Alors que la rue iranienne gronde de nouveau contre le pouvoir, le régime des mollahs joue sa survie sur un terrain inattendu : la blockchain. Récemment, Téhéran a proposé de vendre drones et missiles en échange de cryptoactifs, a révélé le Financial Times. Cette stratégie n’est pas isolée : de la Russie au Venezuela, plusieurs pays convertissent massivement pétrole et ressources en jetons numériques pour contourner les douloureuses sanctions internationales. Le phénomène, qui date déjà de quelques années, est en train de changer d’échelle : selon le dernier rapport de la société spécialisée dans les enquêtes sur les cryptoactifs, Chainalysis, les portefeuilles sous sanctions ont capté pas moins de 154 milliards de dollars en 2025, une explosion de 162 % en un an. Une brèche béante dans l’arsenal occidental que décrypte pour L’Express l’économiste Hélène Rey, professeure à la London Business School et spécialiste en macroéconomie internationale.
L’Express : Dans quelle mesure le développement des actifs numériques permet-il de contourner les sanctions appliquées, notamment, à l’Iran ?
Hélène Rey : Les cryptomonnaies offrent de toute évidence de nouveaux moyens technologiques qui rendent les flux de capitaux qui sont interdits ou sanctionnés plus faciles. Historiquement, quand on voulait faire passer de l’argent illégalement à travers des frontières, les options étaient limitées. Transporter des valises de cash est une opération délicate : c’est lourd, voyant… Ou alors il fallait s’arranger avec des banques peu enclines à faire du « KYC » [NDLR : « Know your customer », procédures permettant de vérifier l’identité d’un client] : des établissements peu supervisés, louches, dans des juridictions peu regardantes. Bien sûr, il y a toujours eu une économie parallèle, des flux financiers cachés. Avec l’avènement des cryptoactifs, le phénomène a pris de l’ampleur : ces réseaux décentralisés permettent de réaliser des transactions de portefeuille à portefeuille complètement sous le radar des autorités. C’est le cas du bitcoin, qui n’est pas régi par une banque centrale, ni supervisé. Il est donc pratique pour éviter des sanctions, pratiquer l’évasion fiscale, faire entrer ou sortir des flux financiers d’un pays où s’exerce un contrôle de capitaux. C’est encore plus vrai avec les stablecoins, ces jetons numériques adossés à une devise, le dollar dans 99 % des cas. Or la plus grande plateforme qui émet ce type de cryptomonnaies, c’est Tether, qui est basée au Salvador. On ne peut pas dire que le KYC soit extrêmement poussé pour les gens qui veulent utiliser des stablecoins de Tether…
Pourquoi ces stablecoins en dollars accentuent-ils le problème ?
Contrairement à des cryptos plus classiques comme le bitcoin, chacun est réputé valoir un dollar. On connaît exactement la valeur de la transaction à un moment donné. Le bitcoin, lui, a une valeur très volatile, entièrement fondée sur l’offre et la demande. Tout le monde ne va pas l’accepter. Les stablecoins permettent en outre de passer facilement de l’écosystème des cryptoactifs à la sphère financière.
Ces compagnies qui émettent des stablecoins s’efforcent-elles d’endiguer leur usage frauduleux ?
Elles sont plus ou moins bien régulées. Après Tether, la plus importante est Circle qui, elle, est basée aux Etats-Unis – et en France. Il existe aussi des stablecoins en euros, émis par la Société Générale par exemple. Celles-ci sont supervisées de façon plus stricte qu’une plateforme située en dehors des juridictions américaine ou européenne. C’est un business très profitable : elles émettent à peu de frais des stablecoins, sorte de dollar virtuel pour leurs clients qui ne perçoivent donc pas de rendement, et empochent les intérêts des actifs au bilan, généralement des bons du Trésor américain. Et plus elles émettent des stablecoins, plus elles génèrent de l’argent, tant que les taux d’intérêt sont positifs. Elles sont donc incitées à rechercher une demande aussi large que possible.
A-t-on une idée de l’ampleur de ces transactions en cryptos qui contournent les sanctions internationales ? Remettent-elles en cause leur efficacité ?
Les sanctions, visiblement, ont de réels impacts. La Russie a du plomb dans l’aile, c’est indéniable. L’économie iranienne est dans un état désastreux. Les autorités utilisent les cryptomonnaies pour échapper aux sanctions dans un certain nombre de domaines mais cherchent à empêcher la population d’y avoir accès, de peur que l’épargne des Iraniens, si tant est qu’il y en ait, parte à l’étranger. Mais par définition, il est très difficile de connaître l’ampleur des transactions illégales qui échappent aux sanctions.
Est-ce justement pour ces populations de pays dont la monnaie s’effondre, où la situation économique est critique, que les cryptoactifs trouvent leur raison d’être ?
Dans un certain nombre de pays, les banques centrales n’arrivent pas à offrir une monnaie stable, par exemple à cause du gouvernement qui demande à la banque centrale d’imprimer de la monnaie faute de ressources budgétaires, créant ainsi une hyperinflation. On a observé ce genre de dérives dans des pays comme l’Argentine, le Zimbabwe ou encore le Venezuela. Dans de telles situations, les populations vont tenter d’accéder à d’autres moyens d’échange et de stockage de leurs richesses, plus robustes, plus stables.
Dans le passé, les gens essayaient d’obtenir du dollar. Quand ce n’était pas possible, ils cherchaient à pratiquer le troc parce que la monnaie locale ne valait absolument rien. Aujourd’hui, accéder à des stablecoins ou d’autres actifs crypto est une façon de ne pas payer une taxe inflationniste très élevée. C’est un moyen de trouver un peu de fiabilité. En macroéconomie, on parle de « second best », de second choix. Le premier, c’est une banque centrale qui assure une monnaie stable pour payer ses achats dans la vie quotidienne et épargner sans subir une hyperinflation. A défaut, il vaut mieux avoir un stablecoin que rien du tout.
N’est-il pas paradoxal de voir que les cryptoactifs – et notamment les stablecoins – dont Donald Trump fait tant la promotion finissent par offrir des portes de sortie aux régimes autoritaires qu’il tente de sanctionner ?
Le président américain n’est pas à un paradoxe près ! Mais il faut reconnaître que la pratique remonte à l’apparition du bitcoin, qui ne tient pas à Donald Trump mais à une idéologie libertarienne issue de la Silicon Valley. Il a été créé au départ pour éviter toute intervention de banque centrale, toute autorité gouvernementale.
Les Etats-Unis ont adopté une régulation, le Genius Act, qui s’applique aux émetteurs basés sur le territoire américain. Les stablecoins en dollars émis par Circle y sont donc soumis : à ce titre, la plateforme doit vérifier qui sont ses clients et appliquer des normes d’antiblanchiment. En Europe, on a la régulation MICA, qui doit aussi éliminer les transactions frauduleuses. Le problème, c’est que tout le monde n’est pas régulé par ce genre de loi et que la traçabilité des flux d’argent n’est pas évidente à contrôler.
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Author : Muriel Breiman, Maxime Recoquillé
Publish date : 2026-01-17 10:45:00
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