Ça s’en va et ça revient. Portée par le succès mondial de la publicité Intermarché qui met en scène un loup végétarien, la chanson Le Mal aimé, sortie en 1974, a connu une explosion des écoutes sur les plateformes de streaming. Et son interprète, Claude François, mal aimé de la gauche culturelle, prouve une nouvelle fois qu’il est le chanteur populaire par excellence, après avoir déjà été à l’honneur lors des Jeux olympiques de Paris.
Le philosophe Philippe Chevallier est l’auteur du meilleur livre sur Claude François, qui vient d’être réédité aux très sérieuses Presses universitaires de France. Dans L’Art de Claude François, il analyse avec finesse l’œuvre de ce stakhanoviste du tube raillé par Libération et Le Monde. Si Claude François était un homme difficile, l’artiste n’a lui jamais injurié son public, avec un contrôle absolu sur sa production et un souci omniprésent de la qualité, garantie par des musiciens et une équipe d’exception. Pour L’Express, Philippe Chevallier revient sur le phénomène du Mal aimé, explique pourquoi une reprise peut être une grande chanson et dévoile quelles sont pour lui les deux plus grands titres de Claude François.
L’Express : Encore une fois, Claude François est de retour (est-il jamais parti ?) à travers le succès viral de la publicité de Noël d’Intermarché, qui reprend Le Mal aimé. Le titre a bondi sur les plateformes de streaming. Comment analysez-vous ce énième succès ?
Dans ma rue, hier soir, il y avait un jeune un peu aviné qui chantait à tue-tête : « Je suis le mal aimé… ». Je me suis dit : « Cloclo avait tout compris » ! C’est vraiment l’art du tube, et peut-être l’art de ces années-là : le mal aimé, c’est Claude François, qui se sent méprisé par la presse d’opinion, qui subit alors des revers (l’année d’avant il est inculpé de fraude fiscale), mais c’est tout autant l’auditeur, incompris de ses parents, de son conjoint, de son patron… Et l’auditeur se fait chanteur ! Il y a un effet miroir de la chanson-confession, à la première personne (qui marche aussi très bien avec Souchon, Sardou, Johnny…). Mais il y a autre chose, je crois : les grandes chansons de ces années-là ont formé, et forment encore, une culture commune, un socle de références, dont la pop contemporaine, éclatée entre les plateformes, le streaming, etc., ne bénéficie plus. Cela fait longtemps qu’il n’y a plus de tube de l’été (ou de l’hiver…) Alors on réécoute les anciens.
Comme beaucoup de tubes de l’artiste, Le Mal aimé est une reprise, en l’occurrence Daydreamer de Terry Dempsey. 70 % de son répertoire est emprunté à des chansons anglo-saxonnes, mais aussi italiennes ou brésiliennes. Peut-on être un grand artiste en reprenant les autres ?
Oui, si on se rappelle que la reprise, c’est l’univers du blues et du jazz, dont Claude François est issu, puisqu’il était au départ batteur dans un grand orchestre de Monaco qui ne faisait quasiment que des reprises. Or, la reprise est un exercice difficile, car elle permet de juger, mieux qu’un original, du style propre de l’artiste, à la fois sa virtuosité et sa singularité, à travers un thème connu. Quand il reprend en 1965 le standard de Burt Bacharach Make It Easy on Yourself (Mais n’essaye pas de me mentir), qui est une mélodie complexe et pas du tout « yéyé », Claude François montre qu’il maîtrise parfaitement la musique et l’art vocal – ce qui n’est pas le cas de tous les yéyés à cette époque ! D’ailleurs, la reprise est chez lui souvent meilleure que l’original, car c’était un professionnel, il savait comment une chanson était fabriquée : il nettoyait tout ce qui était inutile, corrigeait l’à-peu-près, rendait tout plus nerveux, très bien entouré par des musiciens et des arrangeurs d’exception.
Avec ses propos sur « les petites filles entre 15 et 18 ans » qui sont ressortis dans le contexte de MeToo, ses Claudettes, son côté tyrannique, Claude François avait tout pour être cancellé par notre époque. Question bateau : peut-on séparer l’homme de l’artiste ?
Non, on ne doit pas, on ne peut pas séparer. On écoute un artiste avec tout ce qu’on sait de lui et qu’on peut apprécier ou pas. C’est important car cela doit nous garder de toute vénération ; l’admiration n’est pas la vénération – et l’écoute admirative n’empêche pas la réflexion, le jugement critique, la bonne distance.
La gauche culturelle a toujours méprisé Cloclo, lui préférant des auteurs-compositeurs à textes, comme Léo Ferré ou Barbara. Au lendemain de sa mort, Libération a titré « Claude François : a volté » et sous-titré « L’idole des moins de 10 ans ». Encore en 2012, Marcela Iacub signait dans ce quotidien un article délirant sur l’artiste, au moment de la sortie de son biopic. Que nous dit cette hostilité à l’égard d’un « mal aimé » immensément populaire ?
