Soixante-douze heures à peine après le coup d’envoi de 2026, Donald Trump a peut-être déjà offert au monde l’image la plus marquante de l’année : le président vénézuélien, Nicolas Maduro, en survêtement gris, les yeux bandés et menotté, à bord de l’USS Iwo Jima, un navire d’assaut de la marine des États-Unis. Le sort du dictateur, héritier d’Hugo Chavez, est à présent entre les mains de la justice américaine.
Si, à travers le monde, la diaspora vénézuélienne a laissé éclater sa joie, le spécialiste du Venezuela et de l’Amérique latine Phil Gunson se montre bien plus pessimiste. Installé à Caracas, ce chercheur à l’International Crisis Group estime que la chute de Nicolas Maduro ne signifie ni changement de régime ni amorce de transition démocratique, dernière priorité de Donald Trump. « Le scénario le plus probable est celui d’un deal entre l’administration Trump et le gouvernement de Delcy Rodríguez », affirme-t-il. Quant à ceux qui espèrent voir accéder au pouvoir des opposants comme Maria Corina Machado ou Edmundo Gonzalez Urrutia, ils se « bercent d’illusions ». Entretien.
L’Express : Un peu plus de quarante-huit heures après la capture par les États-Unis de Nicolas Maduro, quel est votre sentiment, vous qui êtes sur place à Caracas ?
Phil Gunson : La manière la plus simple de décrire ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela est la suivante : le dictateur est tombé, mais la dictature est toujours en place. La plupart des membres de l’opposition espéraient que cette opération déboucherait naturellement sur un changement de régime, et en particulier sur une transition favorable à ceux qui ont remporté l’élection de juillet 2024. Pour l’instant, ça n’est pas le cas, car les Vénézuéliens ont essentiellement le même gouvernement qu’auparavant, à ceci près que le président n’est plus là. Rien n’indique, à ce stade, que la situation soit appelée à évoluer de manière significative.
Certes, Donald Trump et Marco Rubio ont déclaré qu’ils s’attendaient à ce que le gouvernement en place se montre plus coopératif, en évoquant la possibilité d’une nouvelle campagne de bombardements encore plus massive, et en laissant surtout entendre que Delcy Rodríguez (NDLR : nouvelle présidente par intérim au Venezuela) pourrait subir le même sort que Maduro si le pays ne se soumettait pas aux volontés des États-Unis.
Mais deux questions se posent. D’abord, rien ne dit que ces menaces suffisent à contraindre le gouvernement vénézuélien de se plier aux exigences de Donald Trump. Surtout, il est pour le moment très difficile de déterminer ce que Trump veut réellement.
Justement, contrairement à la rhétorique traditionnelle de l’interventionnisme américain, Trump semble presque reconnaître publiquement que le rétablissement de la démocratie au Venezuela est un objectif tout à fait secondaire comparé au pétrole…
Vous avez raison, et d’une certaine manière, c’en est presque rafraîchissant. Contrairement aux gouvernements américains précédents, qui prétendaient agir au nom de la démocratie tout en pillant les ressources naturelles, Trump a au moins le mérite de la franchise ! Les déclarations qu’il a faites sur Maria Corina Machado (NDLR : il a rapidement écarté l’option du retour de cette leader de l’opposition et prix Nobel de la paix, en déclarant « c’est une femme très gentille qui n’inspire pas le respect ») ont profondément choqué l’opposition. Certains ont même du mal à s’en remettre, au point où ils affirment que Donald Trump parlait de Delcy Rodriguez et non de Maria Corina Machado.
Mais à nouveau, Trump fait preuve d’un certain pragmatisme. Lorsqu’il dit que Maria Corina Machado manquerait de soutien, il ne dit pas qu’elle n’en a pas au Venezuela – car elle en a -, mais qu’elle n’en a pas là où cela compte vraiment dans le contexte d’une transition politique. Elle n’est par exemple pas soutenue par l’armée. Surtout, Trump doute de sa capacité à mettre en œuvre les moyens nécessaires pour garantir la sécurité intérieure et la stabilité si le régime actuel venait à s’effondrer. Et, si on met à part le manque évident de délicatesse de sa déclaration, je crois que c’est une analyse pertinente de la situation politique actuelle.
Maintenant, pour répondre à votre question : contrairement à Marco Rubio, qui, pour des raisons personnelles, veut sincèrement un changement de régime vers la démocratie, ça n’est pas un enjeu central pour Donald Trump. Il n’est pas contre, bien sûr, mais il s’accommoderait très bien d’un régime dictatorial, tant que celui-ci sert ses intérêts et ceux de l’Amérique. Ce n’est pas nouveau, on l’a vu serrer la main de Kim Jong-un en Corée du Nord… il n’a jamais eu de problème particulier avec les dictateurs.
