L’Express

« En Iran, les cinq conditions d’une révolution sont réunies » : l’analyse décapante de Jack Goldstone

« En Iran, les cinq conditions d’une révolution sont réunies » : l’analyse décapante de Jack Goldstone

Professeur à la George Mason University (Virginie), Jack A. Goldstone est l’un des grands spécialistes mondiaux des révolutions et des changements sociaux. Il a notamment signé le classique Revolutions : a very short introduction. Pour L’Express, le chercheur explique pourquoi le mouvement actuel en Iran répond aux conditions historiques qui permettent le succès d’une révolution, contrairement par exemple à la Corée du Nord. Selon lui, « le régime zombie » en place à Téhéran est condamné, à court ou moyen terme.

L’Express : Le régime iranien a fait face à des révoltes en 2022, 2018 ou 2009. Pourquoi serait-ce différent aujourd’hui ?

Jack A. Goldstone : Par le passé, il s’agissait de manifestations sociales, avec des protestations contre des politiques particulières émanant de groupes particuliers : résistance urbaine en 2009 ; émeutes provinciales en 2018 ; mouvement poussé par des femmes, en particulier dans des provinces périphériques comme le Kurdistan en 2022. Là, cela a débuté par des manifestations pour protester contre la situation économique. Mais le mouvement a rapidement évolué vers des revendications réclamant la fin du régime. Plus que les épisodes précédents, il s’agit d’une vraie tentative de révolution.

Selon vous, historiquement, cinq conditions sont nécessaires pour qu’une révolution ait lieu. Quelles sont-elles ?

Les révolutions ne sont pas fréquentes car il faut que plusieurs conditions soient réunies. Le gouvernement doit d’abord être affaibli, généralement par une crise financière, parfois par une défaite militaire. Les taux d’inflation en Iran, atteignant 70 % pour les denrées alimentaires, sont parmi les plus élevés au monde. L’année dernière, la monnaie iranienne a perdu plus de 80 % de sa valeur par rapport au dollar.

Ensuite, une partie importante des élites doit se retourner contre le régime. En Iran, les marchands du bazar, élément clé de l’économie locale, ont initié ce mouvement. Beaucoup d’élites professionnelles et de chefs d’entreprise s’y sont joints. Le leadership religieux est divisé entre des réformateurs plus modérés, qui ont soutenu les négociations avec les Etats-Unis, et des partisans de la ligne dure. Ces dernières années, ces derniers ont formé un cercle plus restreint autour de l’ayatollah Khamenei. Mir Hossein Moussavi, père fondateur et ancien Premier ministre de la République islamique, en est à sa quinzième année d’assignation à résidence. Tous les anciens présidents encore en vie ont été réduits au silence ou mis à l’écart.

Tout dépend aujourd’hui du leadership militaire et de l’appareil de sécurité. Jusqu’à présent, leur solidité a empêché l’effondrement de la République islamique. Aucun commandant supérieur n’a exprimé la moindre critique publique à l’égard de l’ayatollah Khamenei, malgré l’assassinat ciblé par Israël de près d’une vingtaine de personnalités de haut rang dans leurs rangs. Pour beaucoup de ces militaires, perdre le pouvoir signifierait perdre leur richesse et potentiellement leur vie. Ils seront donc probablement les derniers dirigeants à se retourner contre le pouvoir. Mais s’ils le faisaient, le régime ne survivrait pas.

Le troisième élément, c’est qu’il faut des protestations populaires généralisées. C’est le cas actuellement en Iran, avec une propagation de l’opposition à tous les groupes d’âge, à tous les groupes économiques, à toutes les régions du pays.

Le quatrième élément, c’est un récit de résistance convaincant. Les gens ont besoin d’une histoire à laquelle croire. Aujourd’hui, en Iran, le narratif dominant est que les mollahs ont épuisé leur capacité à gouverner le pays. Les gens voient qu’il s’agit un régime vieux, fatigué et inefficace, incapable de protéger le pays contre Israël et les Etats-Unis. Il ne peut pas garantir les moyens de subsistance économiques, et n’arrive même pas à assurer l’approvisionnement en eau à Téhéran. Le gouvernement est devenu une menace pour le bien-être des Iraniens, et il s’agit de s’en libérer. Ce récit n’était pas partagé massivement par le passé. Beaucoup de gens croyaient encore que le régime islamique était une défense contre l’impérialisme occidental, ou qu’il apportait un équilibre social.

Et la dernière condition ?

Un environnement international favorable. Or le contexte à l’étranger est devenu dangereux pour le régime iranien. Ses « proxys », le Hamas, le Hezbollah et même les Houthistes au Yémen, qui semblaient autrefois former un ensemble puissant d’alliés, ont perdu des batailles importantes. Désormais, ces groupes paraissent épuiser les ressources de l’Iran sans rien lui apporter en retour.

