L’Express

Antonio Damasio, neuroscientifique : « L’origine de notre conscience est plus ancienne que notre cortex cérébral »

Antonio Damasio, neuroscientifique : « L’origine de notre conscience est plus ancienne que notre cortex cérébral »


Comment expliquer que notre espèce, Sapiens, soit la seule sur Terre à disposer d’une conscience ? Quels sont les mécanismes qui, dans le secret de nos cellules, sont à l’œuvre pour former ce qui fait de nous des humains : nos pensées, nos sentiments, notre imagination ? Depuis trois décennies, le neuroscientifique portugais Antonio Damasio, l’un des plus influents et des plus originaux dans son domaine, tente de percer les mystères de l’organe le plus complexe de l’Homme : notre cerveau. Et de déconstruire l’idée cartésienne originelle de la séparation du corps et de l’esprit.

Dans son dernier livre intitulé L’intelligence naturelle et l’éveil de la conscience (Odile Jacob), le directeur de l’Institut pour l’étude neurologique de l’émotion et de la créativité de l’université de la Californie méridionale, âgé de 81 ans, va encore plus loin. Il soutient non seulement que la conscience est indissociable du corps, mais aussi que, contrairement à l’idée reçue, ce n’est pas la conscience elle-même qui nous fait ressentir, mais bien l’inverse : pour être conscient, il faut d’abord ressentir. La réponse à l’éternel mystère de la conscience, affirme l’auteur de L’Erreur de Descartes, ne réside pas dans le cortex cérébral – comme on le pensait auparavant – mais bien dans des structures plus anciennes. Cette distinction nous aide également à comprendre ce qui manque à l’intelligence artificielle pour être consciente d’elle-même. Pour l’instant, du moins…

L’Express : Vous écrivez dans votre nouvel ouvrage que la conscience fait partie intégrante du corps humain. Mieux, vous renversez un paradigme : pour être conscient, il faut d’abord être capable de ressentir. Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion ? Descartes avait donc faux en affirmant : « Je pense donc je suis » ?

Antonio Damasio : Lorsque Descartes écrit que « penser » engendre une connaissance de l’être, il inclut tout un spectre de phénomènes mentaux dans la notion de « penser ». Les sentiments font partie intégrante de ce spectre de phénomènes mentaux et, par conséquent, il n’y a ici aucune contradiction. Descartes avait raison et moi aussi ! Pas d’erreur de Descartes sur ce sujet.

Notre système nerveux nous permet de nous connecter à notre corps. Notre conscience n’est pas une entité éthérée qui flotte dans l’air ; elle est produite par notre système nerveux au sein même de notre corps. Et une grande partie de l’essence de la conscience réside, en réalité, dans la perception que nous avons de notre propre corps en action. Ce livre s’inscrit dans la continuité de plusieurs décennies de recherche. Certains éléments ont déjà été abordés dans des ouvrages précédents, mais il approfondit les idées présentées dans ces derniers, car il explique précisément le mécanisme par lequel la conscience peut être acquise. Ce mécanisme est lié aux sensations homéostatiques et au type de structure nerveuse nécessaire à leur transmission.

La réponse au mystère de notre conscience ne se trouverait donc pas dans notre cerveau, mais dans des structures plus anciennes. Pouvez-vous développer ?

La solution au mystère de la conscience, telle qu’elle est présentée dans mon nouveau livre, dépend effectivement du cerveau tel qu’il fonctionne en coopération avec le corps correspondant. Et c’est fondamental ! Les structures cérébrales essentielles à la conscience sont en effet, premièrement, des structures plus anciennes dans le panorama de l’évolution et, deuxièmement, situées dans le tronc cérébral plutôt que dans les cortex cérébraux plus modernes. La conscience est, d’un point de vue évolutif, très ancienne et est apparue avant que la nature n’invente les cortex cérébraux.

Couverture du livre d’Antonio Damasio, « L’intelligence naturelle et l’éveil de la conscience » (Odile Jacob).

L’homéostasie dont je parlais tout à l’heure nous permet de comprendre que certaines règles doivent être respectées pour que la vie se poursuive. Parmi les sensations homéostatiques, on retrouve la faim, la soif, la douleur, le bien-être et le malaise. Toutes ces sensations sont des systèmes d’alerte ; elles nous avertissent de nos besoins, comme boire de l’eau ou faire une pause en cas de douleur. Elles nous indiquent ce qui est nécessaire à la vie. Ainsi, on pourrait concevoir la conscience comme le résultat d’une série d’alertes, de sentinelles qui nous avertissent d’un problème ou, au contraire, que tout va bien et que, par conséquent, nous pouvons explorer le monde.

Il existe, dites-vous, des cas assez éloquents en clinique, montrant que les patients qui vivent coupés de leurs émotions prennent systématiquement les mauvaises décisions. Expliquez-nous cela.

Ce que vous affirmez est en effet exact : retirer les affects du processus de prise de décision conduit à des décisions moins avantageuses.

A quel moment de son évolution, selon vos travaux, Sapiens a-t-il acquis une conscience ? Est-ce l’émergence de cette conscience qui lui a permis de se distinguer des animaux à cette époque, et cela explique-t-il que notre espèce ait finalement réussi à conquérir la planète et à se hisser au sommet de la chaîne alimentaire ?

La réponse à toutes vos questions est un oui catégorique. La conscience a été essentielle pour permettre le développement de la pensée et de la créativité qui ont permis à Homo Sapiens de conquérir et de dominer la Terre. Mais notez que la plupart des animaux sont également conscients, comme nous, bien qu’ils soient moins intelligents et créatifs que l’unique Sapiens. C’est pourquoi ils n’ont pas conquis la Terre et se sont contentés de l’occuper !

