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L’Université de Saint-Gall, ce temple suisse où se forge l’élite économique germanique

L’Université de Saint-Gall, ce temple suisse où se forge l’élite économique germanique


On ne grimpe pas par hasard sur la colline du Rosenberg. Seuls quelques touristes égarés à Saint-Gall, cette ville de 80 000 habitants à l’extrême nord-est de la Suisse, se chauffent les mollets pour gravir le raidillon et découvrir la vue sur les toits pointus de la cité moyenâgeuse. Les passants qui sillonnent le dédale des rues étroites connaissent, eux, les codes du quartier. Derrière de hautes haies taillées au cordeau, on devine d’immenses villas, folies architecturales de la fin du XIXe. A l’écart des regards, l’Institute auf dem Rosenberg, l’un des pensionnats les plus prisés au monde, éduque descendants de têtes couronnées et rejetons de milliardaires. Opulence furtive, secrets garantis. Rigueur calviniste assumée. C’est là que niche l’université de Saint-Gall, le graal de l’élite économique germanique. Ici, pas de campus bouillonnant comme à Harvard ou HEC. Saint-Gall est une université de poche de 10 000 étudiants.

Tout autour, les pics dentelés des Churfirsten et au creux de la vallée, les eaux transparentes de la Linth.  » Il n’y a pas grand-chose d’autre à faire ici qu’étudier. Quand j’y suis arrivée à 17 ans, j’ai rencontré des gens qui pensaient vite et qui voulaient avancer encore plus vite » raconte Nicole Büttner-Thiel, l’une des figures phares de l’intelligence artificielle en Allemagne à la tête de Merantix Momentum, également secrétaire général du FDP, le parti libéral allemand.

C’est en 1898 que les riches industriels de la ville, spécialisés dans la dentelle, décident de financer la création d’une université pour former leurs enfants et surtout les dirigeants des usines. Il faut maîtriser la gestion, la comptabilité, former les futurs cadres à exporter leur précieuse marchandise dans le monde entier. Cent vingt-huit ans plus tard, l’établissement n’a pas renié son ADN. Il est toujours spécialisé en finance, en marketing, en management ou encore en droit. Surtout, il occupe les premières places dans les classements mondiaux. Ainsi, depuis plus d’une dizaine d’années, le Master SIM « Strategy and International Management » arrive en tête du palmarès des masters en management, réalisé par le Financial Times. « C’est l’université phare en économie du monde germanique, même si tous les cours sont en anglais », se félicite Paul Achleitner, ancien président du conseil de la Deutsche Bank et président de la fondation de l’Université. On ne compte plus les PDG de géants industriels ou financiers passés dans le moule de Saint-Gall. Thomas Buberl, le directeur de l’assureur Axa, Philipp Navratil, celui de Nestlé, Raynald Aeschlimann, le patron d’Omega, Marc Bitzer de Whirlpool… Quelques héritiers aussi comme le prince Hans-Adam II du Liechtenstein.

Si Saint-Gall est unique en son genre, c’est d’abord par le lieu. Les étudiants peaufinent leur « business plan » ou décodent les mystères des cryptodevises au milieu des bronzes de Giacometti et des peintures de Soulages. Une « université-musée » qui abrite l’une des plus belles collections d’art contemporain au monde. « Le beau et l’art appellent la concentration, l’introspection, le respect. Ces œuvres acquises au fil des années représentent le patrimoine de l’université, elles ne seront jamais cédées », assure la professeure Yvette Sanchez, gardienne zélée de la collection.

Une œuvre de Giacometti est exposée à l’université de Saint-Gall.

Un modèle unique, donc, pour une université qui reste publique, propriété du Canton. Le budget qui approche les 310 millions d’euros est alimenté à 53 % par des fonds publics. Le reste est assuré par des financements privés alors que les frais d’inscription atteignent 4 000 euros par semestre, bien loin des sommes mirobolantes exigées par les universités anglo-saxonnes. Pas de sélection à l’entrée en Bachelor mais un examen à la fin de la première année qui laisse sur le carreau près de 30 % des élèves. Quant aux étudiants étrangers, le canton impose un quota de 25 % maximum sur l’ensemble des promotions mais, pour les masters les plus réputés, les effectifs sont très majoritairement internationaux.

