et le nord de la Russie deviendront accessibles à la navigation toute l’année, ce qui leur permettra de tirer parti du commerce maritime et de leur position géostratégique. C’est aussi vrai pour les pays nordiques. Je me base notamment sur les recherches menées par des scientifiques de l’université de Stanford qui ont montré que la productivité économique s’accélère à mesure que les températures augmentent dans les climats plus frais et qu’elle ralentit à mesure que les climats plus chauds se réchauffent.
Pour ce qui est de la démographie, la situation dépendra largement des politiques mises en place par certains pays pour encourager la natalité. A l’échelle mondiale, les plus grands gagnants en termes de croissance démographique se situeront principalement en Afrique subsaharienne : des pays comme le Nigeria, la République démocratique du Congo, l’Angola et l’Éthiopie devraient figurer parmi les dix pays les plus peuplés de la planète d’ici 2100. Certaines projections estiment même que le Nigeria pourrait dépasser la Chine en termes de population à cette date. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que ces pays en tireront un avantage. En raison de leur situation par rapport au changement climatique, nombre d’entre eux seront confrontés à d’immenses pressions pour disposer de ressources suffisantes afin de soutenir leur population. Il est très difficile d’imaginer comment le Nigeria pourrait accueillir 700 millions de personnes d’ici la fin du siècle sans connaître de graves perturbations sociales. Je m’attends donc à une hausse importante des migrations en provenance de ces régions, ainsi qu’à une concurrence accrue entre pays africains pour l’accès aux ressources et aux terres disponibles.
Avec ses propos répétés sur le Groenland, le Panama et le Canada, qu’il voudrait voir devenir le 51e État américain, Donald Trump a-t-il tout compris à la thèse de votre livre ? À savoir que la possession des terres est intrinsèquement liée au pouvoir…
D’une certaine manière oui. Le positionnement géostratégique des terres est certes très important, mais ce n’est pas tout. Le facteur climatique entre aussi en jeu. Par exemple, le Groenland sera certainement plus attractif et habitable en 2100 qu’il ne l’est aujourd’hui. A cela s’ajoute un enjeu essentiel : l’accès aux ressources naturelles. Le Groenland possède des ressources minérales hautement stratégiques dans les changements technologiques en cours, notamment dans la course à l’intelligence artificielle et à l’électrification des usages. Il sera beaucoup plus facile de les exploiter après la fonte des glaces.
À l’heure actuelle, la Chine produit, raffine et traite une grande partie des métaux et minerais critiques du monde. Les États-Unis cherchent donc à sécuriser leur propre chaîne d’approvisionnement, dans une volonté de découpler leur économie de celle de la Chine. Cette stratégie entre également en ligne de compte, par exemple, dans l’accord sur les minerais proposé à l’Ukraine, en échange du soutien américain dans la guerre face à la Russie.
La Russie, justement, traverse actuellement d’importantes difficultés économiques. Pensez-vous que ces problèmes pourraient s’atténuer grâce à la Grande redistribution que vous évoquez, étant donné que vous classez la Russie parmi les grands bénéficiaires à venir du changement climatique ?
Au cours de prochaines décennies, la Russie, tout comme le Canada gagnerait environ 4 millions de kilomètres carrés de terres arables propices à des cultures. Sauront-ils exploiter ce potentiel ? Tout dépendra des politiques mises en place, de la manière dont les gens s’installeront sur ces terres, des infrastructures créées et des relations avec les populations autochtones qui y vivent. La Russie n’est pas un pays très ouvert à l’immigration, contrairement au Canada. Elle a lancé deux plans, appelés « Far East Hectare Program » et « Arctic Hectare Program », qui sont essentiellement des programmes de colonisation des terres. Ils visent à donner gratuitement des espaces en Sibérie ou en Extrême-Orient à des habitants, en échange de l’exploitation de ces terres, que ce soit pour l’agriculture ou d’autres usages. Ces programmes sont encore modestes, mais ils pourraient devenir un élément majeur de la politique de développement russe à mesure que le permafrost fond et que ces terres deviennent plus attrayantes.
Cette fonte représente dans le même temps une menace pour les infrastructures existantes : quand les choses commencent à fondre puis à regeler sans cesse, il devient difficile de maintenir les routes, les pipelines, les systèmes électriques, etc. Cela engendrera donc des coûts à court et moyen terme. Par ailleurs, à plus long terme, il existe aussi une possibilité de convertir ces terres ou de les utiliser à plus grande échelle pour des activités agricoles. Ainsi, les choix que feront les pays quant à la manière d’utiliser ces terres et de gérer à la fois les avantages et les inconvénients du changement climatique vont, selon moi, façonner leur avenir.
Dans la catégorie des futurs grands perdants, vous citez la Chine, la deuxième puissance mondiale…
La Chine va se trouver dans une position franchement difficile. D’une part, sa population est en déclin. D’autre part, un certain nombre de zones situées dans les régions les plus densément peuplées du pays sont exposées à des risques climatiques considérables, à la fois en raison de la montée du niveau de la mer et la variation des régimes de précipitations. Ainsi, les zones situées autour des grands fleuves chinois deviendront de plus en plus sujettes aux inondations. Mais il y a aussi les régions montagneuses, qui ont été labourées et ont perdu leurs écosystèmes naturels, ce qui a accentué l’érosion et réduit la capacité du sol à absorber l’eau. La pression sera forte pour faire face à ces problèmes. Et la façon dont Pékin a traité son environnement dans le passé a rendu encore plus difficile la prise en compte de certaines de ces préoccupations.