L’univers du rythme et du son – qui est celui de Claude François – a toujours moins bonne presse en France que la chanson à texte, celle où l’on disserte les sourcils froncés sur la solitude des grandes villes, la dure condition humaine, le destin des classes laborieuses… C’est d’ailleurs par le texte que la chanson a conquis une légitimité culturelle dans les années 1960-1970 : Brel et Brassens ont même été au baccalauréat l’année où Cloclo chante « Ça s’en va et ça revient » ! Bien sûr, il fallait pour Claude François que les paroles aient un sens, mais chez lui, le choix des mots, des syllabes mêmes, est absolument musical. Il cherchait, parfois très longtemps, l’accord parfait entre la musique, le rythme et la phonétique. Le texte de Chanson populaire est remarquable, d’abord parce qu’il est très cinématographique (le gros plan sur la pendule de l’entrée), mais surtout parce qu’il permet au chanteur de multiplier les « appuis » et de donner à la chanson une cadence et une tension incroyables, comme si on entendait la porte claquer à midi.
Dans Comme d’habitude, on est presque chez Godard!
En 2024, deux chansons de Claude François ont figuré dans la cérémonie d’ouverture des JO de Paris. Concocté par Thomas Joly, ce spectacle déjà historique a-t-il définitivement consacré la variété?
Oui… et c’est Comme d’habitude, dans sa version anglaise (My Way), qui a clôturé les mêmes JO à minuit, car c’était la seule chanson capable de jeter un pont entre la France et les Etats-Unis. Je crois que vous avez raison : il y a eu, dans les choix de Thomas Joly, la revanche d’un art populaire enfin franchement assumé et célébré ; tout simplement parce qu’il tient toujours, cinquante ans après. Mais il a fallu qu’une jeune génération nous le dise.
Avec son côté usine à tubes, mais aussi son exigence en matière musicale et sa maîtrise de toute la chaîne de production, il y a chez Claude François un aspect entrepreneurial, comme la Motown qu’il a beaucoup reprise…
Absolument, car c’était son modèle, et il a même enregistré là-bas, à Detroit, en 1971, avec les mythiques musiciens du label qu’on appelait les Funk Brothers, dans la fameuse cave qui servait de studio. Ce qui le fascinait dans la Motown, c’était sa chaîne de production. Il avait parfaitement compris que la variété, c’était désormais des métiers, des compétences bien distinctes, qui devaient intervenir à des moments très précis, tout au long de cette chaîne, du travail du texte avec le parolier, aux discussions avec l’arrangeur jusqu’au mixage final. À la Motown, tout était organisé, contrôlé : les compositeurs faisaient leurs horaires du bureau et rien ne sortait de la chaîne sans passer le contrôle qualité (et on est parfois surpris de ce qui était refusé). Vous me direz : la musique, c’est pas une usine ! Mais cette usine, elle a produit les Supremes, Stevie Wonder, les Temptations, Marvin Gaye… En France, Cloclo a fait pareil, avec une équipe soigneusement sélectionnée, ses studios de prédilection pour chaque étape de la fabrication, et un contrôle absolu de tous les maillons.
De Comme d’habitude à Savoir ne rien savoir, le couple joue un rôle central dans ses chansons, ce qui peut paraître ironique pour un homme à qui l’on prête des milliers de conquêtes. Cloclo est-il notre grand chanteur de la conjugalité ?
Ces deux chansons sont vraiment les sommets de son œuvre, et ce qui est remarquable, c’est qu’elles sortent à neuf ans de distance (1967-1976). On sait qu’elles évoquent des ruptures ou des souffrances réelles, vécues par le chanteur. On sait aussi qu’il s’investissait beaucoup dans les textes – même quand il n’en était pas le parolier principal. Or, ici, le texte est à nouveau d’une précision cinématographique : « Ma main caresse tes cheveux presque malgré moi… » On est presque chez Godard ! Ce vers de Comme d’habitude est l’un des plus terribles, je crois, écrits sur un amour qui se termine.
Il y a eu d’autres chanteurs de la conjugalité, bien sûr (je pense à Serge Lama), mais le couple est certainement le grand thème de Claude François, toujours sous le prisme, terrible, du non-dit, du faux-semblant, de la rupture. Comme s’il était hanté par une ou deux trahisons vécues, que rien ne permettait de réparer, comme il le chante dans Chanson populaire : « Aucune autre n’est venue remonter ma vie… » Il ne faut pas oublier que Don Juan est un être poursuivi par une angoisse que rien ne vient combler. Mais là, on sort de la musique (ce que je m’étais toujours refusé à faire !)
L’art de Claude François, par Philippe Chevallier. Puf, 315 p., 22 €.
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Publish date : 2025-12-24 07:45:00
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