L’autre raison est que les Etats-Unis ont fermement soutenu les manifestants. Je ne pense pas que Trump mènera une frappe militaire. Israël pourrait vouloir le faire, ce qui serait une erreur. Mais le gouvernement iranien a déjà fait savoir à Trump qu’il est prêt à négocier. Les Etats-Unis pourraient donc pousser des dirigeants laïcs prêts à travailler avec l’armée, contre le départ de dirigeants religieux. En échange, il y aurait une levée des sanctions et la reprise des échanges commerciaux, l’élément essentiel dont l’Iran a besoin. Le pays doit se réintégrer dans la communauté internationale. Sa dépendance vis-à-vis de la Chine, qui n’achète son pétrole qu’à un prix très réduit, n’est pas utile.

Pour Poutine ou Xi Jinping, l’Iran n’est pas une priorité absolue

Vous établissez un parallèle avec l’Union soviétique des années 1980 : le régime, très idéologique à sa fondation, a selon vous « perdu la plupart de ses convictions »…

Seul un petit pourcentage des membres au sein du pouvoir restent de véritables croyants ; la majorité est motivée par la richesse et les privilèges. Le régime tirait sa force de son positionnement en tant que leader mondial de la résistance islamique à l’Occident. Ce prestige le rendait différent et plus puissant que la Syrie ou même l’Arabie saoudite. Mais la légitimité idéologique et morale du régime a été brisée. Il n’arrive même plus à assurer le bien-être de sa propre population.

Le leadership est essentiel dans une révolution. Reza Pahlavi est-il une figure suffisamment forte pour cela ? D’autant qu’il est en exil…

La révolution aura besoin d’un leader pour rétablir l’ordre et reconstruire la société. Mais à ce stade de la confrontation avec le régime en place, il n’est pas nécessaire. Ce qu’il faut, c’est de l’inspiration et de la persévérance. Le prince héritier Pahlavi peut créer un symbole autour duquel les gens se rallient comme alternative. Son appel à la protestation a été bien plus efficace qu’on ne le pensait. Pour l’instant, il y a des gens dans la rue qui se regardent les uns les autres. Ils sont coupés d’Internet, mais savent qu’ils doivent se battre ensemble pour survivre. Tout dépend donc de leur persévérance, de leur capacité à rester dans les rues jusqu’à ce que le régime parte. Pour cela, il n’y a pas besoin d’un leadership national, mais de meneurs locaux. Par ailleurs, depuis le mouvement « Femme, vie, liberté » en 2022 s’est créé une communauté de résistance en ligne, sous divers hashtags. L’important, dans une révolution, est que les personnes savent qu’il y a beaucoup d’opposants au régime autour d’eux.

Avec Karim Sadjadpour, vous avez dans The Atlantic utilisé l’expression « régime zombie ». Même s’il tient encore dans les semaines à venir, cela signifie-t-il qu’il est condamné ?

Le régime s’accroche à son pouvoir car il peut intimider, arrêter ou tuer ses opposants. Il n’a jamais été mis à l’épreuve par des manifestations de cette ampleur. S’il arrive à les réprimer, comme nous l’avons vu ces quinze dernières années, la dynamique se poursuivra, à moins de réformes majeures. Même si la vague actuelle de manifestations est brièvement maîtrisée, ce ne serait qu’une pause temporaire. Khamenei n’est plus un leader jeune et vigoureux. Personne autour de lui n’a la légitimité ou le soutien dont il jouissait autrefois. Les chefs militaires doivent donc se demander combien de temps ils vont continuer à se battre pour ce régime moribond et en faillite, que le peuple ne respecte plus.

On a beaucoup parlé d’une alliance des Etats autoritaires opposés à l’ordre libéral. Mais la Chine et la Russie, soutiens du régime iranien, ne semblent pas prêtes à le protéger…

Soyons clairs : que veut la Russie de l’Iran ? Des armes, mais pas de son pétrole. Poutine n’est donc pas disposé à aller loin pour défendre l’Iran, contrairement à la Syrie où il a besoin d’une base navale en Méditerranée. La Russie a déjà fort à faire avec l’Ukraine. A ses yeux, l’Iran n’est pas une priorité absolue. C’est un avantage intéressant de l’avoir de son côté, mais la Russie a surtout besoin de stabilité pour éviter des troubles de populations musulmanes à ses frontières. Il en va de même pour la Chine. Elle apprécie de pouvoir obtenir du pétrole à prix réduit de l’Iran, mais ce n’est pas son plus grand fournisseur. Pour Xi Jinping, l’objectif n’est donc pas de maintenir le régime actuel à tout prix, mais la stabilité et de pouvoir conserver son approvisionnement en pétrole.