Dans votre livre, vous abordez la question des plantes et des arbres, ainsi que des animaux. Peut-on dire qu’un animal sauvage, notre chat ou chien, ou encore un magnifique arbre dans notre jardin a une conscience ? Cela aurait des implications extraordinaires, notamment s’ils ont conscience qu’on leur fait du mal, ou qu’ils sont exploités d’une manière ou d’une autre…

Comme je le disais, la plupart des animaux sont conscients, et cela a d’importantes implications morales pour les humains. Lorsque nous faisons souffrir les animaux, en particulier les vertébrés, nous sommes responsables de leur souffrance. Cette souffrance ressemble probablement à la nôtre, dans des circonstances comparables, et nous sommes donc coupables. Nous devrions éviter de provoquer la souffrance de toute créature consciente, animale ou humaine.

Pour ce qui est des bactéries ou des microbes, ils n’ont ni conscience ni sentiments. Et savez-vous pourquoi ? Elles n’ont pas de système nerveux. On pourrait dire que la conscience n’existe que chez les organismes suffisamment complexes pour posséder un système nerveux, ce qui leur permet d’éprouver des sentiments et d’être conscients. Les arbres et les plantes sont très complexes, ils sont vivants, mais ils ne sont pas des entités conscientes et ne peuvent donc pas ressentir la souffrance. Mais cela ne nous donne pas pour autant le droit de les maltraiter.

Dans votre livre, vous parlez d' »intelligence naturelle ». Est-ce en opposition avec ce que l’on nomme « l’intelligence artificielle » ?

En effet, le fait de se référer à l’intelligence naturelle vise à la distinguer de l’intelligence artificielle et à nous rappeler l’assaut incessant de l’IA sur les sociétés humaines. Vous savez, il est important de rappeler que l’IA a été créée par l’intelligence humaine. Nous avons inventé l’intelligence artificielle, pas l’inverse !

La conscience nous permet d’être des individus complets. Nous ne pouvons l’être sans cette conscience de qui nous sommes et de ce que nous sommes. La conscience permet à notre esprit d’appartenir à un corps particulier. Je suis conscient en ce moment même car je sais que mon esprit est dans mon corps, et non dans le vôtre. L’union de l’esprit et du corps est essentielle. C’est elle qui nous confère l’individualité possible uniquement lorsque nous sommes conscients

Aujourd’hui, certains programmes dopés à l’IA parviennent à résoudre des problèmes insolubles pour l’intelligence humaine. Aux échecs, par exemple, les humains ne peuvent plus se mesurer aux ordinateurs tant ceux-ci sont supérieurs. Est-ce un pas vers l’acquisition d’une conscience ?

C’est un enjeu central de la recherche actuelle. Les systèmes d’intelligence artificielle deviendront-ils un jour conscients ? Auparavant, j’avais une opinion très radicale : non. Mon argument était le suivant : nous créons des organismes dotés d’intelligence artificielle, mais ils ne sont pas vivants et n’ont pas de vie sociale. Ils ne vivent pas, et de plus, les systèmes informatiques complexes n’entretiennent pas de relations sociales entre eux. Ce sont tous des organismes individuels, non vivants. Par conséquent, la probabilité qu’ils développent une conscience est très faible.

Mais, d’un autre côté, il est possible, compte tenu de l’immense ingéniosité humaine, d’imiter certaines conditions. C’est pourquoi je suis plus prudent aujourd’hui.

Peut-on cependant nommer cela une « conscience » ?

La science et la technologie doteront éventuellement les dispositifs artificiels de quelque chose que l’on pourrait appeler, « formellement », une « conscience artificielle ». Mais cela ne ressemblera pas à la conscience que nous trouvons en nous-mêmes et, en général, dans le monde animal. Cela tient au fait que la conscience artificielle ne sera pas fondée sur des sentiments homéostatiques, qui sont des phénomènes liés à la vie.

La conscience est liée aux sensations de bien-être, de douleur, d’inconfort. C’est pourquoi il est très difficile d’imaginer qu’une créature faite de pièces métalliques, dépourvue de toute vulnérabilité, puisse être consciente. Nous avons un niveau de complexité bien différent, et nous possédons cette chose merveilleuse : notre façon de vivre en société avec les autres, notre capacité à percevoir que d’autres peuvent souffrir et être vulnérables comme nous, et c’est ainsi que nous créons une communauté… Nous interagissons constamment avec autrui. Et c’est ce qui crée les sociétés. Nous savons que ces sociétés ne sont pas parfaites ; il suffit de regarder autour de nous. Pourtant, ce lien social existe bel et bien.

Si vous aviez une boule de cristal, à quoi différencierait-on, selon vous, une IA d’un humain en 2100 ? La conscience serait-elle la métrique ?

La différence résidera d’abord dans l’absence de vie des dispositifs artificiels, aussi intelligents puissent-ils devenir, et, ensuite, dans l’absence d’interactions coopératives entre un corps vivant et un système nerveux. Il s’agit d’une différence profonde et elle le restera. Je ne crois pas qu’elle puisse être surmontée.

Quelles seront les prochaines découvertes majeures sur notre conscience à l’avenir, selon vous ? Et auront-elles des implications sur notre santé par exemple ?

Une question très intéressante. L’impact de la recherche sur la conscience sur la santé sera considérable une fois que nous serons capables de réduire les actions destructrices (appelons cela « dégâts ») que la souffrance produit dans nos corps. Pour cela, nous devons systématiser les expériences (le « vécu ») du quotidien de manière à créer des souvenirs pratiquement utiles, capables de nous aider à améliorer nos comportements.



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Author : Yohan Blavignat

Publish date : 2026-01-11 11:00:00

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