Le scénario le plus probable est celui d’un deal entre l’administration Trump et le gouvernement de Delcy Rodriguez, car aucun des deux n’a véritablement intérêt à ce que se tiennent des élections libres et équitables. Le pouvoir en place parce qu’il risquerait fortement de subir une large défaite, et Trump parce que ses objectifs sont ailleurs : accéder aux ressources vénézuéliennes, aligner le Venezuela aux États-Unis sur le plan géopolitique, contrôler les flux migratoires et le trafic de drogue. L’avènement de la démocratie et les droits humains ne figurent pas en haut de sa liste de priorité.
Le président déchu vénézuélien Nicolas Maduro, lors de son arrivée aux Etats-Unis, le 5 janvier 2026.
La capture de Nicolas Maduro a déclenché de nombreuses scènes de liesses au sein de la diaspora vénézuélienne à travers le monde – près de huit millions de Vénézuéliens ont fui le pays, selon les données de l’ONU. Vous qui êtes à Caracas, comment ont réagi les gens sur place ?
La réaction est très différente de celle de la diaspora. Dans les heures qui ont suivi la capture de Maduro, il y a eu ici et là des manifestations de joie, des gens applaudissaient depuis leurs balcons, des groupes d’une vingtaine de personnes célébraient dans la rue. Mais rien de plus. Il y a deux raisons qui expliquent pourquoi nous n’avons pas vu, à Caracas, les scènes observées à Buenos Aires, à Madrid, à Bogota ou encore en Floride du Sud. Premièrement, les Vénézuéliens ont bien conscience qu’à l’heure où nous parlons, le gouvernement est toujours en place, et que toute démonstration de sympathie envers l’opposition risquerait d’être sévèrement réprimée. La peur est encore très présente. Deuxièmement, les gens se disent pour le moment qu’il n’y a de toute façon aucune raison de célébrer, car la capture de Maduro ne signifie aucunement la fin du régime.
Ceux qui pensent possible le retour de María Corina Machado ou d’Edmundo González Urrutia se bercent d’illusions
À l’étranger, certains commentateurs, intellectuels, journalistes vénézuéliens, qui s’expriment dans des podcasts ou à la radio, se réjouissent et sont persuadés que cet événement marque le début de la fin, que le gouvernement est à l’agonie, et que la transition est imminente. Malheureusement, je pense qu’ils se bercent d’illusions s’ils pensent possible le retour de Maria Corina Machado ou d’Edmundo Gonzalez Urrutia.
Ce qui m’apparaît certain, c’est qu’il existe une fracture nette entre l’état d’esprit des Vénézuéliens restés dans le pays et celui de la diaspora. La majorité des Vénézuéliens vivant à l’étranger sont favorables à un renversement violent du régime de Maduro, tandis que la majorité de ceux vivant au Venezuela s’y oppose. Les événements de samedi matin ont suscité beaucoup de peur et d’appréhension. Aujourd’hui, beaucoup se sentent floués : on leur avait promis une violence brève, mais que tout rentrerait dans l’ordre. Or, la violence a bien eu lieu, mais le « retour à la normale » signifie en fait le maintien du statu quo. Ils sont confus et déçus, et si on réalisait un sondage aujourd’hui sur Maria Corina Machado, sa crédibilité serait nettement inférieure à ce qu’elle était il y a une semaine.
Le ministère des Affaires étrangères français a réagi en déclarant qu’ »aucune solution politique durable ne peut être imposée de l’extérieur ». C’est la position de plusieurs responsables en France et en Europe. Qu’en pensez-vous ?
Je pense qu’ils ont raison. C’est d’ailleurs une position que nous défendons depuis longtemps à l’International Crisis Group : un changement de régime par la force ne constitue pas une solution viable. Au contraire, la résolution de la crise politique, économique et humanitaire du Venezuela passera nécessairement par une négociation sérieuse et profonde, probablement médiée à l’échelle internationale. Or, cette négociation ne peut avoir lieu que lorsque le gouvernement et l’opposition en viennent à considérer que les alternatives à des négociations de bonne foi sont pires encore. Malheureusement, aucun des deux camps n’en est là à présent, et surtout pas le gouvernement, qui n’a jamais été disposé à négocier quoi que ce soit impliquant une perte de pouvoir.
