Téhéran, 1978. Depuis le somptueux Palais de Niavaran, la monarchie iranienne observe son monde s’effondrer. Dans les rues, la foule scande des slogans exigeant le départ du Chah, au pouvoir depuis trente-sept ans, tandis que l’ayatollah Khomeyni, figure centrale de l’opposition, attend son heure à Neauphle-le-Château (Yvelines). Envoyé spécial en Iran pour le Corriere della Sera, le philosophe Michel Foucault s’enflamme alors pour ce qu’il décrit comme une « spiritualité politique », allant jusqu’à qualifier l’imam en exil de « saint homme ». A l’époque, la plaie de la colonisation française est béante. La guerre d’Indochine (1946-1954) et la guerre d’Algérie (1954-1962) ont laissé derrière elles des centaines de milliers de morts, et une génération d’intellectuels hantés par la culpabilité. De Jean-Paul Sartre à Simone de Beauvoir, bon nombre d’entre eux veulent ainsi voir dans la figure de Khomeyni les prémices d’un avenir anticolonialiste et anti-impérialiste pour l’Iran. La suite est connue : une fois au pouvoir, les mollahs se débarrassent de leurs alliés communistes. La charia devient loi. La République islamique est née.
Nous sommes cette fois en 2026. Le régime des religieux vacille à son tour sous la pression de son peuple, dans la rue depuis le 28 décembre 2025. Foucault, Sartre et Beauvoir ont rejoint la postérité. Mais leur aveuglement, lui, semble s’être trouvé de nouveaux relais : le parti de La France insoumise. Une lutte contre « la vie chère » ; c’est sur ce point que certains lieutenants du mouvement de Jean-Luc Mélenchon ont mis l’accent pour qualifier la mobilisation en cours contre la République islamique qui, d’après les estimations disponibles, aurait déjà fait entre 3 500 et 20 000 morts. « Soutien au peuple iranien en lutte pour la liberté et contre la vie chère », s’est ainsi fendu le député Antoine Léaument sur X. De même du député Bastien Lachaud, selon lequel « les Iraniens manifestent par milliers contre la vie chère, pour leur dignité et leurs droits ». L’influent Manuel Bompard s’étant, quant à lui, ému du « courage du peuple iranien qui se mobilise contre la vie chère et pour ses droits ».
« Inculture » et points communs
Certes, tout a commencé par un petit rassemblement de vendeurs de téléphones, à Téhéran, pour protester contre l’hyperinflation et la dévaluation du rial, la monnaie iranienne, qui a atteint un niveau historiquement bas (aujourd’hui, 1,4 million de rials valent environ 1 dollar). Ensuite, la contestation s’est rapidement étendue aux commerçants du Grand Bazar de la capitale, puis à l’ensemble du pays. « Mais il est important de comprendre qu’il s’agit d’un déclencheur parmi d’autres », insiste l’historien irano-américain et directeur des études iraniennes à Stanford, Abbas Milani. « Le régime et ses apologistes voudraient faire croire que l’économie est le seul problème, mais il est surtout symptomatique du problème politique que pose ce régime corrompu, despotique et extrêmement fermé (…) Les Iraniens ont des yeux : ils ont conscience du système mafieux qui les gouverne, ils voient les oligarques rouler en Maserati tandis qu’eux sombrent dans la pauvreté. C’est à cause de la nature même du régime islamique que l’économie en est là ».
« Que des membres d’un parti comme celui de Jean-Luc Mélenchon mettent sciemment en exergue l’aspect économique par rapport à l’aspect politique de la révolte iranienne démontre bien qu’ils ne connaissent rien à ce pays, s’étrangle, pour sa part, la politologue iranienne Mahnaz Shirali. Depuis des années, le religieux et le politique ont envahi la vie des Iraniens. Le fait d’isoler le facteur des difficultés économiques, qui sont intrinsèquement liées au reste, est la preuve de l’inculture de ce mouvement ».
A moins qu’il ne s’agisse plutôt d’un biais idéologique : celui d’une fidélité à la tradition d’une gauche tiers-mondiste, celle-là même, qui, à la fin des années 1970, voyait dans la révolution islamique un tournant anti-impérialiste et anticolonialiste ? Les penchants de la France insoumise sont connus. En 2017, Jean-Luc Mélenchon appelait à ce que la France rejoigne « l’alliance bolivarienne », une organisation de coopération latino-américaine hostile aux Etats-Unis, perçus comme impérialistes, au sein de laquelle siégeait l’Iran en tant que pays observateur. Le 1er janvier, le « lider maximo » des Insoumis exprimait certes sa sympathie pour les manifestants, mais accusait dans le même temps le Mossad – qui a apporté son soutien au peuple iranien – de chercher à « exaspérer les tensions entre Iraniens » (sic). « La France insoumise ne peut tout simplement pas nommer la révolte des Iraniens telle qu’elle est : l’anti-impérialisme – principalement un antiaméricanisme et un anti-israélisme – l’anticolonialisme et l’antisionisme qu’elle a en commun avec le régime des mollahs l’en empêche », juge Emmanuel Razavi, grand reporter franco-iranien et spécialiste du Moyen-Orient.
