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Gaspard Koenig : « L’Europe pourrait devenir un des rares espaces vivables de notre planète »

Gaspard Koenig : « L’Europe pourrait devenir un des rares espaces vivables de notre planète »


En 2023, Gaspard Koenig avait séduit plus de 100 000 lecteurs avec une histoire de vers de terre. Humus inaugurait son cycle romanesque sur les éléments. Après ce voyage souterrain, l’écrivain se mouille encore. Bienvenue à Saint-Firmin, un village normand qui entend bien se réapproprier l’eau. Maria, l’épicière idéaliste venue de Roumanie, a été élue maire sur cette promesse. Mais la gestion de l’eau est tout sauf un long fleuve tranquille. Qui ne sait pas déchiffrer les sigles cabalistiques du langage politico-administratif risque la noyade. Entre Kafka et Giono, Aqua croque notre époque avec férocité tout en faisant jaillir sa poésie enfouie. Un roman qui se boit sans soif.

L’Express : Aqua est un roman sur l’eau, mais aussi sur la bureaucratie. Comment arrive-t-on à rendre romanesque des sujets aussi prosaïques que l’intercommunalité ?

Gaspard Koenig : Tout sujet peut être romanesque. J’ai récemment lu La Curée de Zola qui parle de la destruction de Paris par Haussmann et des stratégies spéculatrices mises en place à ce moment-là. Des passages entiers décrivent des mécanismes financiers très documentés, mais durant lesquels le lecteur décroche un peu. Ce n’est pas grave, car cela donne un puissant effet de réel, et ça n’empêche pas La Curée d’être un roman dont on tourne les pages, avec des personnages très vivants. Un romancier peut prendre la société dans sa complexité, avec parfois sa fadeur et son ennui, et la faire vivre à travers des histoires. Même en parlant des intercommunalités [rires].

L’idée d’Aqua m’est venue en parlant à un élu corse dans un village de montagne. Il m’a dit que jamais il n’accepterait de céder la compétence de l’eau, car cela faisait des centaines d’années qu’on en prenait soin localement, et qu’il était hors de question qu’elle serve à remplir des piscines de touristes. J’ai compris que les processus hydrologiques millénaires comme la gestion de l’eau faisaient un bon sujet de roman.

C’est un Manon des sources normand…

C’est Manon des sources au temps des délégations de service public. Il y a un rapport mythologique à cet élément fondamental, et puis il y a la réalité administrative. Dans le roman, les personnages du village Saint-Firmin veulent se réapproprier l’eau, mais découvrent les complexités de la bureaucratie. Ce n’est pas une fiction binaire. Le village n’a peut-être pas pris la bonne décision. Face à eux, Martin, l’énarque qui entend gérer l’eau de manière centralisée a lui aussi d’excellentes raisons. Il n’est nullement corrompu ou incompétent. Ce personnage de technocrate, qui ne jure que par le centralisme rationalisateur, est convaincu par toute sa formation que si on laisse les gens décider par eux-mêmes, ils feront n’importe quoi.

Comme dans la série The Wire avec la drogue, vous semblez avoir voulu, par la fiction, tenter une expérience sociale…

La question centrale du livre, au-delà de l’eau, ce sont les communs. Il y a trois modes de gestion des ressources : soit l’Etat administre, soit c’est le marché, soit on crée des communs. C’est-à-dire que pour partager un bien commun en quantité limitée, les gens s’associent afin de prendre des décisions collectives, par la délibération et le consensus. Ce mode d’organisation a longtemps existé durant la période médiévale, pour les pâturages ou les forêts. Il reste d’ailleurs aujourd’hui 30 000 « sections communes » en France auxquelles l’Etat jacobin rêve de mettre fin. Prix Nobel d’économie en 2009, Elinor Ostrom a étudié les communs sur le plan historique, mais elle a aussi montré leur pérennité et leur actualité, par exemple dans certaines communautés de pêcheurs en Asie.

Il y a tout un discours théorique très bien intentionné autour des communs. Mais je voulais savoir comment ils fonctionnent si on les applique à un village contemporain, avec des vrais personnages pas forcément sympathiques, des rancœurs, des gens qui se connaissent mal, des visions du monde différentes. Les villages ne sont plus des espaces homogènes comme autrefois. J’ai accompagné un maire rural dans sa vie quotidienne pour préparer ce livre, et j’ai constaté à quel point cette fonction est exposée au pire de la nature humaine. On est loin de la vision idyllique d’un village bobo. Dans ce roman, j’ai donc pris ces gens tels qu’ils sont et, au fil de l’écriture, j’ai expérimenté pour voir dans quelles conditions ils pourraient, ou non, devenir une communauté.