On pourrait vous rétorquer qu’on ne peut pas négocier avec un pouvoir dictatorial qui ne comprend que le rapport de force, et que jusqu’à présent, les tentatives de négociation ont été un échec…
Oui, et c’est d’ailleurs les arguments qu’avancent les partisans de Maria Corina Machado. Selon eux, le gouvernement ne négociera jamais sa sortie, et n’ouvrira pas le système politique sans y être contraint. Dans leur esprit, la seule manière d’y arriver, c’est de recourir à une intervention extérieure, puisque toutes les autres options ont échoué. Mais selon moi, c’est comme essayer de réparer une télévision en lui donnant un coup de marteau : ils sous-estiment grandement les risques liés à l’usage de la force.
Vous êtes donc très pessimiste ?
Oui, principalement parce que l’opposition n’a jamais été aussi affaiblie. Elle s’est montrée incapable, dans le passé, de provoquer un changement politique par la négociation, les élections, les grèves, les mobilisations de masse, les tentatives de coup d’État… C’est pour cette raison qu’elle a recherché l’appui des États-Unis. Mais aujourd’hui, elle est totalement démobilisée et ne dispose d’aucun levier de négociation, d’autant que le contexte actuel n’est pas du tout propice à une transition démocratique.
Certains analystes tentent de se rassurer en cherchant dans l’histoire des exemples de transitions politiques qui seraient comparables à ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela. Sauf que si on regarde de plus près les exemples du Chili, de la Pologne et de l’Afrique du Sud, souvent mobilisés, toutes ces transitions ont eu lieu dans le contexte géopolitique particulier de la fin de la guerre froide. Or, le Venezuela n’évolue pas dans un vide géopolitique : de nombreuses dynamiques mondiales sont à l’œuvre, et malheureusement elles sont loin d’être favorables à un renouveau de la démocratie libérale. Ce que l’on observe plutôt, c’est le retour d’une logique de rapports de force et de sphères d’influence, où les États-Unis se concentrent sur leur « arrière-cour », l’Amérique latine et les Caraïbes.
C’est un tournant dans l’histoire des relations entre les États-Unis et l’Amérique latine ?
C’est en tout cas un moment très important, car les États-Unis affirment très explicitement leur droit à contrôler tout ce qui se passe dans le bassin des Caraïbes et au nord de l’équateur. C’est cohérent avec la nostalgie dont a toujours fait part Donald Trump pour la période de la fin du XIXe – début XXe siècle, une époque où Washington n’avait aucun scrupule à envoyer des Marines dès qu’un gouvernement lui résistait. Son message à destination des gouvernements des pays de cette région est on ne peut plus clair : faites ce que nous disons, où nous utiliserons la force militaire. Ceux qui refusent de s’aligner s’exposent à des représailles. C’est une rupture nette avec les pratiques récentes des administrations démocrates et républicaines des dernières décennies.
Si j’étais Taïwanais aujourd’hui, je serais extrêmement inquiet
Au niveau régional, je suis frappé par l’absence de réponse collective coordonnée. Aucune organisation, que ce soit l’Organisation des États américains, la Communauté des États latino-américains et des Caraïbes (Celac) ou encore la Communauté caribéenne (Caricom), ne semble capable de faire contrepoids à l’action américaine.
Qu’en est-il de l’impact sur l’ordre géopolitique mondial ? Est-ce le coup de grâce d’un droit international déjà mal en point, au profit d’une vision strictement fondée sur les rapports de force ?
Disons que si j’étais Taïwanais aujourd’hui, je serais extrêmement inquiet. Car si le message envoyé par les États-Unis est qu’ils se réservent le droit de décider qui gouverne chaque pays de l’hémisphère occidental, alors la Chine peut, par analogie, revendiquer le même droit dans sa propre sphère d’influence.
En revanche, l’épisode vénézuélien ne nous apprend rien de nouveau : Trump a toujours défendu cette vision des relations internationales. La principale différence de ce second mandat, c’est qu’il pousse cette logique beaucoup plus loin parce qu’il a le sentiment que de nombreuses contraintes ont disparu. C’est une approche qui, on l’imagine aisément, trouve un écho très favorable du côté de Moscou, qui revendique au moins une partie de l’Ukraine et souhaite réaffirmer son influence sur les États baltes, et menace même la Pologne. Tout cela est très inquiétant. Poutine et Trump tiennent peu ou prou le même discours, le premier aux Ukrainiens, le second aux Vénézuéliens : si vous défiez notre hégémonie, vous serez sanctionnés.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/trump-a-au-moins-le-merite-de-la-franchise-le-pessimisme-de-phil-gunson-specialiste-du-venezuela-SYAWNNIOCFAFPN7U6IZ5WNPJGQ/
Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-01-05 17:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.