Liens historiques
L’histoire remonte à loin. Comme le montre le journaliste dans La Pieuvre de Téhéran (Cerf), un ouvrage coécrit avec Jean-Marie Montali, l’un des dirigeants du parti communiste iranien, Sultan Zadeh, théorisait dès la fin des années 1920 le rapprochement entre communisme et islam nationaliste, au nom de la lutte contre l’impérialisme, le colonialisme et le sionisme. Des décennies plus tard, l’intellectuel Ali Shariati – proche de Jean-Paul Sartre – pensait à son tour la jonction entre islam et socialisme.
Mais le rapprochement entre une partie de la gauche occidentale et les islamistes iraniens s’est véritablement cristallisé à la fin des années 1960. A l’époque, Yasser Arafat, visage du mouvement de libération palestinien, fait la une de la presse occidentale. De quoi susciter l’intérêt de l’ayatollah Khomeyni, qui demande à l’un de ses lieutenants de le rencontrer en vue de s’inspirer de sa doctrine en matière de communication – son fils, Ahmad, suivra peu de temps après. Peu à peu, l’imam iranien fait sienne la stratégie du leader palestinien à l’égard des franges marxistes européennes. « C’est ainsi qu’en 1973, on retrouve dans les camps d’entraînement palestiniens de la plaine de la Bekaa, au Liban, des étudiants marxistes européens, aux côtés d’islamistes de l’entourage proche de l’ayatollah Khomeyni ainsi que de membres de celui de Yasser Arafat. La relation entre extrême gauche, République islamique d’Iran, et mouvement nationaliste palestinien a demeuré depuis cette période-là », explique Emmanuel Razavi.
Matthieu Ghadiri, auteur de Notre agent iranien (Nouveau monde), a été agent double pour le compte de la DST – l’ancêtre du contre-espionnage français – dans les années 1980. Sa mission : infiltrer le renseignement iranien qui, à l’époque, considère la gauche et l’extrême gauche européenne comme des cibles prioritaires. « L’enjeu était de dénicher des intellectuels de gauche qui seraient sensibles à la révolution islamique. Ce qui impliquait qu’ils remplissent trois conditions : être anti-impérialistes, antisionistes et anticolonialistes. Évidemment, à gauche, c’était très répandu. Aujourd’hui, après plus de quarante ans, force est de constater que les Iraniens ont réussi au vu des éléments de langage du régime que certains reprennent, consciemment ou non ».
Électoralisme et paternalisme
Et si un autre élément d’explication était à chercher dans la stratégie électorale du mouvement de Jean-Luc Mélenchon ? « Si La France insoumise insiste sur le facteur de la ‘vie chère’ et refuse de nommer cette révolte pour ce qu’elle est – contre le régime islamiste – c’est parce qu’il ne faudrait surtout pas dire ‘islamiste’. Pour eux, ce serait pointer du doigt les immigrés et les musulmans, perçus comme un prolétariat de substitution », tance le journaliste et auteur de 1979 : Le grand basculement du monde (Perrin), Brice Couturier. En témoigne la sortie de la députée européenne insoumise, Manon Aubry, qui disait récemment vouloir veiller à « ne pas jeter l’opprobre sur l’ensemble des musulmans du monde entier ». « Quel paternalisme !, peste l’essayiste. A croire que, pour cette gauche, tous les immigrés sont des musulmans, et que tous les musulmans sont des islamistes en puissance qu’il ne faudrait pas froisser en critiquant la République islamique d’Iran – au passage, la majorité des musulmans français sont sunnites et non chiites. Voilà encore une erreur de cette gauche, qui croit qu’en faisant preuve de complaisance envers le régime de Téhéran, les descendants de l’immigration voteront pour elle… »
Parfois, la réalité est encore plus prosaïque… et autocentrée. Ainsi, le député insoumis Hadrien Clouet voit-il dans la révolte des Iraniens – des « camarades de gauche » – la preuve de la validité de la théorie de l’ère du peuple chère à Jean-Luc Mélenchon et à son think tank, l’institut La Boétie. Mieux : le régime islamique serait d’abord « néolibéral », tandis que les luttes en cours seraient entre autres « syndicales » et « écologistes ». « On croit rêver !, s’insurge Mahnaz Shirali. Les syndicats sont interdits en Iran, leurs leaders sont mis en prison et tués… Dans un pays où les citoyens en sont réduits à brûler du mazout pour se chauffer, parler d’écologie, c’est vraiment être hors sol ».
« Plus qu’ »occidentalocentrée », la rhétorique de LFI est germanopratine et opportuniste : les rares membres de ce parti qui ont parlé du mouvement Femme, vie, liberté l’ont fait d’une manière infâme dans le but de faire avancer leur agenda », tance Iris Farkhondeh, enseignante-chercheuse à l’université Sorbonne-Nouvelle. Selon elle, si les erreurs de jugement qu’ont pu faire un Sartre ou un Foucault étaient de l’ordre de l’angélisme, de la méconnaissance et d’un biais idéologique, ce que fait le parti de Jean-Luc Mélenchon est « beaucoup plus effrayant ». Car aujourd’hui, à la différence de la fin des années 1970, le monde sait de quoi la République islamique est capable.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-01-18 07:45:00
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