En quelque sorte, vous passez par la fiction pour confronter vos connaissances à la réalité ?

L’ambition de ma tétralogie est de comprendre les éléments fondamentaux. Dans Humus, je m’étais intéressé à la terre. On marche dessus en permanence, mais on ne sait pas ce qu’il y a en dessous, alors que s’y trouve la plus grande quantité de vivant sur notre planète. L’eau, c’est pareil, on ne se demande jamais d’où elle vient. Or elle reste une ressource locale, même dans les métropoles. S’il ne pleut plus sur les aires d’alimentation des captages, les ennuis commencent…

Comme d’habitude, j’ai passé plusieurs mois à me documenter. Dans de nombreux villages, j’ai vu que la source historique remplissait encore son rôle, même si elle a été cachée par la modernité : maçonnée, bétonnée, oubliée…

Avec le réchauffement climatique, l’eau va-t-elle devenir une ressource de plus en plus convoitée ?

J’ai volontairement situé ce roman en Normandie pour montrer qu’il ne s’agit pas simplement d’un problème pour les Pyrénées-Orientales. En 2022, durant la grande sécheresse, une ville comme Angers est passée tout près de la rupture d’approvisionnement en eau potable. Les scientifiques qui appliquent les données du Giec au niveau local expliquent que les quantités totales de pluie ne seront pas forcément modifiées par le dérèglement climatique, mais que la saisonnalité accrue des précipitations va perturber le cycle de l’eau au point de créer des pénuries. Or une ville ou un village à sec, c’est un événement dramatique. Aujourd’hui, Téhéran est menacée. Barcelone ne survit que grâce aux usines de dessalement d’eau de mer. Le Cap a failli atteindre le « jour zéro » (sans eau) il y a quelques années.

Nous restons ainsi dépendants d’éléments naturels que nous ne voyons plus. Ce roman met en scène un avenir climatique réaliste, à très court terme, dans lequel les platanes font des fleurs en décembre. Le livre s’ouvre par une sorte de mousson. Les Normands ont autant de termes pour désigner l’eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige, du « broussin » à l’ »abernaudée ». Mais ils n’ont plus de mot pour nommer ce déluge hors-norme. Et puis, outre les précipitations, il y a la géologie. La Normandie de l’Est possède des nappes phréatiques, mais celle de l’Ouest repose sur du granit, une roche d’origine volcanique, la plus dure qui soit, qui condamne l’eau à rester en surface. Dans mon village de l’Orne, s’il ne pleut plus à partir de mai, on est à sec en août. On voit bien pourquoi la question des bassines se pose. L’eau, ce n’est pas l’électricité, on ne peut pas l’acheminer d’un bout du pays à l’autre en urgence. Il faudra plutôt adapter les cultures, les pratiques et les modes de vie aux ressources dont nous disposons.

Vous semblez suggérer que sauver la planète mobilisera bien moins que des problèmes écologiques au niveau local…

On ne se met pas à prendre soin de ses ressources par conviction intellectuelle. Il faut être confronté à une nécessité vitale. S’il n’y a plus d’eau, on est poussé à l’action. Mais pour que naisse ce sentiment de responsabilité collective, il ne faut pas que l’Etat soit toujours derrière notre dos, en nous disant : « ne vous inquiétez pas, on va vous sauver ». Quand il n’y a plus assez de poissons pour tous les pêcheurs, cela devient un problème existentiel pour les membres de la communauté, qui n’ont pas d’autre choix que de se réunir pour tenter d’établir des règles.

Sur le plan politique aussi, vous ne semblez plus que jurer par le local…

Je fais une description sans merci de la haute fonction publique. C’est un milieu politico-administratif hors sol. Mon personnage Martin est un fonctionnaire modèle, issu d’une famille modeste, un social-démocrate voulant bien faire. C’est un stéréotype, mais qui gagne en complexité au fil du livre.

La haute fonction publique a développé un mépris instinctif pour les personnes qui ne savent pas formaliser leurs connaissances. Le savoir vernaculaire, empirique, pourtant très riche, perd toujours face aux sigles administratifs. L’avalanche bureaucratique décourage aujourd’hui beaucoup de maires. Dans le roman, Maria, nouvellement élue, découvre des circulaires auxquelles elle ne comprend rien. Il y a une dépossession de la démocratie locale par le formalisme du vocabulaire technocratique. Ce ne sont pas nos vies qui seraient devenues plus complexes, c’est le pouvoir qui crée de la complexité pour domestiquer nos vies.

L’intercommunalité est-elle le nouveau château kafkaïen ?

