L’Express

« Il est jaloux d’eux » : Donald Trump est-il « l’idiot utile » des dictateurs ?

« Il est jaloux d’eux » : Donald Trump est-il « l’idiot utile » des dictateurs ?

Ce mercredi 3 septembre, Pékin sera « the place to be » pour tout dictateur ambitieux qui se respecte. Dans une volonté manifeste de défier les Etats-Unis, le président chinois Xi Jinping a convié ses amis Vladimir Poutine (Russie), Kim Jong-un (Corée du Nord), Alexandre Loukachenko (Biélorussie), Massoud Pezechkian (Iran) ou Min Aung Hlaing (le chef de la junte en Birmanie) à assister à une gigantesque parade militaire sur la place Tiananmen pour célébrer le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la victoire contre le Japon.

Alors que leurs pays sont soumis à de lourdes sanctions occidentales, ces « hommes forts » tenteront de projeter une image d’unité, en regardant défiler chars, missiles et drones de dernière génération, sous la protection de leur parrain chinois. Tout un symbole, ce sera la première fois de l’Histoire que Xi Jinping, Vladimir Poutine et Kim Jong-un, tous trois détenteurs de l’arme nucléaire, seront réunis au même endroit.

Une victoire pour Poutine

Le trio d’autocrates sera peut-être tenté de trinquer à la santé de Donald Trump. Car même si l’imprévisibilité de ce dernier les perturbe inévitablement, ils peuvent remercier le président américain qui, sans sembler s’en rendre compte, multiplie les cadeaux à leur égard. En Alaska, le 15 août, le monde entier en a été témoin : le locataire de la Maison-Blanche a littéralement déroulé le tapis rouge au chef du Kremlin, qu’il a accueilli en l’applaudissant comme un héros et en le faisant monter dans sa limousine. Ce faisant, il a offert une légitimation au bourreau de l’Ukraine sans la moindre contrepartie, l’a sorti de son isolement international et a rendu réel le rêve de Vladimir Poutine de revenir au bon vieux temps de la guerre froide, quand la géopolitique mondiale était régulée par les sommets entre les deux superpuissances, les Etats-Unis et l’URSS.

Les propagandistes du Kremlin ont adoré, d’autant que le président américain, qui avait auparavant maintes fois accusé Kiev d’avoir démarré cette guerre, a accepté de discuter d’un plan de paix en Ukraine avec Poutine sans obtenir un cessez-le-feu préalable. Un revirement complet pour Donald Trump, qui avait menacé Moscou de sanctions sévères en cas d’absence de trêve le 8 août, mais n’avait jamais mis son ultimatum à exécution. Depuis, la Russie continue de bombarder l’Ukraine, et son président a atteint son objectif : gagner du temps. « Bien que Poutine sache désormais que son ambitieux plan A, dans lequel Trump imposerait simplement à Kiev un accord rédigé à Moscou, a peu de chances de se concrétiser, il s’est tourné vers son plan B, plus réaliste, dans lequel Trump perdrait patience et réduirait considérablement l’aide américaine à l’Ukraine », écrit Alexander Gabuev, directeur du Centre Carnegie Russie Eurasie, à Berlin, dans la revue Foreign affairs. Et ce spécialiste d’ajouter : « Dans le calcul du Kremlin, cela reste une victoire ».

La guerre commerciale s’est retournée contre Trump

Washington fait également preuve d’une étonnante magnanimité avec la Chine, que les Etats-Unis considèrent pourtant comme leur rival numéro un. Début août, alors qu’il avait promis une nouvelle hausse des tarifs douaniers si aucun accord commercial n’était trouvé avec Pékin à cette date, Donald Trump a repoussé l’échéance de six mois malgré l’absence de toute avancée. Auparavant, à la mi-juillet, il avait levé l’interdiction pour les entreprises américaines d’exporter vers la Chine des puces indispensables au développement de l’intelligence artificielle, un secteur pourtant clé dans la course à la domination mondiale. Visiblement, les menaces chinoises sur l’approvisionnement en terres rares, dont elle détient le quasi-monopole de la production, ont fait réfléchir Washington. Comme si la guerre commerciale qu’il a lancée s’était retournée contre le président américain.

« L’approche de l’administration Trump envers la Chine semble jouer largement en faveur de cette dernière, qui a réussi à démontrer qu’elle pouvait infliger des coûts importants aux États-Unis, analyse William Matthews, analyste à la Chatham house. En fin de compte, la domination de la Chine sur les chaînes d’approvisionnement en terres rares lui confère une influence même dans les domaines où les États-Unis ont un avantage, comme les puces électroniques de pointe. Les États-Unis n’ont tout simplement pas le même pouvoir de pression sur la Chine que sur leurs alliés, notamment l’UE. »

Autre motif de satisfaction pour Xi Jinping, en infligeant des droits de douane exorbitants (5O %) sur les importations de produits indiens, Donald Trump jette New Delhi dans les bras de Pékin. La stratégie américaine consistait pourtant jusqu’ici à renforcer la coopération avec l’Inde pour contrer et isoler la Chine. Preuve d’un net réchauffement des relations, après plusieurs années de fortes tensions, le premier ministre indien Narendra Modi s’entretiendra en tête à tête avec Xi Jinping ce dimanche 31 août, à l’occasion du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, à Tianjin (qui réunit la Chine, la Russie, l’Inde, le Pakistan, et des Etats d’Asie centrale). Les deux dirigeants ne s’étaient pas rencontrés depuis 2018.