La marque Saint-Gall ? « Sa proximité étroite avec le monde de l’entreprise. En cela, c’est une université qui colle au modèle suisse, très axée sur la pratique », analyse Thomas Buberl, le patron d’Axa. Ici, les professeurs venus de toute la planète sont avant tout des « entrepreneurs » qui ont la liberté de lever des fonds pour créer leur institut de recherche. A eux de gérer leur budget, de recruter leurs assistants, de lancer les programmes de recherche… Si l’institut est rentable, ils bénéficient d’un bonus de 25 % sur leur rémunération. « C’est un modèle unique au monde. La seule exigence : assurer une totale indépendance de la recherche produite », affirme Manuel Ammann, le président de Saint-Gall. Ainsi, l’université compte plus d’une trentaine d’instituts, développés grâce aux fonds de géants de la banque, de la pharmacie, de l’assurance, ou encore de l’automobile. Volkswagen, Zurich Assurance, Bosch, UBS ou encore SAP et Nestlé. L’avantage : ouvrir les portes de ces entreprises aux étudiants qui peuvent y faire leur stage mais également accéder à des bases de données qui leur sont propres et qui permettent de tester en grandeur réelle certains projets. « Nous offrons beaucoup de liberté et d’autonomie, ce qui est très attractif pour des chercheurs », abonde Karolin Frankenberger, la directrice des programmes MBA.

Le résultat ? Des start-up qui sont « incubées » et biberonnées au sein même de l’université. « Sur les dix dernières années, nous avons fait naître 843 pépites, ce qui est beaucoup pour une université qui n’est pas scientifique. En comparaison, à l’école polytechnique de Lausanne, on en dénombre un peu plus de 1 000 et seulement 116 à l’université de Munich, qui est pourtant cinq fois plus grande que nous », se félicite Manuel Ammann.

Une sorte de Davos bis

Innover, prendre des risques, être seul aux manettes, c’est cela aussi l’enseignement de Saint-Gall. Les étudiants y sont fortement incités et se prennent au jeu en organisant eux-mêmes de A à Z deux événements majeurs. Le premier : le Start Summit, un grand barnum dédié aux start-up innovantes. « Deux jours de conférences et de rencontres qui rassemblent près de 7 000 participants, créateurs d’entreprises, patrons de fonds d’investissement et représentants des géants américains ou européens de la tech », raconte Dietmar Grichnik, le vice-président de l’université chargé de l’innovation et de la stratégie start-up. « C’est un événement aussi important que le Web Summit qui réunit chaque année tout l’écosystème de la tech européenne à Dublin », confirme Nicole Büttner-Thiel.

Point d’orgue, l’élection de l’entrepreneur de l’année qui célèbre la réussite d’un « bébé » Saint-Gall. Parmi les derniers élus, Lea Miggiano, fondatrice de Carvolution, une start-up qui a révolutionné le système de location de voiture : en une poignée d’années, la jeune femme a créé la plus importante flotte de voitures particulières en Suisse et lorgne déjà sur l’immense marché allemand. Le fondateur de Planted, Pascal Bieri, a aussi été distingué. Son entreprise, spécialisée dans les substituts végétaux à la viande, est devenue numéro un du secteur en Europe.

L’autre grand moment de l’année entièrement géré par les étudiants : le « Saint-Gallen Symposium », sorte de Davos bis pendant deux jours au cœur de l’université. Là, ils voient les choses en grand. Trente élèves sont choisis par leurs pairs pour monter le projet en mode commando. Pour cela, ils interrompent leurs études pendant une année – trois d’entre eux sont rémunérés par l’université – et posent leur valise dans une immense villa proche du campus. Charge à eux de trouver les sponsors, les intervenants, et s’occuper de toute la logistique. Peter Thiel, le fondateur de Palantir, Justin Trudeau, l’ancien Premier ministre canadien, Friedrich Merz, le chancelier allemand, Christine Lagarde, la présidente de la BCE, et bon nombre de PDG des plus grandes boîtes allemandes et suisses sont ainsi venus plancher à Saint-Gall ces dernières années. « Tous ces moments servent aussi à resserrer les liens de la communauté », assure Joo-Ran un jeune étudiant de 21 ans.

« Le réseau des alumni est certes moins étendu que celui d’une grande université américaine, mais il est extrêmement solide », abonde Thomas Buberl. 42 000 inscrits, 350 événements organisés chaque année, près de 200 clubs « Saint-Gall » dans toutes les grandes capitales de la planète. Une communauté aux poches profondes. Elle a ainsi entièrement financé un bâtiment flambant neuf, sorte de soucoupe volante en verre, au cœur de l’université. Un chantier à 70 millions d’euros, baptisé « The Square » et qui fait office de maison des étudiants : conférences, spectacles, réseautage, salles de travail… Un ancien metteur en scène de théâtre fait vivre le lieu. La touche Saint-Gall.



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Author : Béatrice Mathieu

Publish date : 2026-01-03 11:00:00

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