Or la Chine se positionne déjà pour tenter d’endiguer certains vents contraires auxquels elle sera confrontée. Pour obtenir une sorte d’avantage géostratégique. C’est visible avec ses actions en mer de Chine méridionale, avec la construction d’îles maritimes ou via l’influence exercée sur ses voisins d’Asie du Sud-Est afin de se garantir un accès plus constant aux ressources.
Les pays en développement, qui ont réussi au cours des dernières décennies à réduire partiellement l’écart de richesse avec les nations les plus industrialisées, seront-ils du côté des perdants ou des gagnants de cette grande redistribution ?
Certains pourraient bénéficier du changement climatique. Le Botswana et le Zimbabwe, par exemple, possèdent des terres à une altitude suffisamment élevée pour qu’il soit possible d’en convertir certaines en zones de cultures à forte valeur ajoutée. Mais à mesure que la concurrence pour les territoires s’intensifie, les pays en développement auront beaucoup plus de mal à se protéger contre les effets globaux du changement climatique. Et leur croissance démographique accroît la pression sur les ressources foncières disponibles. Ainsi, en fonction de l’évolution de l’ordre mondial, des pays pourraient être contraints d’établir des relations de soumission avec des puissances plus vastes pour bénéficier d’un certain degré de protection. Comme pendant la guerre froide. À ce titre, l’initiative chinoise des nouvelles routes de la soie peut être vue à la fois comme un effort d’investissement, mais aussi comme un moyen de structurer des relations facilitant l’accès aux ressources naturelles de ces pays. Donc oui, je pense que les pays en développement, en particulier ceux du Sud global, risquent de figurer parmi les perdants de ces transformations à venir.
On parle beaucoup actuellement du Groenland et de ses terres rares inexploitées mais, selon vous, « il y a des dizaines de territoires dans le monde qui ont un profil similaire ». Comme la Guyane française ou la Nouvelle-Calédonie, qui pourraient être dans le collimateur de voisins opportunistes…
Si vous regardez la carte mondiale des endroits qui ont une souveraineté territoriale faible, voire inexistante, ou qui sont encore des territoires dépendants de grandes puissances, souvent hérités du colonialisme ou de diverses formes d’impérialisme, on constate plusieurs cas significatifs au premier rang desquels le Groenland. Mais il existe de nombreux autres territoires, plus petits, qui revêtent également une importance géostratégique ou qui abritent des ressources importantes. On peut donc raisonnablement imaginer que la concurrence autour de ces régions va s’intensifier.
Le Guyana, donc à deux pas de la Guyane française, est depuis longtemps l’objet de revendications territoriales de la part du Venezuela. D’ailleurs, la moitié occidentale du pays apparaît parfois sur les cartes vénézuéliennes comme faisant partie du Venezuela. Récemment, le Guyana a découvert d’importants gisements pétroliers offshore. Depuis, des entreprises internationales et multinationales y exploitent ces ressources, ce qui a entraîné une montée rapide de la richesse du pays – mais aussi un regain des revendications territoriales du Venezuela, car ce territoire a maintenant plus de valeur qu’il n’en avait auparavant. Il en va de même pour la Guyane française : il n’y a plus qu’une porte à franchir. Je ne pense pas que des pays essaient activement de la revendiquer. Mais, comme le Groenland pour le Danemark, elle reste un vestige d’une époque coloniale que l’on croyait révolue. Même si sa souveraineté est plus solidement ancrée à la France que ne l’est celle du Groenland au Danemark, son territoire peut devenir un point d’intérêt. Des mouvements populaires réclamant l’indépendance ou plus d’autonomie peuvent offrir des opportunités à des puissances extérieures, qui pourraient chercher à y étendre leur influence, voire leur domination. Ce n’est pas quelque chose qui se produira du jour au lendemain, mais un tel scénario est tout à fait envisageable sur plusieurs décennies.
Cette « Grande redistribution » pourrait-elle se passer sans violence ?
C’est une question très délicate et provocante vu le contexte actuel avec le Groenland. Si les États-Unis décident d’essayer de l’occuper, que se passera-t-il ? Qui va les en empêcher ? Il est difficile d’imaginer que l’armée danoise puisse s’y opposer. Bien sûr, cela reviendrait à abandonner complètement notre conception de l’ordre et des alliances mondiales. C’est précisément pour ces raisons que cela ne s’est pas produit jusqu’à présent.
Mais si une telle situation devait arriver, cela se passerait probablement sans violence. Car dès lors que la menace devient suffisamment sérieuse, ces petits territoires finissent, d’une manière ou d’une autre, par céder, même s’il peut y avoir une forte résistance, notamment au sein de l’opinion publique. On pourrait imaginer, à terme, quelque chose qui ressemblerait à un « deal ». Par exemple, dans le cas du Groenland, l’opinion publique reste globalement favorable au Danemark, en grande partie parce que le pays offre aux Groenlandais un système de protection sociale relativement généreux. On pourrait imaginer que les États-Unis adoptent une approche similaire : combiner une forme de pression significative – voire une menace – avec des incitations économiques ou sociales, pour établir un nouveau type d’arrangement permettant d’intégrer ces territoires, sans passer par une occupation violente. Je ne suis cependant pas convaincu que cela arrivera à court, moyen ou long terme.
Source link : https://www.lexpress.fr/environnement/michael-albertus-apres-le-groenland-la-guyane-francaise-pourrait-susciter-des-convoitises-3GYYSFABMFFLLBEMDLTEM6BPEE/
Author : Laurent Berbon, Baptiste Langlois
Publish date : 2025-04-02 14:58:00
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