Dans le fond, même s’il s’en est défendu récemment, Donald Trump a toujours envié les dictateurs. « Il a une affinité naturelle pour les autocrates parce qu’il est jaloux d’eux. N’oublions pas que c’est un homme d’affaires : il est habitué à ce que tout le monde lui obéisse quand il prend une décision, rappelle Charles Kupchan, ancien conseiller de Barack Obama et professeur à l’université de Georgetown, à Washington. Or quand vous êtes comme lui le président d’un pays démocratique, vous devez composer avec le Sénat, la Chambre des représentants, les agences, les médias… »

L’ex-promoteur a plusieurs fois proclamé son admiration pour la poigne de fer de Vladimir Poutine et Xi Jinping. Lorsque le président russe a déclaré l’indépendance de deux régions du Donbass, peu avant l’invasion du 24 février 2022, il a salué un coup de « génie ». Et après que son homologue chinois, qu’il considère comme « l’une des personnes les plus intelligentes du monde », avait fait modifier la Constitution pour pouvoir rester président à vie, en mars 2018, il n’avait pas caché son enthousiasme. « Peut-être qu’un jour, nous devrions essayer ça nous aussi », avait-il glissé sur le ton de la provocation. Et cette semaine, alors qu’il recevait le président sud-coréen dans le bureau Ovale, il n’en avait que pour le frère ennemi Kim Jong-un. Donald Trump a martelé qu’il avait une « excellente relation » avec le dirigeant nord-coréen (qualifié par le passé de « très honorable ») et qu’il souhaitait le rencontrer à nouveau.

Au-delà des flatteries, le leader MAGA fragilise le soft power américain en malmenant ses alliés historiques, en infligeant des droits de douane même aux pays pauvres, et en montrant son mépris pour le droit international et les valeurs occidentales. Par son attitude, il fait en particulier le jeu de Xi Jinping, qui rêve de remodeler l’ordre mondial à son avantage. « Pour y parvenir, le président chinois doit démontrer que système actuel est en faillite et qu’il est nécessaire de le modifier, avec le soutien des pays du Sud et sous la direction de la Chine, résume Steve Tsang, directeur de l’institut SOAS China, à l’université de Londres. Personne n’a fait plus pour discréditer le leadership mondial des États-Unis et l’ordre international libéral que Trump en un peu plus de sept mois ».

Le fait que l’ancien promoteur immobilier ait conservé une logique de business man donne par ailleurs à Vladimir Poutine et Xi Jinping des leviers sur le président américain, plus pressé de signer des accords que ses interlocuteurs. « Trump n’a pas une vision géopolitique du monde, il l’envisage sous un prisme économique. Lorsqu’il négocie la fin de la guerre en Ukraine, il pense aux marchés qui s’ouvriraient pour les entreprises américaines, et aux achats de pétrole et de gaz, souligne Charles Kupchan. De même, Donald Trump ne passe pas son temps à se demander si Xi Jinping va envahir Taïwan ; s’il passe des nuits blanches, c’est à cause du déficit commercial entre les États-Unis et la Chine ».

« Trump prend de nombreuses mesures qui surprennent et réjouissent la Chine : il n’accorde aucune importance à l’idéologie, or c’est justement ce que la Chine espérait depuis des années, complète Yun Sun, experte de la politique étrangère chinoise au centre Stimson, à Washington. Il adopte cette approche parce qu’il considère le commerce comme sa priorité absolue, plutôt que la sécurité nationale. Sauf que la résolution du déséquilibre commercial nécessite la coopération de la Chine. »

« Je ne suis pas un dictateur », s’est défendu ce mois-ci Donald Trump, après avoir ordonné le déploiement de la garde nationale à Los Angeles (en juin), puis à Washington (mi-août), la capitale fédérale. Le fait même que le président américain, que l’on appelait autrefois le « chef du monde libre », se sente obligé de démentir une telle accusation est en soi stupéfiant. Ses amis autocrates ont dû savourer la séquence.



Source link : https://www.lexpress.fr/monde/il-est-jaloux-deux-donald-trump-est-il-lidiot-utile-des-dictateurs-3MSJUPDZV5CXVIZWWC3UJ7UWI4/

Author : Cyrille Pluyette

Publish date : 2025-08-29 17:01:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express
Quitter la version mobile