Le fait de transférer autoritairement les compétences des communes pour les mettre entre les mains des intercos crée une situation terrible. Les citoyens continuent à adresser leurs doléances au maire, mais celui-ci n’a plus les outils pour y répondre. D’où le grand malaise de ces élus. L’intercommunalité s’étend sur plusieurs dizaines de kilomètres. C’est déjà le début de l’abstraction. On a créé ces structures pour des raisons compréhensibles de synergie et d’efficience mais, politiquement, c’est dévastateur, car on a détruit le dernier échelon qui restait entre l’individu et le pouvoir central : le maire. Pas étonnant que LFI (pourtant pas mes amis) ait défini pour les municipales un programme « communaliste » – y compris sur la question de l’eau.

Votre roman n’épargne pas les néoruraux. Vous-même, êtes-vous un homme des villes ou des champs ?

Ma légitimité à dire du mal de tout le monde vient du fait que je commence par en dire de moi-même… Dans tous mes romans, il y a toujours un personnage nommé Gaspard qui rappelle mon ancien moi et que j’éreinte. Dans Aqua, le Gaspard est une plume dans un cabinet ministériel.

Les néoruraux en prennent en effet pour leur grade. Parmi mes personnages secondaires figure une architecte énervée par la sonnerie des cloches de l’église, qui croit sincèrement que le village devrait lui rendre grâce d’être là. Mais il y a tous les profils sociologiques, depuis Jobard, le maire en place qui incarne l’agriculture dominante, jusqu’à l’ingénieur ou l’instit, en passant par des ouvriers, des immigrés, des petits paysans…

Personnellement, je suis réconcilié avec mes deux identités et j’évite d’opposer les deux mondes. On peut vivre la ville de manière très écologique, en observant les plantes rudérales et les oiseaux qui y reviennent depuis l’interdiction des produits phytosanitaires, de même qu’on peut habiter à la campagne en restant totalement isolé de la nature et de son environnement.

L’une des héroïnes est naturopathe. Ne donnez-vous pas un trop beau rôle à cette pseudoscience ?

Face aux déserts médicaux réapparaissent naturellement des personnages qui rappellent les sorcières ou rebouteux d’autrefois, avec un petit fond scientifique en plus. On voit les plaques se multiplier dans les villages : magnétiseur, énergéticien, auriculothérapeute… Le rôle historique de la sorcière est aussi celui de l’écoute. C’est une forme de psychanalyse rurale.

J’ai lu plusieurs livres de mythologie normande, que j’ai compilés en inventant la légende de Saint-Firmin. On s’aperçoit que ces mythes donnent souvent des clés de compréhension sur l’eau, les sols, etc. Il est évident que la science moderne a permis de dépasser bien des croyances obsolètes. Mais on retrouve aussi des savoirs traditionnels qui avaient été validés empiriquement, et dont les scientifiques saisissent désormais mieux les raisons, y compris dans le champ de l’agroécologie. Les chemins creux bordés de haies ou les méandres des rivières, en favorisant la diversité des milieux, rendent service aux cultures humaines.

Des éleveurs se sont opposés à l’abattage de leur bétail pour faire face à la dermatose nodulaire. Les comprenez-vous ?

Je suis très sensible au discours assez raisonnable des éleveurs, qui mettent sur la table des options alternatives (abattage sélectif, tests systématiques, etc). Penser qu’un dédommagement financier suffit à compenser la perte d’un troupeau constitué pendant des décennies, voilà bien une logique comptable d’énarque ! Face à une épidémie de ce type, des méthodes de gestion par les communs peuvent justement être utiles. Aujourd’hui, nous sacrifions la petite paysannerie pour ne pas pénaliser nos exportations.

Vous ne défendez donc pas l’accord commercial avec le Mercosur ?

J’ai évolué sur la question du libre-échange. Quand il y a une vraie réciprocité, je suis bien sûr en faveur du commerce. Mais il est évident qu’on ne peut pas imposer certaines normes à nos agriculteurs, et importer des produits qui ne les respectent pas.

Le Mercosur n’est-il pas un simple bouc émissaire de la crise agricole française ?

Notre agriculture est en crise car elle se trouve dans une transition difficile entre deux modèles. Le productivisme est en train de tuer la production. Il faudrait assumer l’agroécologie, l’horizon actuel de la science agronomique, capable de restaurer les sols, de rétablir la biodiversité, d’assainir l’eau, de stocker du carbone, de renforcer les microbiotes (des sols comme de nos intestins) et d’assurer des rendements pérennes.

Exemple : aujourd’hui, l’eau est polluée par les produits déversés dans les sols, avant d’être dépolluée dans des usines de traitement complexes et coûteuses. Si les aires d’alimentation des captages étaient saines, il suffirait souvent d’un peu de chlore pour potabiliser l’eau…

Comment expliquez-vous les maigres scores de l’écologie politique, surtout en milieu rural ?