On peut s’attendre à davantage de soulèvements et de révolutions de la génération Z

Donald Trump ne va-t-il pas être tenté d’intervenir en Iran, en s’appropriant la chute du régime ?

Trump comme l’Europe aimeraient voir un changement de régime, avec un nouveau pouvoir plus pro-occidental. Mais même si l’armée américaine arrive à tuer ou chasser l’ayatollah Khamenei, ou à bombarder le corps des Gardiens de la révolution islamique, il reste une armée importante et une milice énorme, les bassidjis. L’armée pourrait donc prendre le pouvoir en disant qu’elle doit défendre le pays contre une agression étrangère. Les militaires pourraient faire de l’ayatollah un martyr afin de renforcer leur propre position. Si un régime militaire anti-occidental en Iran serait sans doute moins dangereux sur le plan idéologique, il serait tout aussi néfaste sur le plan géopolitique, et bien sûr pour le peuple iranien. Je crains donc qu’une intervention d’Israël ou des Etats-Unis ne se retourne contre eux.

Nous sommes actuellement dans une situation où la majorité de la population iranienne souhaite un changement de régime. Il serait plus judicieux que les Etats-Unis proposent des mesures incitatives plutôt que coercitives, qu’ils prennent contact avec le président, le ministre des Affaires étrangères et le chef de l’armée iraniens pour leur dire : « Ecoutez, si vous parvenez à écarter le régime clérical et à instaurer un régime laïc, nous sommes prêts à discuter avec vous de la reprise des exportations de pétrole et de la levée des sanctions ». Ce serait une offre très tentante et probablement la meilleure perspective pour le régime.

Voyez-vous d’autres risques de révolutions dans le monde ? On parle beaucoup de la génération Z, avec des populations très jeunes au Moyen-Orient et en Afrique qui pourraient être sources de tumulte politique…

On l’a déjà vu au Bangladesh, au Népal, à Madagascar, et maintenant en Iran. Les révolutions ne dépendent pas d’une grande transition modernisatrice ou d’une phase unique de l’histoire mondiale. Elles ont lieu partout où il y a des gouvernements faibles et corrompus, une élite en colère contre ses dirigeants et une population qui souhaite du changement. C’est d’autant plus probable lorsque l’urbanisation est rapide et que la population jeune est importante.

Nous avons eu beaucoup de jeunes en colère lors du Printemps arabe en 2010. Or il y aura une augmentation de la population âgée de 18 à 23 ans en Egypte, en Algérie, en Iran et dans d’autres pays. En Afrique, la population jeune est en expansion très rapide et de plus en plus urbanisée. On peut donc s’attendre à davantage de soulèvements et de révolutions de la génération Z tant que la qualité des gouvernements restera médiocre dans ces pays.

Est-il déjà trop tard pour renverser le régime totalitaire en Corée du Nord ?

La population nord-coréenne est assez stable. Le taux de fécondité est à peu près égal au seuil de renouvellement des générations. Le pays a connu plusieurs crises économiques par le passé, mais le parti a réussi à fonctionner comme une organisation très efficace, en étant étroitement lié à l’armée. Kim Jong-un semble préparer sa sœur à prendre la relève. Il y a donc un plan de succession clair.

La Corée du Nord observe attentivement la Corée du Sud. Là-bas, le taux de fécondité est passé sous le seuil d’un enfant par femme. La Corée du Sud a toujours un avantage en termes de main-d’œuvre, mais il est en train de disparaître. D’ici le milieu du siècle, la Corée du Nord aura un léger avantage pour ce qui est de la population en âge de servir dans l’armée. Le gouvernement nord-coréen s’accroche et se dit qu’il doit simplement survivre et attendre que cela passe. Il estime que le faible taux de mariage et la faible fécondité en Corée du Sud vont déstabiliser le pays de l’intérieur. Le régime nord-coréen risque donc d’être encore stable un certain temps.

Mais permettez-moi de conclure en rappelant que les révolutions sont par nature imprévisibles. La Corée du Nord pourrait nous réserver une surprise demain, et l’Iran pourrait conserver son régime actuel, même s’il est clair que ce dernier a perdu son énergie et son attrait. A l’inverse, en Corée du Nord, le régime semble toujours bénéficier de la loyauté et de l’enthousiasme de l’élite, avec une forte capacité à contrôler la population.



Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/en-iran-les-cinq-conditions-dune-revolution-sont-reunies-lanalyse-decapante-de-jack-goldstone-5UB7LQRRZVBFLIBY6HWF7WCSSQ/

Author : Thomas Mahler

Publish date : 2026-01-13 19:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express
Quitter la version mobile