La position française sur le Mercosur, quasi unanimement défavorable parmi les partis politiques, est révélatrice d’un mal profond : négation des faits, absence de projection d’avenir, refus de la réalité du monde. Incapable de jouer ses atouts, le pays se complaît dans ses travers et se recroqueville sur ses « modèles » jamais copiés, son passé révolu, son étatisme anesthésiant. L’Europe fera-t-elle notre bonheur malgré nous ? C’est bien possible.
En débat depuis 25 ans, l’accord sera donc signé ce 17 janvier, malgré l’opposition d’une France bien isolée dans cette affaire. Il n’est absolument pas l’abomination qu’on laisse entendre et il offre de belles perspectives. Il ouvre des débouchés pour nos productions alors que notre demande intérieure va se tarir par le déclin démographique. Sans croissance de nos exportations notre production entrera en décroissance.
Un outil d’autonomie stratégique
Il est aussi un outil d’autonomie stratégique, en diversifiant nos marchés d’exportation. En 2024, ce qui nous restait d’excédent commercial correspondait au solde des vins et spiritueux, et à notre excédent sur l’Amérique du Nord, donc des consommations non essentielles à la merci de Donald Trump. Le 23 décembre, le président Xi Jinping décidait d’appliquer des droits de douane de 20 à 40 % sur ses importations de produits laitiers (la Chine pèse 10 % de nos exportations en produits laitiers, jusqu’à 30 % sur la crème). Laisser l’Amérique du Sud à la Chine et aux Etats-Unis semble bien risqué !
Aujourd’hui, il serait irresponsable de rejeter une négociation si longue par la seule volonté d’une partie d’un secteur d’un seul pays. Nous craignons le Mercosur, mais c’est avec nos partenaires européens que la balance commerciale se dégrade vertigineusement depuis vingt ans. C’est-à-dire avec des économies soumises à la même Politique agricole commune (PAC), qui usent de la même monnaie, suivent les mêmes normes environnementales. Si nous avons tant perdu, c’est parce que nous, Français, avons saboté notre agriculture comme nous avons saboté notre industrie. Simplement, les champs ne se délocalisant pas, ils crient encore leur colère. Excès de fiscalité, coût du travail et surtranspositions ont ruiné notre compétitivité.
De plus, à force de nous auto-congratuler de nos » modèles français « , nous avons oublié l’objectif de la production qui est de répondre aux besoins des clients. En agriculture, nous avons cru qu’il fallait produire comme toujours, avec des formes d’exploitations héritées de l’histoire pour des formes de consommation intangibles.
La volaille est caricaturale de nos errements : nous étions les leaders incontestés du poulet prêt-à-cuire. La demande de volaille a explosé sous forme de plats préparés, de salades et de sandwichs. Nous avons tardé à changer de modèle et nous avons limité le développement des bâtiments d’élevage pour y répondre. Aujourd’hui nous importons la moitié de nos volailles de Pologne, de Belgique, d’Ukraine.
La Pologne est d’ailleurs elle aussi rétive à l’accord. Il est très compréhensible que le loup polonais ne soit pas pressé d’avoir un concurrent brésilien dans la bergerie française. On a beaucoup parlé du contingent de bœuf prévu par l’accord, qui représente un steak par an et par Européen. En volaille, l’accord prévoit l’importation de 180 000 tonnes pour toute l’Europe alors qu’aujourd’hui la France seule importe 253 000 tonnes de Pologne et 207 000 tonnes de Belgique ! Le débat a quitté tout cadre rationnel.
Révélateur de nos incuries
Le Mercosur est un potentiel majeur pour nos économies. Mais c’est aussi le révélateur de nos incuries. Nombre d’agriculteurs rejettent l’accord car ils ne croient plus en la capacité de l’Etat ni à faire respecter l’équité de concurrence, ni à peser à Bruxelles, ni à rétablir un cadre de jeu qui leur permette d’exprimer leurs remarquables compétences et le potentiel exceptionnel de nos terroirs. Face aux orages du monde, nous ne savons plus que réclamer des parapluies.
Le libre-échange a des vertus. En nous confrontant à la concurrence des productions et des consommations étrangères, elle fait progresser nos techniques, outils, « process », produits. Nous avons besoin d’accords commerciaux pour sécuriser la relation commerciale, lui donner un cadre juridique et une pérennité. Chaque jour qui passe, la géopolitique le rappelle.
L’accord entraînerait, il est vrai, une concurrence importante de l’Amérique du Sud pour quelques filières fragilisées : la viande bovine, la volaille, le sucre notamment. La bonne réaction de la France serait de dire : cet accord est nécessaire. Par conséquent, mettons en œuvre un plan d’attaque pour en réaliser le potentiel export et un plan de redressement de la compétitivité des filières les plus à risque.
Dans le fracas du monde, notre marché intérieur est l’Europe. Nous y perdons des parts de marché. Mercosur ou pas, les efforts de rétablissement de la production seront à faire et, s’ils sont faits, nous n’aurons plus à craindre ces accords de libre-échange.
Alors, souhaitons qu’en signant, l’Union Européenne sauve la France de ses démons.
*Philippe Goetzmann est expert en agroalimentaire et chercheur associé au think tank GenerationLibre.
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Publish date : 2026-01-17 07:00:00
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