Elle est devenue plus politique qu’écologique. Les Ecologistes ne parlent que de l’union des gauches et de la taxation des riches (l’objet de leur niche parlementaire), ils n’ont plus guère de voix sur la nature. Marine Tondelier parle du pouvoir d’achat en ironisant sur « les petits oiseaux ». Elle se trompe complètement. Non seulement les petits oiseaux et la crise du vivant sont essentiels. Mais en plus elle enferme l’écologie politique dans un champ militant très réduit. Résultat, les nombreux acteurs de l’écologie que je rencontre sur le terrain ne s’y retrouvent plus. Les responsables politiques qui ambitionnent de prendre la place d’Emmanuel Macron et d’incarner un centre progressiste devraient avoir un discours fondé sur une transition écologique intégrale et réaliste. Il y a là un espace politique considérable.

J’observe avec intérêt un jeune parti, Equinoxe, qui a fait 7 % dans une législative partielle dans l’Isère. Il est formé par des ingénieurs à la fois pro nucléaires, favorables à la réforme des retraites, fédéralistes et décroissants. Je me reconnais dans ce discours. C’est une écologie radicale, mais pas d’extrême gauche.

Vous qualifiez au passage Cristaline, boisson préférée des Français, comme étant « l’une des plus formidables arnaques marketing jamais imaginées »…

Je précise pour des raisons légales que c’est dans la bouche d’un personnage [rires]. Les consommateurs ignorent parfois la différence entre eaux minérales et eaux de source. Les premières s’approvisionnent dans des nappes spécifiques. C’est le cas de marques comme Evian ou Vittel. Elles connaissent aujourd’hui de grandes difficultés, car réglementairement, elles n’ont pas le droit de traiter une eau censée être naturellement pure. Sauf qu’il n’y a plus d’eau pure, nulle part ! Même dans l’eau qui tombe sur le plateau du Tibet, on retrouve des microplastiques et des Pfas…

Les eaux de source, quant à elles, ont le droit d’appliquer des traitements. Cristaline, une entreprise originaire de l’Orne, possède aujourd’hui une trentaine de points de captage partout sur le territoire français. Elle puise l’eau, la dépollue et la commercialise. C’est exactement le même processus que pour l’eau de ville, sauf qu’elle est mise dans des bouteilles en plastique et coûte cent fois plus cher. Alors qu’il suffirait de remplir une gourde au robinet…

L’eau prend dans votre roman une dimension spirituelle…

C’est l’élément purificateur par excellence. Et c’est un lien entre nous. La masse d’eau reste stable au fil des siècles et millénaires. Elle circule en permanence et revient. Statistiquement, l’eau qu’on boit contient des molécules qu’avait bues Jules César…

Michel Sardou a consacré une très belle chanson sur ce thème, La Pluie de Jules César

Je ne connaissais pas cette chanson. Mais en 1970, Georges Pompidou a eu un discours visionnaire, expliquant que la richesse de demain, c’est d’avoir de l’air pur et de l’eau fraîche. Or aujourd’hui, c’est devenu impossible.

L’Express inaugure une formule plus européenne. Comment voyez l’avenir de notre continent ?

Dans le roman, je mets en scène des touristes chinoises qui se promènent dans le village de Saint-Firmin comme nous nous promenions il y a trente ans dans ce qu’on appelait encore le tiers-monde. Tout d’un coup, c’est nous Européens qui sommes devenus le spectacle. Ces touristes chinoises viennent d’un univers beaucoup plus technologisé, et la France leur apparaît arriérée. L’Europe est train de devenir un espace de dominés.

Sommes-nous destinés à devenir le conservatoire du monde ?

La vision optimiste, c’est que nous avons un coup d’avance. Pour les pays qui sont entrés dans des crises liées à la surexploitation des ressources naturelles et à l’industrialisation, nous pouvons offrir un contre-modèle fondé sur l’Etat de droit, la préservation de l’environnement, le respect de l’ordre international, la liberté d’entreprendre… Autrement dit un modèle libéral classique, la croissance en moins. Quand les autres pays deviennent illibéraux, nous pouvons tirer de nos supposées faiblesses une force incroyable.

Mais si l’Europe se persuade elle-même qu’elle est en retard, elle va perdre sur tous les plans. En matière d’IA, elle ne fera pas mieux que la Chine ou les Etats-Unis. L’Europe pourrait devenir un des rares espaces vivables de notre planète, un laboratoire de l’habitabilité dans un monde en crise politique et environnementale.



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Author : Sébastien Le Fol, Thomas Mahler

Publish date : 2026-01-04 15:00:00

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